Chapitre 2
Ils n’étaient pas morts — pas au sens conventionnel du terme, en tout cas. Combien de temps s’était écoulé ? Un instant ? Un jour ? La dernière chose dont il se souvenait, c’était les tirs, Miles qui voulait baiser sa sœur et une horde de fanatiques en quête du martyre. À présent, il n’y avait que le silence et la pierre froide sous ses pieds ; la soudaine disparition du chaos jadiran le désorientait et, curieusement, le soulageait. Sans compter cette étrange pression le long de sa colonne vertébrale, qu’il n’avait jamais ressentie auparavant.
Comme il l’avait supposé, ils avaient été transportés dans un isekai. Bien sûr, il pouvait s’agir d’une de ces versions FUBAR où l’invocation était un sort pire que la mort, mais même ça valait mieux que leur dernier combat dans le garage. Les chances de s’en sortir étaient meilleures, pour lui et, Dieu merci, pour Mack. Il aurait encore besoin de vrais soins, mais ici, au moins, il avait une chance.
Cole fit le tour de la pièce du regard. Des murs de pierre nus, hormis les inscriptions lumineuses gravées dans leur surface. Des runes, à en juger par leur apparence. Elles ne lui évoquaient pas grand-chose, mais elles n’étaient manifestement pas là pour décorer. Une sorte de défense, probablement ?
Les gardes, c’était une autre histoire. Ils portaient des armures de brigandine écailleuses, renforcées de couches composites qui semblaient conçues pour absorber les impacts autant que les dévier. À mi-chemin entre chevaliers et fusiliers, ils étaient équipés pour le corps à corps comme pour le combat à distance — étrange, mais peut-être nécessaire, étant donné l’existence manifeste de la magie. Surtout, leur équipement avait tout l’air d’être standardisé : des armures identiques, des fusils du même modèle. Quelqu’un avait clairement réfléchi sérieusement à leur dispositif.
« Mec, c’est quoi ce putain de bordel ? » marmonna Miles à côté d’eux. Il avait l’air tendu à mort, mais l’absence de réaction des gardes laissait penser qu’il avait au moins gardé son sang-froid.
Les gardes semblaient avoir bien préparé l’invocation. Ils se tenaient en formation lâche, les mains sur leurs armes, mais pointées vers le sol : prêts à agir, sans se montrer agressifs. Ils avaient trouvé le juste équilibre : assez vigilants pour parer à toute hostilité imprévue, mais suffisamment retenus pour ne pas la provoquer. Leur nombre et leur puissance de feu rendaient toute tentative de sortie forcée vouée à l’échec. Cela dit, à en juger par leur posture et leur attitude respectueuse, Cole ne semblait pas devoir en arriver là.
Cole adopta la même posture qu’eux : fusil en position basse, arme prête, sans viser. Un coup d’œil lui confirma qu’Ethan et Miles avaient compris eux aussi et suivaient son exemple. La discipline les maintenait alertes et prêts à réagir — autant que possible pour des types qui venaient d’être projetés dans un isekai. Sans doute encore plus secoués que Cole, ils se déployèrent pour former un cordon lâche autour de Mack.
Juste devant eux se tenait un homme qui ne ressemblait pas aux gardes. D’âge mûr, vêtu comme un dignitaire de cour d’une autre époque, il dégageait une autorité tranquille. Sa posture était ouverte, les mains visibles et vides ; on aurait dit un négociateur de la police évaluant une situation tendue. Un diplomate, peut-être, ou quelque chose du même genre.
