Chapitre 79
Ch.79 Apôtre de la Déesse de la Guerre
La cérémonie solennelle d’intronisation du nouvel Ordre des Chevaliers de la Guerre s’acheva dans un certain désordre.
La vingtaine de mercenaires affichait encore un air déconcerté, mais, à en juger par la détermination du Commandant Kegan et l’éblouissante éloquence de Sion, ils semblaient avoir accepté la situation, du moins pour l’instant.
L’atmosphère mêlait étrangement solennité et gêne.
Au cœur de cette confusion, Sion ferma tranquillement les yeux et se concentra sur sa prière.
Bien sûr, sa prière n’avait pas grand-chose à voir avec la dévotion fervente des fidèles ordinaires.
« Hé, tu m’entends, Déesse ? Non, tu dois m’entendre. Tu vois ce qui se passe en ce moment ? »
Dans son esprit, il se mit à faire ses comptes comme un disciple sans vergogne du Culte de l’Abondance en train de calculer ses bénéfices.
« Regarde ces âmes rudes, mais loyales et nobles. »
[Hmm ?]
Achille, qui observait la scène en silence, pencha curieusement la tête et prêta l’oreille aux paroles de Sion.
Un vif intérêt s’éveilla en elle : qu’allait encore dire son enfant ?
« Leur loyauté les pousse à donner leur vie pour leurs compagnons. En une seule journée, j’ai recruté pour toi vingt disciples de premier ordre. »
[Eh bien… oui. Beau travail, mon Sion.]
La Déesse Achille fut prise au dépourvu par l’audace de Sion.
Elle ne voyait aucun mal à ce qu’il persuade l’Unité de la Bannière noire avec son éloquence.
Son talent l’avait toujours stupéfiée ; chaque fois qu’elle en était témoin, elle ne pouvait s’empêcher de s’émerveiller.
Mais cette fois, puisqu’il essayait de la persuader, elle ne put s’empêcher de se sentir déconcertée.
« N’est-ce pas un exploit sans précédent dans toute l’histoire du Culte ? »
Bien sûr, la Déesse Achille ne lui répondit pas directement.
Sion continua de parler seul, tandis qu’Achille gardait le silence et l’écoutait.
Pourtant, elle le contemplait comme s’il se tenait juste devant elle, complètement captivée.
[C’est vrai. Tout à fait. Jamais un prêtre n’a converti d’aussi remarquables guerriers en une seule journée. En effet. Absolument.]
Achille hocha volontiers la tête.
« Si tu reconnais cela, pourrais-tu m’accorder un peu d’aide ? »
[De l’aide ?]
Achille répéta ces mots dans le vide.
« Pourrais-tu m’accorder tes bénédictions à l’avance, en récompense des disciples que j’ai recrutés et des offrandes et prières qu’ils t’adresseront à l’avenir ? »
[Quoi… ?]
La Déesse Achille pencha la tête, perplexe.
Le concept proposé par Sion ne lui était pas inconnu.
C’était l’audace de sa proposition qui la stupéfiait.
Au combat, lorsque la situation devenait désespérée, il arrivait qu’on puise dans le Pouvoir divin jusqu’à ses dernières réserves.
Nombre de fidèles priaient la Déesse en réclamant des pouvoirs divins et des bénédictions.
Mais…
[Je n’ai jamais rien vu ni entendu de pareil. Calculer les offrandes à venir et réclamer des bénédictions à l’avance ? Tu veux recevoir du Pouvoir divin à crédit ?]
Un peu déconcertée, elle trouvait néanmoins l’ingéniosité de Sion remarquable. L’idée même l’amusait.
[Je comptais accorder des bénédictions en fonction de l’évolution de la situation…]
Mais qu’un fidèle lui propose directement une telle transaction, c’était une première.
Le Pouvoir divin accordé selon le jugement de la Déesse et celui qu’un prêtre réclamait à l’avance étaient deux choses tout à fait différentes.
[Comme c’est amusant. C’est bien du Sion tout craché.]
L’imagination de Sion ne connaissait aucune limite.
Elle était libre, imprévisible et fluide.
Le flair singulier dont Sion faisait preuve au combat brillait tout autant dans ses négociations avec la Déesse.
« J’ai besoin de ton Pouvoir divin, maintenant. Ces nouveaux disciples en ont besoin pour combattre le Culte du Déclin. »
Sion fronça les sourcils.
Comme il ne savait pas prier sincèrement, il se força à prendre un air concentré, comme s’il s’efforçait de toutes ses forces.
Devant cette fausse mine d’effort, Achille gloussa et porta sa coupe de vin à ses lèvres.
C’était un vin brassé à partir de fleurs sauvages, que la Déesse des Fleurs sauvages lui avait offert quelques jours plus tôt.
[Je comprends parfaitement ce que tu me dis. Sion est vraiment un stratège et un négociateur hors pair.]
En même temps, elle se sentit soulagée.
Elle n’osait imaginer le désastre qui aurait pu se produire si cet enfant rusé était tombé entre les mains d’une autre Déesse.
[S’il était devenu un disciple de l’Abondance… cette Déesse obsédée par l’or et les trésors… c’est toute l’organisation du monde des mortels qui aurait pu changer.]
Si Sion avait été un disciple du Culte de l’Abondance, la suprématie de l’or aurait peut-être gagné tout l’Empire.
Achille était certaine que si Sion s’y mettait sérieusement, il pourrait inaugurer un âge d’or.
« