Chapitre 88
Ch. 88 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« … Depuis quelque temps, j’ai l’impression d’être devenu médecin. Les gens viennent me voir pour des remèdes à base de plantes, mais aussi pour… hum. »
« N’est-ce pas ? »
« Sire Sion, je suis l’Apôtre des Fleurs sauvages. »
« C’est vrai aussi. »
« Eh bien. Je suis heureux de vous revoir après tout ce temps, mais je sens que mon humeur va tourner au vinaigre. »
« Oh, moi, je suis ravi. »
Marquisin s’avoua vaincu.
Il ne put que laisser échapper un rire sans joie.
Ce lieu, empli d’un parfum délicat qui éclaircissait l’esprit et revigorait, était le domaine du Culte des Fleurs sauvages, également connu sous le nom de forêt d’Elim.
Près d’un an s’était écoulé depuis que le Culte des Fleurs sauvages avait commencé à s’appuyer sur le territoire du Culte de la Guerre.
Les échanges entre le Culte des Fleurs sauvages et le Culte de la Guerre s’étaient multipliés, au point que la distinction entre les deux cultes avait presque perdu tout son sens.
Ils étaient devenus si proches, sans le moindre conflit, et avaient noué une relation d’entraide.
Comme aujourd’hui, où Sion était venu sans détour rendre visite au chevalier elfe de haute naissance des Fleurs sauvages pour vérifier si Anna était enceinte.
« Allongez-vous ici. »
« … Oui. »
Anna s’allongea sur le dos au milieu du champ de fleurs.
Marquisin pencha la tête, l’air de se demander si la chose était vraiment convenable, puis s’agenouilla devant elle.
Il ferma les yeux et posa les mains sur le ventre d’Anna. Une énergie sacrée, chaleureuse, provenant des Fleurs sauvages, commença à examiner son utérus.
Sion et Ruina observaient la scène avec anxiété.
Ruina s’accrochait au bras de Sion, visiblement nerveuse.
Sion demanda à voix basse :
« Alors ? »
« Hum ? »
« Anna… est-ce qu’elle… »
« Toi non plus, tu ne sais pas ? »
« Qu’est-ce que… qu’est-ce que tu veux dire ? »
Ruina le regarda comme pour lui demander : « Tu ne le savais vraiment pas ? »
« Ton maître. Monsieur Garfenn. »
« Oui. Quoi, mon maître ? »
« Ils sont amoureux, non ? »
« Quoi… ! »
Sion ne put s’empêcher de s’écrier.
Marquisin lui lança un regard sévère.
« Sire Sion, veuillez baisser la voix. Je dois me concentrer pour détecter la vie. »
« Je suis désolé. »
Sion se tourna vers Ruina et articula sans un bruit.
« *Depuis quand ?!* »
« *Depuis quelque temps ?* »
Ruina lui répondit d’un ton détaché.
Sion ouvrit de grands yeux, stupéfait.
« *Je savais qu’ils avaient une relation secrète, mais ils sont déjà amants ? Quand est-ce que ça a bien pu arriver ?!* »
Ruina lui pinça légèrement le bras.
« *Tu n’as vraiment aucun flair, grand frère.* »
« *Mais si, j’ai du flair ! Je savais parfaitement qu’il se passait quelque chose entre eux !* »
protesta Sion.
Il avait vraiment l’impression qu’on lui faisait une injustice.
« *Mais comment se fait-il que je ne savais pas qu’ils sortaient ensemble ?* »
« *Attends, sérieusement ? Ils se sont mis ensemble quand ? Et quand auraient-ils trouvé le temps ?!* »
Garfenn.
Mon maître.
Cet homme timide et maladroit qui ne connaissait que les épées.
Et il était déjà en couple avec Anna !
Lui qui, au début, n’arrivait même pas à regarder les gens dans les yeux ?
C’était absolument inimaginable, même en rêve.
Ce n’était pas un simple choc.
Même si la Déesse Achille descendait en personne pour aider aux travaux agricoles à Elim, Sion n’en serait pas plus surpris.
Sion trembla.