Vu l’absence d’hostilité, on aurait dit qu’ils allaient être couronnés héros. Mais Cole savait qu’il ne fallait pas se laisser prendre au cérémonial ; il avait vu assez d’isekai pour savoir que, dans ce genre d’univers, les sauveurs finissaient souvent broyés avant d’être recrachés sous forme de boucs émissaires. Certes, laisser des animés guider sa réflexion était un peu absurde, mais sa prudence était justifiée — et son instinct allait dans le même sens. « Déclinez votre identité. »
« Chevalier Fotham Fallamore, directeur de la thaumaturgie, à votre service, messieurs. » L’homme s’inclina légèrement et répondit en anglais. Naturellement. Qu’est-ce qu’un isekai sans traducteur automatique intégré ? Curieusement, ses lèvres suivaient parfaitement les mots. Tant de questions, mais Cole pourrait les examiner plus tard ; l’urgence était de comprendre la situation.
Il poursuivit : « Au nom du Royaume de Celdorne, je vous souhaite la bienvenue sur la planète Tenria. J’espère que vous pardonnerez ce changement de décor soudain — même si, au vu du péril que vous venez de laisser derrière vous, il pourrait bien s’avérer quelque peu salutaire. »
Salutaire. Il savait donc. Ce n’était pas un rituel d’invocation à l’aveugle : ils avaient été sélectionnés. Flatteur. Et la façon dont Fotham s’exprimait, avec cette élégance raffinée et courtoise… Cole pouvait apprécier la subtilité. Il fallait du talent pour exprimer à la fois gratitude et attentes en une seule phrase.
« Sa Majesté, le Roi Armonde Celdor, vous exprime, comme vous pouvez vous en douter, sa plus profonde gratitude pour votre arrivée opportune. J’imagine toutefois que vous vous trouvez ici moins volontiers que vous ne l’auriez souhaité. »
Cole sentit un ricanement lui monter dans la gorge. Moins volontiers était un euphémisme de taille, mais il devait reconnaître qu’ils étaient en vie. Il voyait bien la manière dont Fotham présentait cette gratitude — une manœuvre diplomatique, en somme —, mais il était difficile de nier qu’ils lui devaient quelque chose. Ils avaient une dette, même s’ils ne l’avaient pas demandée.
« Quoi qu’il en soit, nous voici liés par les circonstances, aussi improbable que cela puisse paraître. Nous veillerons bien sûr sans tarder au rétablissement de votre compagnon — un modeste gage de bonne volonté, si vous voulez. Un geste dont vous vous souviendrez peut-être lorsque nous discuterons plus avant des services que vous pourriez rendre à la Couronne. Et dès qu’il sera installé, soyez assuré que je vous expliquerai volontiers tout ce qui s’est passé pour vous amener ici, dans la mesure de nos connaissances. »
Voilà donc le stratagème : un geste de bonne volonté assorti d’une demande enrobée de courtoisie. Comme par hasard, ils avaient été invoqués au pire et au meilleur moment qui soit. Cole respectait néanmoins la finesse de la manœuvre. Ils avaient sauvé la vie de son équipe grâce à la magie, et voilà que l’addition arrivait. Mais pour Mack, il pouvait jouer le jeu, les laisser accomplir leur « geste de bonne volonté », puis se renseigner sur les lieux. La gratitude n’obligeait pas à fermer les yeux ; il veillerait à ce qu’ils gardent assez de poids dans la négociation pour s’en sortir.
Mais… comment comptaient-ils exactement s’occuper du rétablissement de Mack ? Avec la magie ? En théorie, ça semblait parfait, mais il n’était pas question qu’il leur fasse confiance aveuglément ; il y avait trop d’inconnues. Il ignorait tout de leur façon de soigner les blessures les plus simples. Peut-être connaissaient-ils la théorie microbienne. Peut-être utilisaient-ils la magie à la place des désinfectants, ou peut-être ne se donnaient-ils pas cette peine, en supposant que les sorts s’occupaient de tout.
Et les débris, alors ? La balle qui avait touché Mack l’avait traversé de part en part, mais si ça n’avait pas été le cas ? S’ils pensaient que « guérir » consistait simplement à refermer la peau, ils risquaient d’emprisonner toutes sortes de corps étrangers à l’intérieur. Et même s’ils savaient réparer les tissus, ça ne voulait pas dire qu’ils détecteraient des problèmes internes comme une hémorragie ou des nerfs endommagés. Une réparation rapide ne rendrait aucun service à Mack s’ils passaient à côté d’une blessure plus profonde.
