Chapitre 92
Ch. 92 — Apôtre de la Déesse de la Guerre
Sion était assis dans le salon de la maison qu’il partageait avec ses cadets et examinait attentivement des documents.
À côté de lui se trouvait le thé que Ruina avait préparé avant d’aller se coucher. Il avait complètement refroidi, mais lui faisait toujours du bien à la gorge.
Flap.
Il tourna la page.
Des renseignements personnels y étaient consignés.
Même ces informations étaient terriblement lacunaires.
« Elle vient de quelque part à l’est. Encore plus loin que Deogel. »
Il était certain que cette région relevait du Culte de la Sagesse. Pourtant, même là-bas, des réfugiés religieux apparaissaient parfois.
Depuis que les cultes chaotiques avaient commencé à étendre leur influence, leur nombre augmentait peu à peu.
Sion examina les noms que Kaili avait signalés.
Trois personnes chez qui Kaili avait senti une énergie divine anormalement puissante, provenant de la Déesse de la Sagesse :
— Marius
— Lelana
— Arne
Une famille de réfugiés, qui n’avait rien de particulièrement remarquable.
À en juger par l’hésitation de leur fille lors de la distribution des rations, aujourd’hui, ils n’avaient causé aucun problème. Au contraire, ils respectaient assidûment les règles d’Elim et menaient une vie honnête.
« Les autres en ont aussi une bonne opinion. »
Ils étaient arrivés à Elim environ une semaine plus tôt.
Jusqu’ici, ils semblaient vraiment tout à fait inoffensifs.
« Jusqu’ici… Ils étaient donc si bien dissimulés. »
Il n’aurait jamais cru qu’ils s’infiltreraient réellement à Elim.
Il avait envisagé cette possibilité, mais la voir se concrétiser le laissait quelque peu perplexe.
Sion fixa les notes à part qu’il avait prises sur le papier, ses observations personnelles.
[Espionne du Culte de la Sagesse]
À côté du nom d’Arne, il avait ajouté quelques commentaires :
— Arne ? Son vrai nom serait Arwen ?
— Possibilité qu’elle soit l’Apôtre du Culte de la Sagesse.
— J’ai entendu dire qu’elle avait les cheveux argentés, mais non. Une perruque ?
— Ça pourrait aussi être de la magie.
— Renifle sans arrêt, a l’air d’une pleurnicheuse.
La probabilité était élevée.
Quand il avait observé sa démarche et son maintien, rien ne lui avait paru anormal.
Elle marchait comme une personne ordinaire, timide et craintive.
Mais il était encore trop tôt pour baisser sa garde.
Des chevaliers très entraînés pouvaient même tromper les autres sur leur façon de marcher et de respirer.
Cela dit…
« Elle avait l’air incroyablement idiote. »
Elle n’arrivait pas à répondre correctement aux questions, bredouillait et bafouillait !
Même cela pouvait-il être une comédie ?
Après tout, celle qui était censée être l’Apôtre de la Sagesse ne pouvait pas être encore une pleurnicheuse.
L’évêque Gustein n’avait-il pas dit qu’il l’avait vue pour la dernière fois cinq ans auparavant ?
Elle avait dû grandir depuis, et affichait désormais la dignité qui seyait à une apôtre.
« Ce n’est plus une enfant. »
Tant qu’il n’en saurait pas davantage, il ne pouvait pas se prononcer définitivement.
Mais il ne pouvait pas non plus agir à la légère.
S’il l’attaquait sans réfléchir et la maîtrisait, cela leur donnerait un excellent prétexte pour protester.
C’était peut-être précisément ce qu’ils cherchaient.
Sion se frotta les yeux fatigués et se leva.
« Je l’approcherai encore demain. »
***
Le lendemain, Sion retourna dans le quartier des réfugiés.
Puisqu’il avait déjà repéré sa cible, inutile d’emmener Kaili.
Comme il n’y avait pas de risque particulier, mieux valait que Sion agisse seul.
Aujourd’hui, il comptait prolonger un peu la conversation.
Le dialogue pouvait lui permettre d’apprendre quelque chose.
Avec un peu de chance, il repérerait une faille et en profiterait.
C’était précisément pour cela qu’il s’y rendait.
Sion alla trouver le responsable de la gestion de la zone de sélection, un homme qui l’avait suivi depuis la mine.
