Chapitre 1
Alexandria, Royaume de Celdorne
Bonne ou mauvaise nouvelle ? Le roi Armonde Celdor avait pesé le pour et le contre plus souvent qu’il ne pouvait le compter. Pourtant, à un moment donné de son long règne, l’importance de ces choix s’était émoussée. Car, au fond, y avait-il jamais eu un choix ? Toujours une potion amère, et à peine une goutte de douceur pour aider un souverain à l’avaler.
Armonde contemplait son royaume, son reflet à peine visible dans la fenêtre. Il ne restait pas grand-chose pour éveiller son âme. Le monde avait depuis longtemps perdu ses couleurs, tout comme l’espoir que son règne soit marqué par autre chose que les épreuves. Son Premier ministre se tenait derrière lui, mais Armonde le remarquait à peine. Après un dernier regard vers le ciel couvert, il se força à choisir.
« D’abord la mauvaise. Débarrassez-vous-en, Alrick. »
Alrick soupira, de nouvelles rides creusant son visage déjà marqué. « Sire, l’Empire aurélien… refuse notre appel à l’aide. »
Évidemment. Ils n’avaient aucune raison de lever le petit doigt pour Celdorne — aucune qui ne serve leurs précieuses frontières. Il s’y attendait, mais l’entendre de vive voix lui laissa tout de même un goût aussi amer que la feuille de Marne.
« Et les autres ? »
Alrick répondit à peine plus fort qu’un murmure, mais ses paroles n’en furent pas moins assourdissantes. « L’Empire khagarien a tout bonnement ignoré notre émissaire, et la République d’Elnoir… » Il s’interrompit, visiblement aux prises avec les convenances.
Armonde soupira. « Qu’ont-ils dit ? »
« Que notre “escarmouche localisée” ne méritait guère qu’ils mobilisent leurs ressources. Selon eux, nous pouvons gérer la menace. »
Que pouvait faire Armonde, sinon rire ? Une escarmouche localisée ? Comme si l’on pouvait réduire les forces de l’enfer à un différend frontalier. Et “gérer” la situation ! Qu’y connaissaient-ils ? Avec leurs immenses ressources et leurs champions invoqués, capables de tenir dans une main la puissance d’armées entières, ils pouvaient se permettre pareille désinvolture.
Mais Celdorne ? Non. Ils étaient en première ligne et devraient en supporter seuls le plus gros du choc.
« Ils croupissent dans le confort tandis que la tempête gronde à nos portes. » Combien mourraient à cause de l’arrogance — de la complaisance — de ces superpuissances lointaines ? La pensée bouillonnait en Armonde.
Le roi prit lentement une inspiration, s’efforçant de contenir sa frustration. Perdre son sang-froid ne servirait à rien, si ce n’est à prouver que le fardeau était déjà trop lourd. Voilà, il avait avalé sa potion. Le miel serait-il assez doux pour effacer l’amertume ? « Fort bien. Quelle bonne nouvelle m’apportez-vous ? »
Son fidèle ministre déglutit, les lèvres serrées, et s’avança. « Le bureau de chevalier Fotham nous informe qu’il a trouvé des héros susceptibles d’être invoqués, mais nous ne pouvons nous permettre qu’un seul rituel. »
La magie d’invocation — leur dernier recours. Mais quels piètres candidats pouvaient-ils invoquer, vu l’état des caisses de Celdorne ? Ah, s’ils avaient seulement les richesses d’Aurélia ou de Khagaria ! Ces rêveries ne lui seraient d’aucune utilité. Armonde garda le silence, invitant Alrick à poursuivre.