« *C-c’est donc ça, être adulte… ?* »
Ruina contempla son air ingénu avec compassion et laissa même échapper un soupir.
« *Grand frère Sion est tellement idiot. Complètement idiot.* »
Tandis que Ruina fulminait intérieurement, Marquisin acheva son examen.
« Hum. J’ai tout examiné. »
Anna, Sion et Ruina se raidirent. Les deux femmes se serrèrent fortement la main.
« Une vie a été conçue. Je la bénis au nom de la Déesse des Fleurs sauvages. »
« … ! »
« C’est pas vrai ! »
« Oh là là. »
C’était stupéfiant.
Un miracle venait de se produire.
Anna cligna rapidement des yeux et posa délicatement la main sur son ventre.
Ruina essuya ses larmes, submergée par l’émotion, tandis que Sion ne pouvait que regarder Anna, abasourdi.
« Le… le bébé est-il en bonne santé ? »
demanda Anna. Marquisin ferma brièvement les yeux, puis les rouvrit.
« Il semble en bonne santé. Ma déesse me l’a confirmé. »
« Je n’arrive pas à y croire. Merci, Marquisin. »
« Il n’y a pas de quoi me remercier. »
Marquisin se leva et aida Anna à se remettre debout.
Puis il désigna l’arbre d’Emily, qui avait tant grandi qu’il couvrait désormais le ciel.
« À partir de maintenant, venez vous reposer ici une heure par jour. Respirer l’énergie sacrée des Fleurs sauvages et l’air pur aidera votre enfant à grandir en bonne santé. »
Anna s’inclina délicatement.
« Merci. Je le ferai. »
Fouuush !
Ruina accourut et serra Anna dans ses bras.
Elle était folle de joie, comme si sa propre sœur venait d’apprendre qu’elle était enceinte.
« Ma sœur ! Qu’est-ce qu’on fait ? Je pleure ! Félicitations, vraiment ! »
« Haha… Euh, et maintenant ? Qu’est-ce que je dois faire ? »
« Aucune idée. D’abord, il faut prévenir l’évêque. Oh ! À partir d’aujourd’hui, je vais m’occuper de tout ton travail ! »
« Mais qu’est-ce que tu racontes ? Je vais très bien. »
Les rires ne cessaient de résonner dans les airs.
Des fidèles du Culte des Fleurs sauvages qui se trouvaient à proximité vinrent les féliciter.
Sion, toujours abasourdi, réfléchissait en silence à cette nouvelle vie qui venait de naître.
« *La vie que j’ai sauvée… en crée maintenant une autre…* »
Une émotion étrange, impossible à exprimer pleinement avec des mots.
Vraiment indescriptible.
Anna s’approcha de Sion.
Elle s’inclina elle aussi devant lui.
« Monsieur Sion. Merci. Tout cela, je vous le dois. »
« Ah, euh, non, pas du tout. Qu’est-ce que vous racontez ? »
« Si vous ne m’aviez pas sauvée, je n’aurais pas pu avoir cet enfant. J’espère que vous le bénirez, lui aussi. »
« B-bien sûr. »
Sion s’agenouilla.
Les yeux posés sur le ventre d’Anna, où l’enfant n’était pas encore né, il pria.
« *Faites que cette vie vienne au monde en bonne santé, Déesse Achille.* »
La Déesse ne répondit pas.
Elle gardait le silence plus longtemps que d’habitude.
Si Achille l’apprenait, elle serait sûrement heureuse, elle aussi.
Sion sourit, dissimulant sa déception.
« Je vous bénis. Prenez soin de vous jusqu’à ce que le bébé vienne au monde sans encombre. »
« Merci. Plus tard, avec son accord, je vous laisserai choisir le prénom du bébé. »
« Moi ? »
« Oui, réfléchissez-y à l’avance, s’il vous plaît. »
Le coin de la bouche de Sion tressaillit.
« *Moi. Je vais…* »
… Devenir un oncle ?
Submergé par cette merveilleuse et incroyable nouvelle, Sion ne savait plus où donner de la tête.