« D’accord, concéda Cole. Laissez-moi d’abord nettoyer la plaie. Et ne touchez à rien — pas avant que je sache exactement ce que vous comptez faire. »
Fotham esquissa un sourire. « Je vous l’accorde, nos soins magiques peuvent vous sembler peu orthodoxes. Mais je vous assure qu’ils sont complets. Nous traitons la blessure dans son intégralité, tant les dommages visibles que ceux qui ne le sont pas, si vous voulez. Mais je vous en prie, occupez-vous de votre compagnon comme bon vous semble. Je ne m’en formaliserai pas. »
Cole écarta le pansement de Mack. Le sang se remit à suinter, emplissant l’air d’une odeur de fer. Au moins, il n’était pas rouge vif ; pas de jet artériel. Il posa une compresse dessus, exerçant juste assez de pression pour ralentir le saignement sans aggraver les dégâts. Puis il saisit le sérum physiologique et rinça la plaie.
Jusque-là, tout semblait en ordre — hormis l’état de choc évident et la perte de sang. Il appliqua ensuite le désinfectant, ce qui arracha une petite toux à Fotham. Cole n’en tint pas compte et se concentra sur la plaie. Après avoir soigneusement enduit toute la zone, il retira les bandages ensanglantés, laissant le champ libre aux guérisseurs.
C’était risqué de leur faire autant confiance, mais il n’avait pas d’autre choix. Cole connaissait les premiers secours aussi bien que n’importe quel autre opérateur, mais il n’était pas médecin, et encore moins chirurgien. La seule option viable, malgré tout ce que ça lui coûtait, était de tenter sa chance avec la magie. Il recula et adressa un signe de tête à Fotham.
Les deux guérisseurs s’approchèrent : un homme âgé qui avait l’air d’avoir vu son lot de champs de bataille, et une blonde aux oreilles pointues — une elfe, si Cole voyait juste — qui semblait à peine sortie de la vingtaine. Enfin, si elle était elfe, qui savait ce que cela signifiait. Cole supposa que l’homme âgé dirigeait l’opération, mais ce fut la jeune femme qui s’avança, les mains baignées d’une douce lumière blanche. Elle les plaça au-dessus de la plaie nettoyée tandis que l’homme isolait la zone à l’aide de barrières. De petites particules remontèrent dans les airs : des peaux mortes et des débris que le rinçage n’avait pas éliminés.
C’était un détail, mais il montrait au moins qu’ils suivaient un protocole. Soigné, oui — plutôt rassurant. Mais ça ne voulait pas dire qu’il pouvait leur faire confiance. Pas de gants ? Préoccupant, mais peut-être n’en avaient-ils pas besoin.
La lumière passa du blanc au vert, et la peau autour de la plaie commença à se ressouder.
« Jésus-Christ, souffla Ethan en se détournant légèrement, tout en restant captivé — comme devant une vidéo de LiveLeak.
Miles ne semblait pas mieux le vivre. « Putain, c’est pas normal. »
Le processus était loin de l’intervention propre et aseptisée de la science-fiction, ou de la chaleur agréable de la magie fictive à laquelle il avait été exposé. Merde, c’était de la biologie à nu, accélérée à un degré écœurant. Des filaments rouges serpentaient dans la plaie, et les couches de tissus se tortillaient avant de fusionner par-dessus, pareilles à une chair malveillante.
Il avait vu son lot d’horreurs — bon sang, il en avait lui-même provoqué un bon paquet. Mais cette petite incursion dans l’horreur corporelle comptait facilement parmi les spectacles les plus dégueulasses qu’il ait jamais vus. Et le pire ? Là où, quelques instants plus tôt, il y avait une plaie béante, il n’y avait plus qu’une peau intacte.
