Chapitre 80
Ch. 80 Apôtre de la Déesse de la Guerre
Un bref face-à-face étouffant se prolongea.
Des adorateurs de démons.
Parmi eux se trouvaient des disciples du Déclin, qui croyaient en la décomposition et au cycle de la vie, et les vénéraient.
Des humains qui suivaient des démons — des êtres qui désiraient et provoquaient la corruption et la destruction de l’humanité — plutôt que les bienveillantes Déesses de la Table.
À présent, ceux qui cherchaient à protéger l’humanité se trouvaient face à de telles personnes.
Il aurait été bien plus naturel que le massacre éclate sur-le-champ.
Les Chevaliers de la Guerre, priant intérieurement la Déesse Achille, se concentrèrent sur le combat imminent.
« … Ils ne comptent pas attaquer ? »
Mais les disciples du Déclin ne passèrent pas à l’attaque.
À vrai dire, ils semblaient plutôt les accueillir.
Sion prit la parole d’un ton calme.
« L’Apôtre nous a invités, n’est-ce pas ? Il ne va pas m’attaquer tout de suite. »
« M-mais quand même… »
« Ça va. Allons-y. »
Sion avança sans se départir de son calme.
Kegan et les autres Chevaliers de la Guerre peinaient à faire un pas en avant.
« Comment ce gamin peut-il avoir un cœur aussi intrépide ? »
« Il a plusieurs vies ou quoi ? »
« C’est sans doute pour ça qu’on l’appelle le successeur de l’Apôtre. »
Lorsque l’unité de chevaliers menée par Sion et Kegan s’approcha jusqu’à l’entrée, les disciples du Déclin s’inclinèrent d’un même mouvement.
Puis, comme les eaux de la mer Rouge s’écartant, ils se rangèrent de chaque côté pour leur ouvrir un passage.
Sous leurs robes, tous les visages dévoilés étaient inexpressifs.
Leurs yeux vides semblaient creux, pareils à ceux de cadavres vivants. En leur ouvrant le passage, ils chuchotèrent d’une voix basse et incompréhensible.
« Notre Apôtre vous attend… »
C’était, à sa manière, une invitation.
Une déclaration dénuée d’émotion et d’intonation.
Comme si quelqu’un les manipulait et se contentait de faire passer de l’air dans leurs cordes vocales.
Leur apparence était trop grotesque.
Sion contempla en silence le passage qu’ils avaient ouvert : l’entrée d’une grotte noyée dans les ténèbres.
« C’est dangereux. C’est un piège. »
Kegan serra les dents et murmura.
« Ils comptent refermer l’entrée derrière nous et nous isoler. »
« Je sais. »
Sion répondit calmement. Il ne faisait aucun doute que c’était un piège.
Les hommes qui vénéraient des démons ne se battaient ni avec « équité » ni avec « honneur ».
Marcher au combat en le sachant exigeait un courage immense et une volonté assez forte pour surmonter une pression écrasante.
Sion avait cette force.
Et il avait aussi gagné des compagnons fidèles : les Chevaliers de la Guerre. Il devait les protéger, certes, mais ils étaient forts.
En temps normal, ils sauraient au moins se défendre.
De plus, leur force leur serait nécessaire face aux ténèbres à venir. Ils devaient surmonter ces épreuves ensemble, et progresser en habileté, en courage et en foi.
« Ils doivent apprendre à remporter la victoire en croyant en la Déesse Achille, même dans les situations les plus difficiles et désespérées. »
Sion avait tout calculé depuis le début.
C’était pour cela qu’il les avait amenés ici.
Pour leur faire vivre des miracles.
Pour les aider à devenir plus forts.
Un plan ambitieux, qui visait à transformer ces combattants fraîchement recrutés en véritables Chevaliers de la Guerre.
« Kegan. »
« Je t’écoute. »
« Rien ne te revient ? »
Kegan ferma légèrement les yeux.
Il comprit que Sion l’avait délibérément conduit ici.
Il ne pensait pas que Sion avait de mauvaises intentions ; il devait simplement y avoir une raison à tout cela.
Il comprit aussi que c’était peut-être l’occasion de se libérer enfin des cauchemars et de la culpabilité qui le tourmentaient depuis si longtemps.
« Pas encore. Rien ne me revient. »
Sion hocha légèrement la tête.
« Alors, je dois vraiment tuer l’Apôtre du Déclin. »
Il ne s’agissait pas seulement d’affronter l’Apôtre du Déclin.
En venant au Rocher de Kashibelli, Sion avait surtout voulu rendre ses souvenirs à Kegan.
Ces deux objectifs convergeaient en un même point. Il ne pouvait prévoir ce qui arriverait, mais tout ce qu’il pouvait faire, c’était brandir son épée.
« Si la Déesse m’a conduit ici, c’est qu’il y a une raison. »
La foi de Sion était désormais inébranlable.
Là où elle lui disait d’aller, il allait. Là où elle lui disait de trancher, il tranchait.
Une foi inébranlable, une conviction et une logique froide avaient façonné le Sion d’aujourd’hui.
[Excellent, Sion.]
La Déesse de la Guerre était assise sur son trône, le menton posé sur la main.
Voir son nouvel Apôtre approcher de la perfection la comblait de satisfaction.
« Allons-y. »
Clic.
Sion posa le pied sur l’escalier de pierre. Sa démarche ne trahissait aucune hésitation.
Il incarnait le paladin fier et intrépide.
Même englouti par les ténèbres, il brillait de sa propre lumière.
***
Une fois entrés dans la grotte, ils furent complètement coupés du monde extérieur.
Un air humide et froid leur pénétrait jusqu’aux poumons, tandis que les gouttes d’eau, tombant de temps à autre, étaient les seuls sons à interrompre par intermittence le silence.
Le chemin descendait en pente douce.
Au lieu de mousse, des champignons faiblement luminescents poussaient sur les parois, y formant des motifs étranges. C’était leur unique source de lumière.
« Putain… l’air est différent. »
Jena lâcha un juron dans un murmure.
La protection de la Déesse les préservait du poison, mais ne pouvait les soustraire à cette pression étrangère qui semblait étouffer leur force vitale.
Plus ils s’enfonçaient, moins l’endroit ressemblait à une grotte naturelle.
Il évoquait plutôt un temple savamment bâti pour vénérer le démon du Déclin.
Sion et les Chevaliers de la Guerre avancèrent prudemment dans les ténèbres.
À chaque pas, leur cœur semblait battre au rythme de leurs foulées : boum, boum.
C’était comme si une unité d’élite s’infiltrait au cœur du territoire ennemi.
Une mission où ils n’auraient droit qu’à une seule chance ; l’échec signifiait une mort certaine. Ce poids écrasait les épaules des quelque vingt guerriers.
Prétendre qu’ils n’éprouvaient aucune peur aurait été mentir.
Leurs paumes se couvrirent de sueur, et le bruit de leurs déglutitions résonnait avec une force inhabituelle.
Pourtant, personne ne recula.
Ils marchaient derrière le chevalier aimé de la Déesse de la Guerre.
Dans leurs yeux brûlait non pas la peur, mais une détermination plus grande encore : une nouvelle mission.
Combien de temps marchèrent-ils ainsi ? La descente prit enfin fin.
Devant eux s’étendait une vaste caverne débordant d’Énergie démoniaque.
« … ! »
Tous ceux qui étaient présents se figèrent, le souffle coupé.
Ils avaient l’impression de se tenir dans les entrailles d’un monstre géant.
À la place des stalactites, d’énormes masses de chair pendaient du plafond et suintaient des fluides visqueux, comme des plaies purulentes.
Le sol était un marécage boueux, rempli de choses palpitantes et ondulantes qui ressemblaient à des vaisseaux sanguins.
Au centre de la caverne se dressait un trône terrifiant, assemblé à la hâte avec des dizaines de cadavres humains.
Et sur ce trône siégeait l’Apôtre du Déclin.
« Vous voilà. Entrez. »
L’Apôtre leur fit signe de la main.