Comme Anna, il s’était bien installé et remplissait son rôle avec sérieux, ce qui faisait plaisir à voir.
Il ne pouvait pas pardonner aux membres du Culte de la Sagesse qui chercheraient à profiter de cette situation pour faire le mal.
Sion lui exposa sa requête :
Il comptait se rendre dans la forêt d’Elim pour cueillir des plantes médicinales et voulait qu’on lui envoie une femme désœuvrée, à qui il apprendrait à les reconnaître.
Cela donnerait aussi à cette femme une occupation utile à Elim ; l’arrangement était donc avantageux.
« Puisque je me montre en personne, ils viendront forcément à ma rencontre. »
Pour eux, la présence de Sion représentait à la fois une crise et une occasion.
L’occasion d’observer le prochain Apôtre du Culte de la Guerre.
Ou peut-être…
L’occasion de le tuer en secret dans une forêt où personne ne pourrait les voir.
Bientôt, quelqu’un s’approcha, ses pas légers et sans entrain.
À l’extérieur de la clôture de la zone de sélection des réfugiés.
« Euh… b-bonjour. »
Elle était arrivée.
L’Apôtre de la Sagesse.
« Bonjour. Monsieur Forden vous a envoyée ? »
demanda Sion sans laisser paraître ses pensées.
« O-oui. Pour les plantes… vous avez dit que vous m’apprendriez à les reconnaître. »
« Ah, oui. Tu t’y intéresses, on dirait. »
Arne.
Arwen hocha timidement la tête.
Cette allure timide et naïve n’avait rien d’une comédie.
À moins d’être naturellement peureuse et timorée, pouvait-elle vraiment afficher des expressions et des comportements aussi minutieux ?
Il était un peu plus perplexe.
« C’est compliqué. »
Sion l’entraîna à sa suite.
Tandis qu’ils marchaient, il engagea la conversation.
« Comment tu t’appelles ? »
« A-Arne. »
« Arne. Moi, c’est Sion. »
« O-oui… »
Aucune réaction particulière.
Il éprouva un sentiment de défaite inexplicable.
C’était comme essayer de parler à une femme indifférente et se heurter à sa froideur.
Sion eut soudain envie de voir Ruina.
« Même lui parler, c’est difficile. C’est une adversaire redoutable. »
Mais il était trop tôt pour abandonner.
Continuons d’essayer de discuter.
« Tu es déjà allée dans la forêt d’Elim ? »
« Non… »
« Ah, c’est vrai. Tu ne peux pas sortir de la zone de sélection. Ça doit être frustrant. »
« C’est… supportable. »
« Tu manques de quelque chose ? On essaie d’accélérer autant que possible le processus de sélection, mais je suis quand même désolé. »
« Ce n’est pas grave. »
Goutte.
« Ah… »
Ce n’était pas facile.
Était-il vraiment si difficile de parler à une femme ?
Il avait l’impression de se heurter à un obstacle qu’il n’avait jamais rencontré, même en maniant l’épée.
Un mur immense, qui se dressait jusqu’aux cieux.
Érigé devant lui.
Face à ce mur, Sion hurla en silence, au fond de lui :
« Dis quelque chose ! »
Mais…
« … »
« … »
À moins que Sion ne dise quelque chose, le seul « bruit » entre eux était celui de leurs pas.
Et même ceux-ci étaient discrets : Sion, chevalier entraîné, faisait peu de bruit, tandis qu’Arne, la femme qui marchait à ses côtés, semblait si légère ou si effacée que sa présence était presque imperceptible.
Frouf frouf.
Ainsi, ils traversèrent la forêt d’Elim.
Bien que l’hiver eût commencé, la forêt restait luxuriante et verdoyante, comme un monde à part.
C’était grâce à la bénédiction de la Déesse des Fleurs sauvages.
Ce lieu était son domaine.
Et cela…
Faisait partie du plan de Sion.
Il avait auparavant demandé à Marquisin d’amplifier l’influence de la Déesse des Fleurs sauvages.
À présent qu’elle était entrée ici, même si elle était l’Apôtre de la Sagesse, il lui serait difficile d’exercer pleinement son pouvoir.
La Déesse de la Sagesse ne pourrait pas non plus intervenir.
Arne s’était avancée d’elle-même dans la gueule du lion.
