Chapitre 97
Ch.97 Apôtre de la Déesse de la Guerre
Antarius posa la question avec des yeux de vache — grands et doux, qui ne s’accordaient pas vraiment à sa carrure imposante.
Alors…
Pourquoi l’Apôtre de la Sagesse réveillait-elle le prochain Apôtre de la Déesse de la Guerre ?
Cette entreprise était difficile à comprendre d’un point de vue logique.
Ils étaient venus jusqu’ici en pleine guerre contre les forces du Chaos, alors que leur camp reculait déjà.
Il y avait de nombreux champs de bataille où l’intervention d’un Apôtre aurait pu renverser la situation.
Même sans Arwen, envoyer Antarius ou Selana aurait été d’un grand secours.
Alors pourquoi avoir spécialement amené ici les forces principales du Culte de la Sagesse ?
À tout le moins, la mission devait justifier un tel investissement.
On ne pouvait certes rien reprocher à une révélation divine de la part de la Déesse la plus sage, mais, étant humain, il ne pouvait s’empêcher d’être curieux.
Arwen hésita un instant, puis décida de ne pas leur donner la réponse qu’ils attendaient.
Seuls les Apôtres et les prêtresses pouvaient entendre les révélations divines.
Pour l’heure, le poste de prêtresse du Culte de la Sagesse était vacant ; Arwen cumulait donc les deux titres.
Personne ne s’opposait à cet arrangement.
Arwen était puissante en tant qu’Apôtre et dévouée en tant que prêtresse.
En tant que prêtresse, Arwen comprenait donc pleinement la décision de la Déesse et la respectait.
« Nous ne devons laisser personne apprendre que notre Déesse a renoncé à la campagne visant à éradiquer les forces des Dieux maléfiques. »
Une telle déclaration aurait brisé le moral des troupes.
L’enseignement de la Sagesse — selon lequel il fallait débarrasser entièrement l’humanité de ses émotions pour guider le monde comme il se devait — était erroné.
En réalité, Menesia avait reconnu s’être trompée.
La solution qu’elle avait adoptée était le plan d’Achille : « l’Épée suprême ».
Forger une arme si puissante qu’elle ferait hurler de peur les Dieux maléfiques.
Il ne s’agissait pas simplement d’être « fort ».
Il fallait forger une lame si puissante qu’un humain, né ainsi, pourrait tuer même une Déesse.
C’était un bouleversement fondamental de la conception du monde.
Si les Dieux maléfiques tourmentaient et exterminaient les humains, c’était parce que ceux-ci ne représentaient aucune menace pour eux.
Mais si un humain naissait avec la force nécessaire pour tuer une Déesse, la situation changerait du tout au tout.
Si un humain capable de chasser les Déesses venait au monde — « ce serait le moment où les Dieux maléfiques seraient éradiqués ».
La Déesse de la Sagesse avait reconnu cette possibilité depuis longtemps.
C’était la méthode que Menesia détestait le plus, mais les Dieux maléfiques avaient ressuscité et relevé la tête une fois encore.
Reconnaître ses erreurs et ses échecs, c’était aussi faire preuve de sagesse.
Menesia avait donc conclu un marché avec Achille et décidé de l’aider à s’éveiller par des moyens plutôt rudimentaires.
Arwen était la seule à pouvoir comprendre pleinement la situation et mener cette tâche à bien.
La mission était particulièrement éprouvante.
Elle devait endurer la haine et risquait même de se mettre en danger.
Mais c’était précisément parce qu’il s’agissait d’Arwen qu’ils pouvaient la lui confier.
……Et elle avait réussi.
Sion avait pleinement pénétré dans son monde intérieur.
En peu de temps, il avait connu une croissance fulgurante.
Sans le stress excessif qu’Arwen lui avait fait subir, il n’y serait pas parvenu aussi facilement.
Il y avait aussi matière à s’inquiéter.
« Impressionnant, mais il progresse trop vite. »
Même aux yeux d’Arwen, le rythme de progression de Sion était excessif.