Efficace ? Bien sûr. Ça fonctionnait ? Terriblement bien. Agréable à regarder ? Putain, non. Ce qui le troublait encore plus, c’était avec quelle facilité la magie démantelait les lois de la physique. Bien sûr, ce serait moins perturbant si Cole pouvait faire la même chose. En était-il capable ?
La lueur s’évanouit des mains de la jeune femme, et la magie se dissipa comme de la brume. La poitrine de Mack se souleva faiblement : il respirait, mais à peine. Son ventre semblait comme neuf, pourtant il restait là, avec un pied dans la tombe.
La logique voulait que, s’ils pouvaient faire apparaître de nouveaux tissus, produire du sang neuf ne pose pas de problème. Après tout, les cellules étaient des cellules. Alors pourquoi Mack avait-il l’air complètement à plat ?
L’air accablé de la jeune guérisseuse le frappa de plein fouet. Elle le dissimula aussitôt, mais la vérité avait déjà éclaté au grand jour.
Cole observa la réaction de ses coéquipiers, puis se tourna de nouveau vers la blonde. « Combien de temps va-t-il rester comme ça ? »
« Je ne saurais encore le dire. Le traitement a beaucoup éprouvé son corps ; il n’est pas rare que des patients sombrent dans cet état après avoir survécu à des blessures aussi graves que les siennes. »
La guérisseuse poursuivit, ayant apparemment remarqué son froncement de sourcils. « Hélas, ce traitement n’est pas sans conséquence. Il lui faudra du temps avant d’être complètement rétabli. Ses facultés se sont donc… retirées, en quelque sorte. Mais ne craignez rien ; ces épisodes de profonde léthargie accompagnent souvent le rétablissement après des blessures presque mortelles. »
Profonde léthargie ? Le langage de cet endroit semblait un peu étrange à Cole, peut-être archaïque, mais il comprenait suffisamment. À sa connaissance, une seule condition correspondait à cette description.
Cole baissa les yeux vers Mack. Il avait l’air plus mal en point qu’au café, le teint cireux et le corps recroquevillé. « Donc, il est dans le coma ? Il n’y a plus qu’à… attendre ? Et il ira bien ? »
La femme hocha la tête. « La plupart des patients se rétablissent en un mois. Pourrions-nous l’emmener à l’infirmerie ? »
Comme s’il avait le choix. « Montrez-nous le chemin », soupira Cole.
Les deux guérisseurs soulevèrent Mack avec une facilité presque absurde ; ses quelque quatre-vingt-dix kilos ne pesaient rien. L’homme âgé surtout : il n’aurait pas dû pouvoir le porter sans effort. Pourtant, ils bougèrent à peine, seul un faible halo autour de leur corps trahissant une magie quelconque tandis qu’ils installaient Mack sur un brancard. Une sorte de magie de renforcement, peut-être.
Cole fit signe à Ethan et à Miles, qui suivirent le cortège en invités, escortés par Fotham et quelques chevaliers. Ils quittèrent la salle d’invocation dépouillée, une structure si fortifiée qu’elle aurait tout aussi bien pu constituer une citadelle à elle seule. La concentration de gardes et d’appareils magiques en disait long sur la prudence des Celdorniens, qui remplissaient plusieurs fonctions : démonstration de force, intimidation et, surtout, confinement. C’était plutôt avisé, vu les risques inhérents à l’arrachement d’entités inconnues à travers les réalités.
Les couloirs sinueux, sans fenêtres ni aucun repère sur l’extérieur, ne firent que confirmer cette impression. Certes, leur architecture défensive était sacrément impressionnante, mais elle ne se prêtait guère à la création d’un climat de confiance avec des invités interdimensionnels. Et c’était loin d’offrir un cadre idéal pour des discussions diplomatiques. Enfin, faute de mieux, il fallait bien faire avec ; Cole devait commencer quelque part.