« Ils ont du pouvoir, même si les grands empires ne les qualifieraient pas de héros, commença Alrick avec prudence. L’un d’eux est… un “lycéen”. Il vient du Japon, comme c’est souvent le cas avec les invocations. Mais les autres sont un groupe de soldats bien entraînés. Une force d’élite de la “Delta”, venue d’un pays appelé les États-Unis. C’est aussi une nation de la Terre, mais nous en savons très peu à son sujet. »
Armonde posa les bras sur ses genoux et se pencha en avant. « Un enfant et des soldats. Qui d’autre ? »
Alrick hésita légèrement, juste assez pour que cela se remarque. « Un érudit et un fermier, mais aucun des deux n’est taillé pour le combat qui nous attend. » Il marqua une pause et prit son souffle. « L’enfant, toutefois… le lycéen, possède une aptitude. Il peut manipuler le temps. Pas de façon spectaculaire, au point de bouleverser le monde, mais assez pour ralentir ou accélérer les instants selon les besoins. Il faudra bien sûr le former. Nous ne pouvons pas en mesurer les limites, mais son potentiel est réel. »
Le roi se renversa en arrière et secoua la tête. « Le temps… C’est dangereux, Alrick. Plus périlleux que le garçon ne peut le comprendre. Et… des soldats ? Pas des chevaliers ? »
Le ministre n’hésitait plus ; les mots lui venaient avec aisance. « Ce sont de valeureux combattants, Sire, des chevaliers de leur propre royaume, bien que dépourvus de naissance noble. Ils n’ont pas les dons magiques naturels que nous attribuons souvent aux invocations des légendes, mais leurs réserves de mana sont remarquables — bien supérieures à celles de la plupart des habitants de Celdorne. Notre scrutation a confirmé leurs excellentes aptitudes au combat. Ils ne feront peut-être pas s’effondrer des montagnes, mais leur maîtrise de la tactique et leur connaissance des armes à feu sont redoutables. Avec la magie, ils pourraient bien devenir l’aide dont nous avons besoin. »
Armonde inspira. « Un enfant capable de plier le temps, sans en connaître l’étendue. Et des soldats — capables, mais sans rien d’exceptionnel comparés aux légendes de Tenria. Ils n’ont aucun don extraordinaire… aucune intervention divine… »
De simples soldats et un enfant. Armonde sentit leur poids s’abattre sur lui, tandis que le doute obscurcissait la clarté qu’il s’efforçait si souvent de préserver. C’était toujours mieux que rien, mais quel espoir de tels êtres pouvaient-ils offrir face à une marée démoniaque ?
Et pourtant, il avait déjà vu des hommes acculés accomplir l’impossible. Même sous le légendaire commandement d’Alexander Celdor, des hommes ordinaires avaient tenu la ligne, versant leur sang pour un royaume qui n’existait pas encore et mourant pour une humanité qui n’était pas encore sauvée. C’était peut-être là la véritable nature de Celdorne : non pas des héros, mais des hommes qui se dressaient contre les ténèbres, armés de leur seule foi et de leur acier, sachant qu’ils étaient tout ce qui empêchait le monde de sombrer dans l’oubli.
« Des soldats », répéta-t-il doucement. Il sentait sa décision bouger comme les sables des terres désolées d’Istrayn, infestées de démons, puis se raffermir à mesure qu’il y réfléchissait. « Pas des héros, mais des hommes de guerre. »
Alrick acquiesça, comme s’ils avaient déjà obtenu son approbation. « En effet, Sire. Invoquer quatre héros avec un seul rituel, c’est notre option la plus prudente. Ils ne sont peut-être pas des légendes, mais, dans cette grande lutte, ces hommes sont peut-être précisément ceux qu’il nous faut. »
À vrai dire, rien de grandiose là-dedans, pas de récits de dieux ni de légendes. Mais il comprenait : les récits comptaient peu quand venait l’heure de verser le sang.