L’environnement avait changé. Sion l’observait attentivement.
Frouf, frouf.
Pourtant, elle se contentait de répondre docilement à ses questions, sans manifester la moindre réaction particulière.
Pas le moindre signe de gêne, ni la moindre trace qu’elle eût remarqué un changement ou ressenti une résistance.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
Ne s’en rendait-elle vraiment pas compte ?
De la nature de cet endroit ?
Ou bien…
Tout cela faisait-il partie d’une comédie incroyablement élaborée ?
« Quelqu’un peut-il vraiment jouer aussi bien ? »
Même Sion, lorsqu’il pénétrait dans le domaine d’une autre déesse, le sentait instinctivement ; il éprouvait de la tension ou manifestait une réaction.
C’était naturel.
Plus la cultivation spirituelle d’une personne était élevée, qu’elle fût croyante ou guerrière, plus elle devenait sensible.
« Mais comment… ? »
Ce n’était pas évident.
Kaili ne pouvait pas se tromper.
Elle était bel et bien l’Apôtre de la Sagesse.
Et pourtant, il ne trouvait aucune faille.
Méritait-elle vraiment le titre d’Apôtre de la Sagesse ?
Elle n’était pas une adversaire facile.
Il ne l’avait jamais sous-estimée, mais il lui était plus difficile qu’il ne l’avait imaginé de percer ses intentions.
« Allons dans un endroit plus inconfortable et essayons de la sonder davantage. »
N’importe qui aurait eu une réaction.
Sion conduisit délibérément Arne vers un endroit plus isolé et inhabité.
Là, il fit semblant de cueillir des plantes qu’il ne connaissait pas, en prétendant savoir ce qu’elles étaient.
En vérité, il était incapable de dire s’il s’agissait de plantes médicinales ou de mauvaises herbes.
Il improvisait des explications qui semblaient plausibles.
« Mais cette femme ne connaît-elle pas non plus les plantes ? »
On avait tendance à croire que le Culte de la Sagesse possédait un savoir immense.
Sion avait décidé d’exploiter ce préjugé.
Quelqu’un qui s’y connaissait vraiment l’aurait peut-être corrigé lorsqu’il avait arraché une plante potentiellement toxique.
« On va aussi cueillir celle-ci. Elle est bonne pour la santé. »
« Ouah… D’accord. »
Pourtant, Arne se comportait comme si elle répétait une phrase apprise par cœur.
Quoi qu’il fasse ou dise, elle répondait toujours de la même manière.
« Je n’en tirerai rien comme ça. »
Il s’imaginait déjà perdre cette bataille psychologique.
Elle faisait manifestement tout son possible pour ne rien laisser paraître.
Il devait donc frapper assez fort pour la déstabiliser.
Tous deux étaient accroupis, arrachant des herbes — mauvaises herbes ou plantes toxiques, ils n’en savaient rien — lorsque Sion prit soudain la parole.
« Arwen. Que penses-tu du Culte de la Sagesse ? »
Il avait délibérément employé son vrai nom, correctement.
Une attaque inattendue.
À cet instant précis, les yeux bleus de Sion se fixèrent sur elle ; il ne manqua pas le moindre mouvement de ses pupilles.
Fouuuuu…
Le vent souffla, comme pour annoncer un brusque changement d’atmosphère.
Ses cheveux argentés ondulèrent doucement.
« E-euh… »
Arwen réagit en glissant ses cheveux derrière son oreille.
« Mais je m’appelle Arne… snif. »
Mais alors…
Hein ?
Elle se mit soudain à pleurer.
Et ce qu’elle dit ensuite était encore plus absurde.
« T-tu vas m’expulser ? »
« Hein ? Non, non. Pourquoi tu pleures tout à coup… »
Bouhouhou !
Arwen se mit à pleurer à chaudes larmes, parlant entre deux sanglots.
« T-tu m’as amenée ici exprès pour m’exploiter comme main-d’œuvre bon marché. Et en plus, tu t’es trompé de nom ! »
« Non, je suis désolé pour ça… »
« Et ensuite, snif, tu me poses brusquement des questions sur le Culte de la Sagesse ? Tu me mets à l’épreuve parce que le Culte de la Guerre ne veut pas de moi ? Tu essaies de me forcer à repartir ? Snif. »
Elle pleurait si pitoyablement que Sion ne savait plus quoi dire.