« Alors, chevalier Fotham, vous avez tenu parole. Allons droit au but. Pourquoi nous avoir invoqués ? Qu’est-ce que vous avez le droit de nous dire pendant ce petit tête-à-tête ? »
Fotham sourit. « Votre perspicacité vous honore, héros. Soyez assuré que je vous en dirai autant que les circonstances le permettent. Pour vous répondre franchement, nous faisons face à une menace existentielle : une incursion démoniaque. Les démons cherchent à anéantir l’humanité. Nous avons plusieurs années pour nous préparer et nous mettre en état de leur résister. »
Invoqués comme solution miracle attitrée du royaume, transportés d’une bataille à l’autre. Il avait presque envie de demander s’il pouvait refuser ; s’il pouvait aller explorer des grottes à la place. Mais espérer vivre une petite vie tranquille à ce stade relevait, il devait l’admettre, du vœu pieux. « Et c’est là que nous intervenons, si je comprends bien ? »
« En effet, répondit Fotham. Chaque siècle, un nouveau Seigneur démon rassemble ses hordes contre nous. Cette fois, nos préparatifs ont exigé un renfort supplémentaire. »
Les lèvres de Cole s’étirèrent en un sourire probablement assez déplaisant. « Tiens donc, et vous avez comme par hasard réussi à mettre la main sur l’une des meilleures forces de combat de la Terre. Quoi, vous nous avez eus en solde, ou on est juste un investissement si rentable ? »
« Je suppose qu’on pourrait le soutenir. La qualité, après tout, l’emporte souvent sur la simple quantité, n’est-ce pas ? »
Cole observa Ethan et Miles, cherchant à jauger leur réaction. Ethan, comme toujours, resta réservé : il hocha brièvement la tête, lèvres pincées, comme s’il acceptait un mauvais pari. Miles, lui, se lança tout de suite. « Putain… j’imagine qu’un “merci, mais non merci”, c’est pas vraiment envisageable, hein ? »
« Oh, je suppose que nous pourrions vous renvoyer chez vous, si c’est ce que vous demandez. Mais je crains que vous ne vous retrouviez exactement là où vous étiez, sans qu’un seul instant se soit écoulé. On peut se demander si cela satisferait vraiment votre curiosité — ou si ce ne serait qu’une vaine entreprise, n’est-ce pas ? »
D’accord. Autrement dit, une condamnation à mort. C’était un dilemme de Hobson dans toute sa splendeur — sans qu’il s’attende à autre chose. Cole scruta le visage de Fotham, à l’affût du moindre signe de tromperie. « Compris. Rester ici et combattre vos démons, ou rentrer chez nous et mourir sur-le-champ. Quel choix de merde. »
Mentait-il ? Peut-être. Peut-être pas. C’était la seule chose qu’il détestait chez les diplomates comme chez les agents du renseignement : ils n’avaient pas seulement les meilleurs visages impassibles du monde, ils montraient au monde exactement ce qu’ils voulaient qu’il voie. Impossible d’en tirer des renseignements fiables ; ni mensonge, ni vérité, même pas une demi-vérité. Juste un grand vide.