« Très bien. Des soldats, alors, conclut Armonde. Quand seront-ils invoqués ? »
« Demain, avant l’après-midi, Sire. Ils seront alors parmi nous. »
– – – –
Khaldat, Al-Jadira
7 octobre 2025
S’il avait eu le choix entre une bonne et une mauvaise nouvelle, le capitaine Cole Mercer aurait préféré n’en recevoir aucune — à part l’arrivée d’une margarita, de préférence sur une plage hawaïenne. Bordel, tant pis pour les clichés : il aurait même accepté un verre décoré d’un de ces petits parasols ridicules, qui rendaient pourtant la boisson meilleure, allez savoir pourquoi.
Mais hélas, il se frayait plutôt un chemin à pied dans le cœur bondé et bouillonnant d’une ville de Jadira. Il s’était serré contre son équipe, épaule contre épaule avec son médecin, David « Mack » MacPherson. Son spécialiste des brèches, Miles Garrett, et son expert en explosifs, Ethan Walker, suivaient de près.
Les manifestants étaient partout, leurs pancartes brandies affichant leur soutien à la Jamaat al-Nadir al-Istiqamah. La JNI.
Le gouvernement de Jadira avait fait une bonne partie du travail à leur place : des années de négligence, de corruption et de promesses creuses avaient désespéré ces gens au point de leur faire croire n’importe quoi. Et la JNI ? Elle n’attendait que ça : combler le vide en leur vendant le martyre comme une voie vers le salut. Tous ces gens criaient à la révolution, sans se douter que leurs prétendus sauveurs venaient d’essayer de les transformer en martyrs radioactifs. Sacrée « manifestation » — elle avait un certain je ne sais quoi. Mourir pour une cause qu’ils comprenaient à peine.
Mais le problème ne venait pas que du gouvernement ou de la JNI. Non, il avait fallu que quelqu’un foute encore davantage le bordel. La CIA, le Mossad, peu importe. Ils s’étaient tous relayés pour titiller le nid de frelons, financer les mauvaises factions et soutenir les mauvais dirigeants, au nom de la « stabilité », de la « démocratie » ou de la formule à la mode qu’ils utilisaient pour masquer leurs prises de pouvoir. Et, à sa connaissance, les suspects habituels s’étaient peut-être même acoquinés avec la JNI. Ce ne serait pas la première fois que quelqu’un jouerait sur les deux tableaux. Bon sang, ce ne serait même pas la dixième.
« Des renseignements de merde », grommela Miles — les premiers mots qu’il prononçait depuis qu’ils avaient trouvé la bombe. « Cette ville est pas censée être sous le contrôle du gouvernement de Jadira ? C’est quoi, tous ces pantins de Nadir qui grouillent dans le coin ? »
Les raisons possibles ne manquaient pas : des renseignements humains ratés, par accident ou à dessein, ou tout simplement la décision des Nadir d’afficher leur contrôle dans certains quartiers afin de faire passer la ville pour un endroit « sûr ».
Cole ne put que hausser les épaules. « Si seulement je le savais. Espérons juste que notre extraction n’est pas compromise. »
Leurs capes tromperaient probablement les passants, mais cela ne changerait rien si quelqu’un se tenait assez près pour l’entendre respirer. Oui, les capes leur offraient une mince façade d’anonymat, mais les objets encombrants qu’ils dissimulaient — sacs, gilets, armes — n’étaient pas exactement discrets.
Au mieux, c’était une défense fragile, un « camouflage » aussi efficace qu’un carton. Alors que la marée des manifestants pro-JNI montait, la probabilité d’être repérés passa d’un « peut-être pas » follement optimiste à une certitude écrasante.
Impossible, même, de rebrousser chemin. Avancer était leur seule option valable, aussi vaine qu’elle puisse se révéler. Tant pis. Il apercevait la concession automobile au loin, près du parc. Encore quelques pâtés de maisons et ils seraient tirés d’affaire.
L’enseigne tournante clignotait entre les ouvertures de la foule, mais chaque détour semblait leur barrer la route. Les gens se pressaient désormais de tous côtés, épaule contre épaule, comme dans une boîte de nuit bondée. Cole dut se faufiler entre eux, les frôlant quand il le pouvait et les poussant quand il le fallait.