Il l’avait sondée pour observer sa réaction, mais celle-ci était complètement aberrante.
« Les larmes d’une femme. »
N’était-ce pas la contre-attaque la plus redoutable du monde ?
S’il n’avait pas connu sa véritable identité,
Sion aurait peut-être pris Arne dans ses bras pour la réconforter.
« Il y a un malentendu, Arne. Ce que j’ai dit n’avait rien de particulier. »
« Alors pourquoi me poser la question ? »
Arne lui lança un regard perçant.
Son joli visage hautain était barbouillé de longues traînées de morve.
Il faillit éclater de rire.
S’il ne s’était pas retenu, il aurait pu mourir — non pas de la main de l’Apôtre de la Sagesse, mais de celle d’une femme ordinaire.
« J’ai simplement entendu dire que tu venais de l’Est. Les gens de là-bas croient généralement en la Déesse de la Sagesse, non ? »
Frrr !
Elle se moucha une fois, puis ouvrit la bouche.
« Oui. Moi aussi, avant. »
« Et maintenant ? »
« Quelle drôle de question. Je suis venue à Elim pour me convertir, non ? »
« Bien sûr, bien sûr. »
« Oui… »
Arwen essuya ses larmes et regarda Sion. Sa moue trahissait une offense bien réelle.
« Je me sens coupable sans raison. »
Si c’était une comédie, elle était parfaitement réussie.
Sion s’était attendri.
Mais c’était tout.
Il ne se laisserait pas déstabiliser davantage.
En fait, cette conversation n’avait fait que renforcer ses certitudes.
« Ses cheveux argentés. Je les ai bien vus, même si ce n’était qu’un instant. »
En entrant en résonance avec la Déesse des Fleurs sauvages, ce qui dissimulait son identité s’était momentanément dissipé.
Quand il l’avait appelée Arwen, un bref trouble avait jailli en elle.
À cet instant, le vent chargé de la bénédiction de la Déesse des Fleurs sauvages avait soufflé.
L’espace d’un instant, il avait aperçu son véritable visage…
Une jeune fille aux cheveux argentés.
Boumboum boumboum boumboum…
Le cœur de Sion se mit à battre à tout rompre.
Était-ce le moment ?
Le moment de dégainer son épée ?
« On ferait mieux de rentrer, maintenant ? »
Mais Sion ne dégaina pas son épée.
Répandre le sang sur le territoire sacré d’une autre déesse était une faute grave.
Même s’ils étaient alliés, il ne devait pas franchir cette limite.
Autrement, on aurait dit qu’il les maltraitait en usant de la force.
Surtout…
« Elle n’a encore rien fait. »
Il lui fallait des preuves.
Il ne pourrait empêcher le Culte de la Sagesse d’intervenir au nom de son autorité qu’en la prenant sur le fait.
« O-oui, oui. Allons-y. »
Qu’elle connaisse ou non les véritables intentions de Sion,
Arwen épousseta calmement ses vêtements et se releva.
Et jusqu’à ce qu’ils quittent la forêt d’Elim, rien ne se passa entre eux.
Elle resta si impassible qu’on aurait pu se demander si Arwen n’était pas vraiment Arne, après tout.
***
« Haa ! »
Dès qu’Arwen atteignit sa tente, elle expira l’air qu’elle retenait de force.
Elle avait tenu bon grâce à une volonté surhumaine, sachant que le moindre signe de faiblesse serait dangereux.
Elle avait résisté au harcèlement spirituel de la Déesse des Fleurs sauvages par la seule force de son endurance humaine.
Dès qu’elle était entrée dans la forêt, elle avait dû mobiliser jusqu’à la dernière once de son énergie pour réprimer la nausée qui montait en elle.
Arwen était presque épuisée.
Allongée sans force sur le sol de la tente, les yeux fermés, elle se remémora la scène :
« …Il n’a cueilli que des plantes toxiques. Il comptait m’empoisonner ? Ou il me mettait à l’épreuve ? »
Et puis…
Elle l’avait vu.
Quand un vent inconnu avait soufflé dans la forêt, elle avait aperçu son propre reflet dans les yeux de Sion.
Distinctement.
Des cheveux argentés.
« Il m’a… découverte… ? »
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