Fotham inclina la tête en signe d’assentiment, mais il avait manifestement une réponse toute prête. « Oui, j’imagine que de votre point de vue, cela peut sembler quelque peu dramatique. Mais je vous assure que vous êtes libres de refuser notre proposition, si tel est votre souhait. »
Ethan prit enfin la parole. « Donc, on peut simplement partir ? Aucune obligation, aucune condition ? »
« Oh, vous pouvez partir si vous le souhaitez, répondit Fotham en agitant la main d’un air qui semblait indifférent, même si Cole doutait qu’il soit aussi détendu qu’il voulait le paraître. Vous êtes libres de vivre comme bon vous semble ici, à Celdorne. Je vous avertis seulement que, lorsque les démons arriveront — et ils arriveront —, ils ne feront pas de tri dans leurs massacres. Vous devrez lutter pour survivre dans un monde réduit en cendres ; mais n’hésitez pas à choisir cette liberté si pittoresque. »
Cole fronça les sourcils. Ils n’avaient vraiment pas d’autre option. « Combattre pour un monde qui peut encore être sauvé, ou partir et le regarder brûler autour de nous. »
« Même merde, autre chiotte, grommela Miles. Des démons à la place des djihadistes ? Putain, c’est juste une autre façon de dire qu’on n’a pas le choix. »
« Voyez cela moins comme un ultimatum que comme une… faveur. Nous vous offrons la possibilité de changer les choses, d’empêcher les démons de ravager les moindres recoins de ce royaume. Si vous refusez, bien sûr, vous devrez affronter les conséquences. Mais je parierais que le paysage ne vous plairait guère. »
Repérant la première fenêtre qu’ils avaient vue depuis leur arrivée, ils finirent par atteindre l’infirmerie. Fotham et ses gardes s’écartèrent pour les laisser entrer.
Une bouffée d’air frais les accueillit lorsqu’ils entrèrent, et Cole leva les yeux. Des sphères lisses étaient fixées aux murs, reliées par des tuyaux de cuivre qui menaient à un caisson installé à l’extérieur d’une fenêtre. Un système de refroidissement, de toute évidence — plutôt pragmatique pour un monde apparemment fasciné par l’arcane. Au moins, ils comprenaient l’intérêt de garder les choses au frais. Idéal pour éviter les infections et pas mal non plus en été ou pour conserver la nourriture.
Le sol même de l’infirmerie était couvert de lits de camp, tous gravés de runes, probablement enchantées pour favoriser la guérison. Enfin, si ça marchait, ça marchait. La plupart des outils lui étaient assez familiers — les scalpels et les fioles, en tout cas. Cole n’aurait su deviner à quoi pouvaient servir les liquides contenus dans ces fioles, ni ce que les anneaux cristallins posés sur une table dans un coin étaient censés faire.
Les guérisseurs déposèrent Mack sur un des lits de camp. L’homme âgé partit s’occuper d’un autre patient tandis que l’elfe blonde examinait aussitôt ses yeux à mains nues. Franchement, ça continuait à lui sembler anormal, en contradiction flagrante avec les protocoles qu’on lui avait inculqués. Mais bon, peut-être savaient-ils vraiment ce qu’ils faisaient. Leur intervention précédente — le nettoyage magique, les barrières d’isolement, bon sang, même le refroidissement et la ventilation de cette pièce — montrait qu’ils comprenaient les principes de la théorie microbienne. Certes, leurs connaissances étaient primitives selon les normes modernes, mais elles restaient assez fonctionnelles.
Ethan s’approcha et se pencha au-dessus de Mack, toujours inconscient. Il regarda l’elfe. « Vous avez dit qu’il lui fallait juste un mois de repos, c’est bien ça ? »
La jeune femme lui adressa un sourire rassurant, le même que les médecins réservaient aux proches inquiets. « Oui, et rassurez-vous, nous veillerons attentivement sur lui pendant son rétablissement. Nos guérisseurs sont présents à toute heure. Si son état change, vous en serez immédiatement informés. »
Cole baissa les yeux vers Mack. Tout dépendait désormais de son corps et des guérisseurs. « D’accord, soupira-t-il en se tournant vers l’elfe. Merci, docteur… euh… »
« Elina Gracer, dit la jeune femme en souriant. Appelez-moi simplement Elina. »
« Oui, merci, Elina », répondit Cole en faisant signe à Miles et à Ethan.