La foule se resserra, son cœur cognant de plus en plus fort. Puis son cœur sombra, carrément, bordel de merde.
« AMREEKAAN ! »
La voix venait de sa droite. Un adolescent pointait Cole du doigt.
Fait chier. Il garda la tête baissée et la capuche rabattue, continuant d’avancer. Mais le mal était fait. Amreekaan, sifflèrent les voix tandis que d’autres, dans la foule, repéraient les quatre opérateurs américains au milieu d’eux — ces mêmes diables que la JNI leur avait appris à haïr.
La foule se densifia ; chaque fois qu’ils poussaient, quelqu’un d’autre se mettait en travers de leur chemin, volontairement ou non. Une partie de lui voulait s’énerver. Ah, à quoi bon se mentir ? Il était furieux.
Mais c’était la faute de la JNI, pas la leur. Ces gens n’avaient pas choisi de se retrouver au milieu d’un affrontement armé. Ils vivaient simplement ici. Et la JNI ne parlait certainement pas en leur nom. Pas plus qu’elle ne parlait au nom de l’islam — pas plus que le KKK ne représentait le christianisme, aussi fort qu’il brandisse ses croix.
Les extrémistes prétendaient toujours représenter quelque chose de plus grand qu’eux. Ça n’en faisait pas une vérité.
Malheureusement, ces manifestants faisaient tout autant partie du plan que la bombe sale qu’ils venaient de désamorcer. Des boucliers humains qui bloquaient la retraite de son équipe, ultime doigt d’honneur de la JNI à toutes les âmes assez malchanceuses pour déjouer son plan. Ils ne pourraient pas accomplir leur mission, mais ils pourraient échanger des coups avec les États-Unis et éliminer de précieux opérateurs du jeu.
Et, bien sûr, aucune extraction par hélicoptère — la seule solution qui aurait pu les tirer de là sans encombre. Ce n’était pas que le commandement n’y ait pas pensé ; oh, il y avait sans aucun doute songé. Mais impossible de faire venir un hélico quand la moitié du gouvernement de Jadira penchait du côté de la JNI, et que ses membres complotaient dans les mêmes salles où les États-Unis tentaient de préserver leur influence. Impossible d’ouvrir l’espace aérien en présence d’une menace nucléaire, alors que cette menace avait été pratiquement reléguée au rang de théorie du complot jusqu’à aujourd’hui.
Quelques Américains morts ? Pour les puissants, ce n’était qu’un détail — pas de quoi risquer de compromettre les relations diplomatiques.
Le bruit des véhicules qui approchaient confirma leur triste situation. Ils étaient à la merci des lourdeurs administratives, à attendre une intervention d’un commandement lui-même soumis aux politiciens et diplomates les plus ineptes de la planète.
Les véhicules finirent par arriver : des pick-up armés de mitrailleuses lourdes de calibre .50. Des technicals. La foule qui leur barrait la route — furieuse, désorientée, manipulée — n’était pas un obstacle qu’on pouvait simplement abattre à coups de feu. La JNI, visiblement, n’avait pas les mêmes scrupules.
Les tireurs braquèrent leurs tourelles sur la foule. Cole se baissa.
« À TERRE ! »
Il s’écrasa au sol, entraînant Miles avec lui tandis que les claquements secs des mitrailleuses lourdes déchiraient l’air. Les balles de calibre .50 transpercèrent la chair et le béton ; les corps s’effondrèrent dans un mélange de sang et d’os. Une giclée poisseuse éclaboussa le bras de Cole, sa chaleur s’infiltrant dans sa cape.
La foule éclata en cris, une panique brute s’emparant des gens qui comprenaient enfin ce qui se passait. La manifestation se transforma en ruée meurtrière : les gens se poussaient, se bousculaient et grimpaient les uns sur les autres pour fuir les tirs.