Ruina et Anna partirent les premières.
Désormais, il faudrait avancer avec prudence, en veillant à chaque pas.
Le nombre de personnes qui protégeaient Elim ne cessait de croître. Une double fête.
« *Le premier enfant né à Elim, non pas d’un étranger, mais de quelqu’un d’Elim même.* »
Il y avait maintenant une personne de plus à protéger.
Le sens des responsabilités de Sion s’en trouva renforcé.
Son cœur battait à tout rompre.
Il avait encore plus de raisons de devenir plus fort.
Marquisin demanda discrètement :
« J’ai appris que vous étiez revenu de l’est. Vous avez dû traverser de sacrées épreuves. »
« Comment le savez-vous ? »
« Votre aura a changé. Elle est légèrement souillée, ou quelque chose de ce genre. »
« … C’est le miasme du Déclin. »
« Asseyez-vous. Je vais vous aider à vous en débarrasser. »
« Vous êtes vraiment médecin, finalement. »
« Autant essayer d’en tirer un peu d’argent. »
« Vous allez devenir riche. Il n’y a pas de médecin aussi compétent que vous, seigneur Marquisin. »
Marquisin fut tenté un bref instant. Il se dit sérieusement que l’idée méritait peut-être réflexion.
Former des disciples qui pourraient soigner les gens et aider Elim lui semblait une bonne idée.
Marquisin posa les mains sur le dos de Sion et y insuffla de l’énergie sacrée.
Peu après, il prit la parole.
« C’est remarquable. Il ne reste qu’une infime trace. Le reste de votre énergie sacrée est plus pur et plus puissant que jamais, au-delà des limites humaines. Comment est-ce possible ? »
Sion comprit à peu près ce qu’il voulait dire.
Il se mit à lui raconter ce qu’il avait vécu.
Marquisin saurait sûrement lui donner de bons conseils.
« … C’est incroyable. La Déesse maléfique du Déclin est apparue en personne, et la Déesse de la Guerre est descendue pour vous sauver ? »
« Je ne me souviens pas de la suite, par contre. »
« Voilà qui explique cette énergie sacrée anormalement puissante. La Déesse Achille a dû la purifier elle-même. »
« Elle-même… ? »
Sion murmura ces mots et ferma les yeux.
Il chercha en lui la chaleur de la Déesse qu’il sentait parfois.
C’était sa volonté : les efforts qu’elle avait déployés pour le protéger.
« *Quand pourrai-je de nouveau la sentir ?* »
Comme l’inquiétude de Sion pour la Déesse s’approfondissait, Marquisin lui révéla un indice.
« Sire Sion, cela fait un bon moment que vous ne sentez plus la présence d’Achille, n’est-ce pas ? »
« C-comment le savez-vous ? »
« Vous la sentiez auparavant ? »
« Oui. Je la percevais au sommet de mon crâne. Mais depuis qu’elle est descendue, je ne la sens plus. »
« Hum. Je m’en doutais. »
Marquisin fit le tour de Sion, le visage inhabituellement grave.
Sion insista :
« Vous… savez quelque chose ? »
« Ma déesse vient de me murmurer quelque chose. »
« Quoi ? »
« Elle a dit que la Déesse de la Guerre ne pouvait pas intervenir pour le moment. »
« Quoi ? »
Marquisin expliqua qu’il ignorait les détails, mais que la Déesse était soumise à une sorte de restriction.
« Elle a dit que c’était à cause du contrat conclu au moment où elle est descendue pour vous sauver. »
« C’est impossible. »
Sion s’en était douté, mais maintenant qu’il en avait la confirmation, il sentit son cœur se serrer, contre toute attente.
L’absence de la Déesse lui était-elle donc si douloureuse ?
Il avait toujours cru qu’elle était à ses côtés.
Même s’il ne la voyait pas, même s’il ne l’entendait pas.
Il était certain qu’elle était là, près de lui.
Cette certitude lui avait donné du courage.
C’était précisément ce qui l’avait poussé à affronter des ennemis qu’il ne pouvait pas vaincre.
Mais à présent, elle n’était plus là.