D’après ce qu’elle avait entendu, il ne maniait l’épée que depuis moins d’un an.
Arwen elle-même, pourtant parmi les meilleurs Apôtres, n’avait manifesté son monde intérieur que trois ans après avoir pris l’épée.
Sion allait bien plus vite encore.
C’était anormal.
Même les génies les plus légendaires du continent n’auraient pas pu accomplir un tel exploit.
La vitesse de progression du jeune Sion était lourde de sens.
« Il dépasse clairement les limites humaines. »
Exactement comme Achille l’avait affirmé.
Cet humain qui n’aurait pas dû exister… Sion, cet enfant, était peut-être bien celui-là.
Elle avait hâte de voir son cadet Sion devenir le véritable Apôtre de la Déesse de la Guerre.
« Si ce jour arrive, peut-être assisterai-je à la fin des Dieux maléfiques. »
À cet instant, les soins prirent fin.
Arwen se redressa après avoir terminé le bandage.
Selana et Antarius se levèrent aussitôt à leur tour, dans l’attente de sa réponse.
Alors, pourquoi ?
Pourquoi étaient-ils venus jusqu’ici pour endurer tant d’épreuves ?
Arwen dessina un croissant de lune avec ses lèvres.
« Comment pourrions-nous seulement comprendre les desseins profonds de la Déesse ? »
« Oh. »
« C’est vrai… »
Ce n’était pas une réponse claire.
Mais insister ne servirait à rien.
La Déesse de la Sagesse avait-elle jamais pris le temps d’expliquer les choses en détail et de s’assurer que ses fidèles les comprenaient avant de leur révéler sa volonté ?
Les fidèles se contentaient d’obéir.
Ils écoutaient, étudiaient, puis agissaient en conséquence.
La foi ne se pèse pas sur une balance.
« Allons-y. Il nous reste un dernier plan. »
déclara la jeune Apôtre.
Unis par leur foi, les fidèles de la Sagesse firent volte-face sans un mot.
Les Chevaliers de la Balance filèrent dans la nuit d’un pas léger.
***
« Grand frère, mange ça. »
« Merci, Set. Assieds-toi près de moi et mange aussi. »
« D’accord. »
Le lendemain, les Chevaliers de la Guerre et Sion se réveillèrent complètement épuisés. Après ce qu’ils avaient vécu la nuit précédente, personne n’était en bon état.
C’était le domaine mental créé par une chevalière qui se tenait au sommet du monde.
Ils n’avaient souffert que de maux de tête parce qu’elle s’était retenue. Une personne ordinaire aurait vu son esprit s’effondrer dès l’instant où elle aurait pénétré dans ce domaine.
« C’est vrai… »
Tout en mangeant une boulette de riz avec Set, Sion contempla le soleil éclatant qui se levait à l’horizon. Des flammes vacillaient dans ses yeux bleus.
Malgré son épuisement, il n’avait pas cédé.
Il avait tenu bon et protégé Elim.
Cependant…
« Il y a encore des choses qui me mettent mal à l’aise. »
Il ne comprenait pas grand-chose aux actes d’Arwen.
Le talent dont Arwen avait fait preuve dépassait l’imagination — elle était presque de taille à rivaliser avec Garfenn.
Si une telle personne avait vraiment attaqué Elim et tenté d’enlever Kaili, elle aurait pu le faire depuis longtemps.
Que Sion soit présent ou non n’y changeait rien.
Si son intention avait réellement été de s’emparer de Kaili depuis le début, elle s’y serait prise tout autrement.
« Elle n’avait aucune raison de s’infiltrer en secret. »
Sion pressa fermement ses doigts contre ses tempes. Aucune réponse claire ne lui venait.
« Sa façon de se battre était étrange, elle aussi. »
Ses actes n’avaient aucun sens, à moins que son véritable objectif ne fût ailleurs.
« Ce n’était ni Kaili ni la conquête d’Elim. »
Alors, de quoi s’agissait-il ?
À en juger seulement par l’issue du combat de la veille, la réponse était simple : Sion avait progressé.