« Putain ! » Il glissa la main jusqu’au bouton de son émetteur, en prenant garde à ne pas l’écraser. « Aegis, ici Sentinel Actual. Coordonnées 38S RV 130563. Extraction compromise. Nous sommes bloqués près du carrefour de Shari’a Al-Hariri et Shari’a Al-Shaheed. Les forces de la JNI tirent sur une putain de foule de civils ! Nombreuses victimes civiles. Aucun membre de l’équipe touché pour l’instant, mais la situation est critique : nous avons besoin d’un appui-feu et de renforts immédiats pour décrocher. Terminé. »
Cole se repositionna, se protégeant du mieux qu’il pouvait de l’inévitable. Un poids s’abattit sur lui : le genou de quelqu’un lui écrasait les côtes et lui coupa le souffle, tandis qu’un autre corps lui tombait dessus, cherchant à prendre appui sur lui pour se relever. Les chocs lui brûlaient le dos et la poitrine ; d’autres fuyaient, trébuchant pour certains, le piétinant sans vergogne pour d’autres. Il haleta, le souffle bloqué dans sa gorge tandis que les corps s’empilaient.
« Sentinel Actual, ici Aegis. Reçu cinq sur cinq. Force de réaction rapide et appui-feu en attente, mais nous attendons l’autorisation du gouvernement de Jadira pour ouvrir l’espace aérien. Les équipes de déminage sont en route pour confirmer la présence de la bombe. Tenez votre position et réduisez au minimum l’exposition des civils. Préparez-vous à toute éventualité, mais aucun moyen aérien ne peut intervenir sans autorisation. Restez vigilants. Aegis, terminé. »
« Oh, putain, merde. » Il resta à terre, son instinct prenant le dessus sur son envie de bouger. Le corps inerte qui pesait sur lui bougea légèrement, et davantage de sang se déversa sur sa cape, l’imbibant. Comme si une seule couverture de désespoir ne suffisait pas.
Il tourna la tête sur le côté et sentit le sang s’infiltrer sous sa joue. Ce n’était pas le sien. Le pavé était devenu glissant, une pellicule rouge recouvrant tout ce qu’il voyait. Ce n’était pas seulement du sang, mais aussi des tripes, de la sueur, de la terre ; le tout formait une bouillie épaisse qui transformait chaque centimètre de rue en piège mortel.
L’odeur persistante du fer n’était pas plus facile à supporter.
Au milieu du chaos, il se força à repousser le poids de son dos et à se dégager les bras.
Les tirs ralentirent, puis cessèrent enfin. C’était le moment. Il se releva en hâte, mais le pavé couvert de sang lui faisait perdre l’équilibre. Son AK-74 se leva d’un coup, verrouillé sur le tireur le plus proche. L’homme tenta d’abaisser sa tourelle sur Cole, mais il était trop tard.
Une brève rafale suffit. Les balles frappèrent la poitrine et le cou du tireur ; son corps s’affaissa en avant et s’écroula sur la tourelle. Son poids mort dévia l’arme, qui pivota violemment sur le côté. Le canon se braqua sur les autres forces de la JNI ; l’arme tira brièvement à l’aveugle jusqu’à ce que le doigt du mort glisse enfin de la détente.
D’un coup de son FAL, Ethan avait lui aussi éliminé le tireur du second technical, sans déclencher une réaction en chaîne aussi spectaculaire. Profitant du chaos, ils se replièrent dans un café voisin, couvrant leur retraite par des tirs de suppression dirigés contre les combattants de la JNI encore en vie.
Les vitres brisées et les tables renversées leur offraient un abri minimal, mais cela ferait l’affaire pour le moment. Miles fouilla les lieux pendant que Cole et Ethan surveillaient l’extérieur, abattant les insurgés assez stupides pour sortir la tête de leur abri. Cole tapota deux fois l’épaule d’Ethan pour lui ordonner de maintenir la défense, puis se retourna afin d’évaluer la situation.