Des disciples du Déclin vêtus de robes vert sombre guidèrent Sion et les chevaliers vers l’avant.
On aurait dit qu’ils approchaient d’un seigneur maléfique.
Sion avança sans crainte.
« Quelle pression écrasante. »
En s’approchant de l’Apôtre, Sion réfléchit.
L’Apôtre du Déclin.
Il était bel et bien puissant, comme se devait de l’être l’Apôtre d’un démon.
Sa présence dépassait de loin celle des monstres ordinaires, des magiciens et même des démons.
Il appartenait manifestement à une forme de vie d’un ordre supérieur.
Il avait beau avoir une apparence humaine, il semblait plus monstrueux que tout le reste.
La peau de sa joue droite noircit et se liquéfia, dévoilant l’os blanc en dessous.
Mais cela ne dura qu’un instant : une nouvelle chair se forma sur l’os et lui rendit aussitôt son apparence initiale.
Les muscles de son avant-bras gauche pourrirent et s’affaissèrent, avant que de nouvelles fibres musculaires n’apparaissent et ne durcissent de nouveau son bras.
Son corps tout entier était sans cesse soumis au même cycle : décomposition, régénération, puis décomposition.
Déclin et circulation.
Naissance et mort.
« Je comprends maintenant ce que désire le Dieu maléfique du Déclin. »
Il démontrait dans sa propre chair les lois de la nature, terrifiantes et pourtant sublimes.
L’Apôtre prit la parole.
« Successeur de l’Apôtre de la Guerre. Enchanté de te rencontrer. Je suis Fedebrenis, Apôtre du Dieu maléfique du Déclin. »
Sa voix était un chœur discordant de dizaines de tonalités qui se chevauchaient, résultat de cordes vocales pourrissantes et de nouvelles cordes vocales qui vibraient simultanément.
Fedebrenis se leva lentement de son trône.
Frouich, frouich.
À chacun de ses pas, des bras en décomposition jaillissaient du marécage et formaient des marches sous ses pieds.
« Je te remercie d’avoir accepté mon invitation, chevalier de la Déesse de la Guerre. Et vous aussi, fantômes de l’Unité de la Bannière noire. »
Son regard se posa sur Kegan et les mercenaires. Un sourire amer, à peine esquissé, révélait un mépris et une moquerie flagrants.
Parmi eux, l’Apôtre du Déclin fixait Kegan droit dans les yeux.
« Ton odeur m’est familière. Elle ressemble à celle des fantômes qui font désormais partie de ma chair. »
Le sens de ses paroles était évident.
Il avait dévoré les cadavres des anciens compagnons de Kegan, enterrés sur cette terre, et les avait incorporés à son corps.
Kliiing !
« Salaud ! »
Kegan dégaina aussitôt son épée et se rua sur lui.
L’insulte était trop grave pour qu’il puisse maîtriser sa rage.
Tranch !
La lame de Kegan trancha le cou de Fedebrenis. Tout se passa en un instant.
Jena et les autres chevaliers tressaillirent de stupeur.
Mais seulement un instant.
Craquement.
Craquement.
De la chair repoussa sur le cou tranché. Les os et les muscles se reformèrent, les yeux réapparurent, puis une peau à moitié pourrie les recouvrit de nouveau.
« Espèce de… ! »
Kegan rugit de fureur.
« Encore une fois, j’ai pris un visage qui t’était familier ? »
« Comment peux-tu faire une chose aussi monstrueuse ? »
« Ne me fais pas rire. Je n’ai pas fait tout ça pour insulter quelqu’un comme toi. Tu n’as assisté qu’à une partie du processus naturel de déclin et de circulation. »
« La ferme, espèce de salaud… ! »
Kegan gronda, mais l’Apôtre l’ignora.
Le trancher à l’épée ne servait à rien.
Comme prévu, ce n’était pas un adversaire qu’on pouvait tuer facilement.
Sion leva la main pour arrêter Kegan.