Il avait enfin réussi à déployer son propre domaine.
Un espace de néant absolu.
Rien d’autre que des étoiles aux significations inconnues, étincelant en constellations.
« Ah, j’ai vraiment pu tenir les étoiles dans ma main… »
Comme il s’était effondré de sommeil, il n’avait pas pu revenir sur son exploit ni en tirer pleinement parti.
À présent, de nouvelles révélations commençaient à éveiller son esprit assoupi.
« Quelle était donc son intention ? »
demanda Sion, comme s’il contemplait Arwen au loin.
Ce n’était pas terminé. Elle avait dit qu’elle reviendrait bientôt. Ce n’était peut-être que le début d’un long hiver.
Floc.
Sion ébouriffa les cheveux de Set, qui mangeait une boulette de riz à côté de lui.
« Set. »
« Oui, grand frère ? »
« Alors, ça va ? Tu tiens le coup ? »
Set répondit avec bravoure à la question de Sion.
« Chaque jour est nouveau, palpitant. On dirait que devenir Chevalier de la Guerre, c’est la garantie de ne jamais s’ennuyer. »
Il savait que ces mots visaient à apaiser les inquiétudes de son frère. Quand ce gamin tête brûlée avait-il appris à réconforter les autres ?
Son ton avait subtilement gagné en maturité.
Où était passé le petit farceur espiègle et puéril ?
Il était dommage qu’il ait grandi si vite, mais, en même temps, Sion le trouvait plus fiable.
« Quel garçon rassurant. »
Sion sourit et partagea sa boulette de riz avec lui.
« Quoi ? Je n’ai plus faim. »
« Il faut manger pour grandir. Tu es à l’âge où l’on pousse vite. »
« N’importe quoi, c’est ridicule. Toi aussi, tu es encore en pleine croissance, grand frère. »
Sion faillit frapper Set, mais se retint.
« T’as bien grandi, petit morveux. Tu oses me défier, maintenant ? »
Set sourit, des grains de riz encore collés au visage.
« Maintenant, je peux sûrement te tenir tête, non ? »
« Ouah… c’est vraiment n’importe quoi. »
« Bats-toi contre moi ! Allez, battons-nous, grand frère ! »
Sion réfléchit à la manière de rabaisser l’orgueil du gamin, puis décida de laisser tomber.
« Plus tard. Là, je suis tellement crevé que j’ai l’impression que je vais mourir. »
« Hé hé. En fait, moi aussi… »
Ils avalèrent leur repas si vite qu’on aurait été incapable de dire s’ils mangeaient par la bouche ou par le nez, puis s’affalèrent de nouveau contre le rempart de la ville.
Au moins jusqu’à l’heure du déjeuner, ils ne voulaient pas bouger de là.
« Set. »
« Oui ? »
« Merci. Merci d’avoir tenu bon. Tu t’en sors très bien. »
Set sourit.
« C’est moi qui devrais te remercier. »
***
« Déployer ton monde intérieur face à l’Apôtre de la Sagesse, c’est un sacré exploit. Même en regardant, j’en suis resté bouche bée. »
« C’était vraiment dur. »
« C’était censé être impossible. »
Kegan salua brièvement les progrès de Sion.
Puis il ajouta :
« Mais il y avait beaucoup de choses étranges. »
« C’est vrai, n’est-ce pas ? »
Kegan fronça les sourcils.
« Toi aussi, tu l’as remarqué. »
« Oui. »
« Ces gens-là. Dès le début, ils n’ont jamais prêté attention à la prêtresse. »
Quiconque avait un peu de perspicacité pouvait parvenir à cette conclusion. À Elim, Sion et Kegan l’avaient tous deux compris.
Arwen et ses chevaliers n’avaient jamais cherché à s’emparer de la prêtresse. Ils avaient à peine suivi les déplacements de Kaili.
Ils n’avaient pas besoin d’attirer ainsi l’attention ni de livrer un combat aussi inutile.