Il allait donner ses ordres quand il aperçut Mack, recroquevillé dans un coin, à genoux devant un enfant assis sur une chaise. Putain, qu’est-ce qui s’était passé ? Le garçon, qui n’avait pas plus de six ou sept ans, s’accrochait à Mack. C’était à peu près l’âge qu’aurait eu l’enfant de Mack si sa femme n’avait pas fait une fausse couche.
Le garçon était pâle et agrippait le gilet de Mack. Mais il y avait du sang. Une tache rouge sombre s’étalait sur le devant de son tee-shirt. Mack le souleva, mais c’était trop. Même Cole le savait : ils ne pouvaient rien faire pour le sauver.
Cole posa une main sur l’épaule de son médecin. « Mack, il faut qu’on bouge. »
Mack acquiesça et posa une main sur le genou du garçon avant de parler. Sa voix était douce, mais c’était celle qu’on réservait aux adieux. « Tout va bien se passer, d’accord ? » Un mensonge flagrant, certes, mais le garçon en avait peut-être davantage besoin que de la vérité.
Quand il se redressa, Cole remarqua la plaie béante sur le flanc de Mack. « Ah, merde. » Il le fit rapidement pivoter et constata avec un soulagement amer que la balle était ressortie de l’autre côté.
« On continue, décida Mack. Tu me soigneras plus tard. »
Sa voix était encore ferme, probablement grâce à l’adrénaline. Il tenait debout et restait opérationnel, mais Cole savait que ça ne durerait pas. La perte de sang allait bientôt faire des ravages.
Mack, toujours le grand sensible. Maintenant, il saignait littéralement pour ça — une symétrie tragique, enrobée d’une ironie de merde.
Miles revint juste à temps pour entendre la mauvaise nouvelle, mais son rapport leur apporta un léger répit. « La sortie arrière est dégagée. Il y a un chantier devant, trop étroit pour les véhicules. »
Cole prit cette information pour ce qu’elle valait : une brève ouverture, mais c’était mieux que rien. Il pourrait s’occuper de Mack une fois sur place. Il se tourna vers Ethan et lança : « Walker, on sort par l’arrière ! »
Ethan s’était déjà placé pour couvrir leur sortie. Cole passa le bras de Mack sur ses épaules et prit son arme de poing, laissant son fusil suspendu à sa bretelle. Le poids de Mack le ralentissait, mais ils avancèrent vite, traversant la ruelle derrière le café.
Le chantier était tout près, juste après un mur en ruine et un pâté de maisons à moitié construit. Après avoir abattu deux insurgés, ils pénétrèrent sur le site : un terrain dégagé jonché de piles de parpaings, d’échafaudages rouillés et de la carcasse d’un garage. Ce n’était certainement pas l’abri idéal, mais ça ferait l’affaire pour le moment.
Cole balaya les environs du regard. Pour l’instant, rien à signaler, mais ce répit était aussi provisoire que tous les autres. Les Nadir ne tarderaient pas à converger vers eux.
« Citadel, ici Sentinel Actual. Coordonnées 38S RV 128563. Nous sommes bloqués près du carrefour de Shari’a Al-Hariri et du chantier. Un blessé, inapte au combat. Demande d’évacuation sanitaire immédiate et d’appui-feu. Terminé. »
La radio grésilla en réponse, le bruit blanc assourdissant par son indifférence, comme s’il se moquait de l’espoir que Cole s’autorisait à peine. Puis vint la délivrance.
« Sentinel Actual, ici Aegis. Espace aérien autorisé. Le 24e STS est en route vers votre position. Arrivée estimée dans 20 minutes. La ville grouille de membres de la JNI ; nous recommandons de tenir votre position jusqu’à l’arrivée des renforts. Préparez l’évacuation sanitaire et attendez les instructions. Aegis, terminé. »
Putain, enfin ! Mais vingt putains de minutes ? Avec les Nadir en route, dans une ville qui était censée en être remplie ? Ils étaient des cibles faciles, priant pour ne pas être repérés, priant pour qu’aucun insurgé n’ait eu le temps de signaler leur position avant de mourir.