Lorsqu’ils se regroupèrent, Miles s’adressa à Fotham. « Bon. Et qu’est-ce qui nous attend avec votre roi ? Je préfère vous prévenir, j’y connais absolument rien à l’étiquette noble et tout le bazar. J’aimerais éviter de me faire décapiter dès mon premier jour ici. »
« Vous avez peu de raisons de vous inquiéter, pour peu que vous observiez les règles les plus élémentaires de la civilité. Sa Majesté, voyez-vous, apprécie la franchise : n’hésitez pas à parler librement. Bien entendu, ne négligez pas les convenances. Il convient donc de vous adresser à lui en disant “Votre Majesté”. »
« Compris. Autre chose ? » demanda Cole.
« Si vous acceptez la proposition du roi, vous constaterez que Celdorne est tout à fait disposé à développer vos talents. Vous serez formés non seulement au combat, mais aussi à l’usage et à la maîtrise de votre magie latente. De plus, vous apprendrez les bases de la culture de notre royaume : ses coutumes, sa monnaie, sa langue écrite et tout ce qui vous sera nécessaire pour vous adapter. Tout cela vous préparera à votre rôle de Pourfendeurs au sein de l’Office of Threat Assessment and Control. »
Cole haussa un sourcil. Tout compte fait, ce n’était pas si mal. Dans le petit exposé de Fotham, les omissions en disaient autant que les révélations. Leur générosité n’était qu’un voile. S’ils étaient prêts à investir autant en eux, c’est que les démons devaient représenter un sacré bordel. Au moins, le JNI tuait ses cibles rapidement. Ils ne tarderaient sans doute pas à regretter de ne pas avoir accepté le retour chez eux.
« Et si on refuse ? »
Fotham haussa les épaules. « Eh bien, mon offre de citoyenneté était tout à fait sincère. Vous recevrez une somme suffisante pour vous établir confortablement. Vous serez bien sûr libres de mener la vie de votre choix, même si vous ne disposerez ni des ressources ni du statut accordés aux Pourfendeurs. »
Après une pause, Fotham reprit : « Quelle que soit la voie que vous choisirez, soyez assurés que nous prendrons soin de votre homme jusqu’à son rétablissement complet. »
Il y avait beaucoup à digérer, et les imposantes portes doubles ornées qui se dressaient devant eux ne leur laissaient guère le temps d’y réfléchir. Rien de surprenant : submerger les nouveaux venus d’explications, puis les faire avancer avant qu’ils aient pu y penser. Cole ne pouvait qu’espérer que Sa Majesté daignerait leur accorder au moins une journée de réflexion.
Mais cela reposait bien sûr sur l’hypothèse plutôt optimiste que le roi en avait quelque chose à foutre de leur avis. Après tout, pourquoi risquer que les nouveaux héros se dégonflent ? Il était beaucoup plus simple de leur présenter leur glorieuse destinée comme un fait accompli.
Une petite concession après l’autre : voilà la stratégie de Fotham. Soigner l’ami mourant, gagner leur confiance, puis suggérer tout naturellement qu’ils feraient mieux d’avoir l’air moins escouade de la mort couverte de sang avant de rencontrer la famille royale. Pas mal. Cole pouvait tout à fait respecter ça.
Les vêtements d’inspiration militaire étaient bien trouvés. Assez pratiques pour remplacer leurs treillis, assez élégants pour la cour, et ils leur donnaient en plus l’air d’être déjà à leur place. Ils garderaient naturellement leur équipement tactique — ce n’était pas négociable, et leur hôte avait assez de jugeote pour ne pas insister sur ce point. En revanche, Cole accepta volontiers l’occasion de se débarrasser de tout ce sang.
Et, bien sûr, leur petite séance de relooking les aiguillait tout droit vers le scénario préparé par Fotham. Avoir l’air du personnage, jouer le rôle, devenir le personnage — tout ça avant même qu’ils aient officiellement accepté quoi que ce soit. Au moins, ils ne gâcheraient pas leur première impression en ayant l’air de tueurs errants tout droit sortis du manhwa d’un ado edgy.
À leur arrivée, deux sentinelles s’avancèrent et poussèrent les portes.
« Messieurs, dit Fotham en s’écartant, Sa Majesté vous attend. »