Depuis qu’il était devenu le chevalier de la Déesse de la Guerre, Sion n’avait jamais connu son absence.
« Alors… quand reviendra-t-elle ? »
« Elle ne m’a rien dit de plus. Mais seulement ceci. »
« Mais ? »
« … Nous devons nous préparer. »
Il n’y avait rien à ajouter.
L’absence de la Déesse annonçait une crise.
Les divinités maléfiques, les déesses et les cultes rivaux ne manqueraient pas d’en profiter.
Les menaces ne manquaient pas.
« *Et mon maître n’est pas là non plus.* »
Ils devraient se préparer comme il se devait à la tempête qui approchait.
Une terrible épreuve, la première que Sion eût jamais affrontée, était sur le point de s’abattre sur lui.
***
Le silence régnait.
Dans le Temple de la Sagesse, seul persistait un silence lourd et accablant, à peine troublé par la faible lueur des bougies.
Depuis que les forces de la divinité maléfique du Chaos avaient commencé à empiéter sur le territoire du Culte, le temple avait perdu toute vitalité.
À présent, en l’absence d’une « prêtresse » chargée de garder et d’administrer le temple, son déclin était encore plus manifeste.
Au cœur de ce silence, une jeune fille était agenouillée devant la statue de la Déesse de la Sagesse, assise, les yeux clos, dans une profonde méditation.
« Huuuk… Déesse… je vous en prie, montrez-nous le chemin… »
Arwen, l’Apôtre de la Sagesse.
Elle priait, les mains jointes, des larmes ruisselant sur son visage.
Tout était triste.
Le monde était triste, et la vie n’était que souffrance.
C’était pourquoi elle ne cessait jamais de pleurer.
Sa prière, qui implorait la sagesse de percer ces ténèbres, s’était muée en une supplique éplorée, dont les larmes coulaient sans fin sur ses joues.
Dans cette situation désespérée, où seules leur parvenaient des nouvelles de défaites, c’était tout ce qu’elle pouvait faire.
Elle qui aurait dû diriger le champ de bataille devait aussi assumer le rôle de prêtresse, ce qui rendait leur situation encore plus précaire.
À cet instant précis.
Fouuush !
Les bougies de l’autel s’embrasèrent soudain, et une douce lumière auréolée s’éleva de la statue.
Un murmure discret, qui semblait n’être audible que par l’âme, effleura l’esprit d’Arwen.
« … Ah. »
Les larmes d’Arwen s’arrêtèrent brusquement.
Elle releva lentement la tête.
Ses larmes avaient cessé, mais ses yeux brillants étaient désormais animés d’une détermination limpide et inébranlable, qu’elle n’avait pas eue auparavant.
C’était le visage de quelqu’un qui avait reçu une réponse.
Arwen se leva sans un mot, tourna le dos à l’autel et se dirigea vers sa chambre.
Elle en sortit une armure bleue et commença à l’enfiler. Alarmée par ce geste soudain, sa servante accourut et lui demanda :
« Apôtre ! Pourquoi vous armez-vous tout à coup ? Où allez-vous ? »
Arwen attacha tranquillement une fine épée longue à sa taille, puis répondit :
« Là où… la tempête va commencer. »
« Quoi ? Quelle tempête ? »
« J’ai… reçu un message divin. »
Arwen tourna le regard vers l’ouest lointain, au-delà de la fenêtre.
« Je vais emmener les chevaliers des Écailles à Elim. Je… ne serai pas absente longtemps. »
Snif !
Arwen passa devant sa servante en s’essuyant le nez.
La servante se hâta de la suivre.
« A-Apôtre ! Vous devez prendre ceci ! »
« Ah, merci. »
Arwen prit le mouchoir que lui tendait sa servante. Elle n’oublia pas de s’incliner profondément, à quatre-vingt-dix degrés.
« Bon, Lloyd ! Nourris les oiseaux pour moi, s’il te plaît ! »
« … Oui. Revenez saine et sauve, je vous prie. Je prierai pour que la lumière de la vérité révèle la réponse. »
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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