Cole reporta son attention sur Mack, tandis qu’Ethan et Miles tenaient déjà le périmètre. « Les renforts arrivent, mais on est dans la merde pour les vingt prochaines minutes. Je vais te rafistoler vite fait ; allonge-toi sur le dos, d’accord ? »
Mack acquiesça et se contorsionna pour retirer son sac à dos. Cole le prit et en sortit la trousse de premiers secours avancés.
« Compresses et Kerlix d’abord, désinfectant après », souffla Mack.
Cole acquiesça et bourra la plaie de gaze hémostatique. Le sang la traversa rapidement, mais ça tiendrait pour l’instant. En maintenant la pression, il serra la plaie avec le rouleau de Kerlix et fixa le tout à l’aide d’une bande ACE.
La voix de Mack frôlait l’enrouement, mais, Dieu merci, il restait cohérent. « Morphine… injecteur… »
Cole sortit l’injecteur de morphine et le planta dans la cuisse de Mack, puis en prit un autre. Non, un seul suffirait. Inutile d’en faire trop, pas tout de suite.
Mack gémit. « Épi… continue d’appuyer. »
Cole obéit, sortit l’auto-injecteur d’épinéphrine de sa trousse et le pressa contre le bras de Mack. Il s’activa aussi vite que possible, préparant la poche de solution saline et la perfusion tandis que le visage de Mack pâlissait. Mais… que fallait-il donner après le sérum physiologique ?
Mack sembla deviner ce qu’il pensait. Sa respiration était faible, mais il se força à parler. « TXA… dans la trousse… empêche les caillots de se dissoudre. »
Ethan cria quelque chose depuis l’autre côté, mais Cole ne pouvait pas se permettre de regarder. Il fouilla la trousse et trouva le flacon. Acide tranexamique ? Il n’avait pas la moindre idée de ce que c’était, mais si Mack lui disait de l’utiliser, il n’allait pas discuter. « Tant pis », marmonna-t-il en l’injectant dans la perfusion.
« Haemaccel maintenant, avec… » Il toussa. « Avec la solution saline. »
Cole prépara ensuite la poche d’Haemaccel. Les tirs commençaient déjà à résonner dans toute la structure de béton.
« Bien. Maintenant le fentanyl. Dans mon sac, râla Mack. ACTIQ… sucette… »
« C’est la première fois qu’un type me demande une sucette », lança Cole avec un sourire en coin, s’efforçant presque de rire. Il attrapa le bâtonnet d’ACTIQ et le fourra dans la bouche de Mack. « Suce-le, ne l’avale pas. C’est pas ce genre de fête. »
Un faible rire douloureux échappa à Mack, qui serra mollement les dents sur le bâtonnet. Le médicament agit vite et les traits de son visage se détendirent un peu. Sa respiration se bloqua de nouveau. « Ça m’achète quelques heures… si j’ai de la chance. »
Merde, quelques heures ? Ils auraient de la chance s’ils tenaient cinq minutes. Les tirs redoublèrent d’intensité, puis une brève accalmie survint lorsqu’Ethan et Miles revinrent auprès de lui.
« Ça dit quoi ? » demanda Miles en se plaçant derrière une pile de barres d’armature.
« Mack est stabilisé, pour l’instant. Il va s’en sortir, mais… » Cole consulta sa montre. « Nos gars sont encore à dix minutes d’ici. »
« Merde… », marmonna Ethan.
Miles continua de fixer l’avant, puis rompit le silence qui suivit par un soupir. « Direction le Valhalla, alors. »
« Eh bien, on aura eu une sacrée aventure », dit Cole, tentant de les encourager du mieux qu’il pouvait. « À bien y réfléchir, on a pratiquement empêché la troisième guerre mondiale. Et puis, au moins, on va enfin pouvoir régler leur compte aux gens de Jadira. »
« Mec… fait chier, les gens de Jadira », marmonna Mack en bredouillant tous les mots sauf fait chier, qui, sans surprise, sortit très clairement.