« Kegan, calme-toi pour l’instant, s’il te plaît. »
« … Grr. Désolé. »
L’Apôtre reporta son regard sur Sion. Sur son visage, qui se décomposait et se régénérait sans fin, un sourire sinistre apparut.
« Que penses-tu de mon domaine ? Dans ce sanctuaire, où le pouvoir du Déclin est à son apogée, tout pourrit et devient une partie de moi, avant de renaître au cours d’un cycle. Voilà la loi de la nature, l’unique loi de l’univers. »
Il ouvrit grand les bras, tel un artiste fier de son chef-d’œuvre.
« Bientôt, même l’or — symbole d’immortalité et de pureté — se décomposera. »
Fedebrenis sourit à Sion.
Un sourire moqueur.
Sa peau continuait de se décomposer et de se régénérer.
« Ici, tu ne feras plus qu’un avec moi. Même toi, humain transcendant choisi par la Déesse de la Guerre, tu déclineras et circuleras. Unis-toi à moi et donne-moi ta force, cette force que même nos Déesses redoutent ! »
Sa déclaration arrogante sonnait comme l’énoncé d’une loi naturelle à laquelle nul ne pouvait échapper.
Son existence même proclamait cette vérité : tout finit par pourrir. Même les Chevaliers de la Guerre, écrasés par son aura oppressante, peinaient à respirer.
Une peur instinctive leur murmurait qu’ils ne pouvaient pas gagner ; elle rampait depuis le bout de leurs orteils.
Mais Sion était différent.
Au milieu de cette tempête de pression écrasante, il demeurait calme comme un étang paisible.
Son regard ne quittait pas l’Apôtre du Déclin ; il ne vacillait pas le moins du monde.
« Bruyant. »
Sion parla à voix basse. À ce seul mot, tout le bruit et toute la pression alentour semblèrent se figer un instant.
« Vous autres, adorateurs de démons, vous parlez trop. Plus vous êtes certains de pouvoir me dominer, plus vous jacassez. »
« Oh ? Tu ne manques pas d’assurance, à ce que je vois. Digne d’un Chevalier de la Guerre. »
L’un des sourcils de l’Apôtre fondit, puis se reforma, trahissant son amusement.
« Tu n’as pas peur ? De la mort ? De voir toute ton existence pourrir jusqu’à n’être qu’un simple engrais, au terme d’un processus naturel ? »
Sion rit comme s’il venait d’entendre une absurdité.
« Les gens meurent. Ils vieillissent et meurent naturellement, puis se décomposent. Et ils entrent dans le cycle. »
« Tu comprends bien mon Dieu maléfique. Un talent rare. »
« Mais le pouvoir de ton démon n’a rien de naturel. Tu imposes le déclin à des choses qui se portent parfaitement bien. Pourquoi faire pourrir l’or ? »
Le sourire perpétuel de l’Apôtre du Déclin s’effaça légèrement.
« Parce qu’il occupe de la place sans avoir aucune valeur. Qu’est-ce qu’un caillou brillant peut bien valoir ? »
« C’est ton arrogance qui te fait en décider ainsi. Ce n’est pas la vérité. »
« Toi. Pèse tes mots. »
Sion esquissa un sourire en coin.
« C’est toi qui devrais peser tes mots. M’avoir laissé venir jusqu’ici sans encombre était une grave erreur. »
« Hmph. Vraiment ? »
Il désigna d’un doigt les personnes derrière Sion.
« Tu es venu ici pour me tuer, en emmenant tes faiblesses avec toi ? »
Sion secoua la tête.
« Les gens derrière moi ne sont pas faibles. Ce sont des Chevaliers de la Guerre, venus avec moi pour te tuer. »
« … Ta confiance touche les cieux. »
La voix de Sion s’abaissa.
Avant le combat, il aiguisa ses sens et fit circuler l’anneau sacré en lui.
Sion prononça son jugement.
« Je suis venu te faire sentir le marteau de la Déesse de la Guerre. Apôtre du Déclin, prépare-toi. »
Frouich…
Sion dégaina enfin le Yogeo.
Une intention meurtrière glaciale se mit à fendre l’aura empoisonnée du Déclin.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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