« Ce ne sont pas des membres du Culte de la Table ronde qui cherchent à sauver la face. Tout chez eux était étrange. »
« Je ne sais pas quel était leur objectif. »
« Hum. »
L’histoire était étrange.
Kegan avait une hypothèse, mais il la trouvait tellement tirée par les cheveux qu’il n’osa même pas la mentionner.
« Ils cherchaient à accélérer les progrès de Sion ? C’est absurde. »
Cela n’avait tout simplement aucun sens.
Ce n’était qu’une idée spéculative qui lui avait traversé l’esprit avant de s’évanouir, rien de plus.
Sion n’arrivait même pas à envisager cette possibilité.
Quoi qu’il en soit, ils devaient se concentrer sur ce qu’ils avaient à faire à présent.
Les inquiétudes que les événements de la veille avaient fait oublier remontaient peu à peu à la surface.
« Elle a dit qu’elle reviendrait bientôt. »
« La prochaine fois, elle viendra probablement avec une armée. Tous les Chevaliers de la Balance pourraient se joindre à elle. »
« … C’est compliqué. Si la prêtresse n’est pas leur objectif, qu’est-ce qui peut bien les pousser à aller aussi loin ? »
Ce serait, à tous les égards, une bataille inutile.
Pour les défenseurs de la ville aussi, ce serait une guerre décourageante.
Kegan poussa un profond soupir, si profond qu’on aurait dit que le sol allait s’affaisser, puis prit la parole.
« Enfin, tout ça ne repose que sur nos suppositions, qui sont loin d’être certaines. »
« C’est vrai aussi. »
« Nous devons quand même nous préparer. »
« Avec nos forces, pouvons-nous rivaliser avec les leurs ? »
Frouf.
Alors, telle une goutte de rosée glissant d’un brin d’herbe, une silhouette silencieuse apparut et se joignit à la conversation.
« Le Culte des Fleurs sauvages vous aidera autant que possible. »
C’était Marquisin.
L’elfe, qui d’ordinaire ne portait qu’un simple fil de tissu, tel un ermite, et exerçait le métier de médecin, s’était présenté en armure complète pour la première fois depuis longtemps.
« Oh. »
« Je suis venu parce qu’on m’a demandé de l’aide. »
Kegan sourit. Marquisin avait fait vite : il était arrivé juste après leur réveil.
« En effet… »
Avec une personne de plus sur qui compter, le fardeau de Sion s’allégea.
À présent, le Culte des Fleurs sauvages était un allié plus fiable que jamais.
Et ce n’était pas tout.
« La Déesse des Fleurs sauvages a déjà déployé une barrière. Les idiots du Culte de la Sagesse feraient mieux de se préparer s’ils comptent entrer dans Elim. »
Une Déesse pouvait même combler le vide laissé par Achille.
Les yeux de Sion se remplirent de larmes.
« Mes efforts n’ont pas été vains. »
Une multitude de petites choses finit par en former une grande.
Cette expression décrivait parfaitement la situation.
Même s’il était difficile d’aider les autres et que cela ne semblait promettre aucune grande récompense,
au moment crucial — maintenant —, ses efforts lui revenaient sous forme de bénédiction.
Son cœur se gonfla.
Il fut saisi d’une exaltation inexplicable.
Même sans Garfenn ni la Déesse, Elim ne tomberait pas facilement.
Sion n’était pas seul.
« Merci. À tous. »
« Cela faisait longtemps que je n’avais pas pu me dégourdir les membres. »
dit Marquisin en faisant rouler ses épaules.
Sion lui demanda :
« Tu es médecin. Tu es sûr de pouvoir te débrouiller dans un combat brutal ? »
L’elfe jeta un regard à Sion.
« Toi, alors ! »
***
Deux jours après le conflit, l’Apôtre de la Sagesse, Arwen, se présenta devant les portes d’Elim à la tête des Chevaliers de la Balance.
La marée bleue des Chevaliers de la Balance déferla sur Elim.
Comme une vague furieuse s’abattant sur une forteresse.
Les Chevaliers de la Guerre n’avaient pas peur.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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