Cole ricana. « Ouais, fait chier, les gens de Jadira. »
Comme si elle leur avait servi l’occasion sur un plateau, la première vague de combattants de la JNI déferla alors, remontant la rampe du garage et l’escalier extérieur. Ces hommes, semblait-il, n’avaient reçu presque aucune formation au combat urbain — ni au combat tout court, d’ailleurs.
La bouche de Cole cracha une rafale et trois insurgés s’effondrèrent sur la rampe de béton. Walker tira par-dessus le rebord sur les malheureux qui restaient en bas, lesquels cherchaient un abri avec autant de succès que s’ils avaient tenté de résister aux Borgs. Les quatre suivants qui gravissaient l’escalier s’écroulèrent ; Miles les élimina comme du gibier facile.
Huit minutes à tenir. Bien sûr, dès que Cole eut la moindre lueur d’espoir, la réalité l’écrasa aussitôt. D’autres pneus crissèrent dehors ; il risqua un coup d’œil. Ils s’étaient débarrassés assez facilement de la première vague, mais celle-ci ? Elle était bien plus imposante : une force cinq fois plus nombreuse, avec des combattants qui semblaient avoir survécu à plus d’un champ de bataille.
« Bon, dit Miles en se tournant enfin vers Cole. Je vais profiter d’être encore en vie pour te le dire : ta sœur est sacrément canon. »
Cole éjecta son chargeur vide et en claqua un neuf. « Il t’a fallu une mort certaine pour te libérer de ça, hein ? » Il ricana. « D’accord, si on rentre, je lui dirai que tu as dit ça à ton enterrement. »
Miles eut un sourire en coin, qui s’effaça lorsqu’il prit un ton plus sérieux. « Mais sans déconner, c’est un honneur de mourir à tes côtés. »
Cole ne s’attendait pas à ce qu’il ait un côté aussi sentimental. Il marqua une pause, cherchant une réponse appropriée — quelque chose qu’il avait vu dans un film, une fois. « C’est un honneur d’avoir vécu à vos côtés. À tous. »
C’était peut-être un peu niais, mais ça lui semblait juste. Si quelqu’un trouvait que ça ne convenait pas, qu’il aille se faire foutre.
Le vent se leva soudain, faisant tourbillonner poussière et débris dans le garage — et uniquement dans le garage, chose étrange. Dehors, les insurgés avançaient à travers le terrain, sans se douter de ce petit maelström localisé.
« C’est quoi, ce bordel ? » marmonna Ethan.
Le tourbillon s’intensifia, soulevant encore plus de poussière. Sous leurs pieds, des lignes lumineuses se gravèrent dans le béton, une vision familière qui lui rappelait les innombrables nuits passées à dévorer des mangas et des animés douteux.
Ethan et Miles échangèrent des regards perplexes ; ils n’avaient manifestement pas eu la révélation de Cole.
L’air autour d’eux se courba, ondulant comme la chaleur au-dessus du bitume de Jadira. Leur monde se détacha, se désagrégeant tandis que la lumière s’intensifiait.
Un million de pensées submergèrent Cole. Putain, qu’est-ce que sa sœur penserait ? Des officiers en uniforme ne tarderaient sûrement pas à venir lui rendre cette visite tant redoutée, avec ce drapeau plié qu’elle redoutait tant ; puis elle serait plongée dans l’atroce réalité d’une cérémonie commémorative, devant un cercueil vide.
En même temps, il ne pouvait ignorer le timing vraiment impeccable du Seigneur, ni le fait qu’ils auraient droit à une seconde chance — que Mack pouvait encore survivre.
« C’est pas possi— »
La lumière les engloutit. Tout se replia vers l’intérieur et s’effondra dans ce cercle lumineux.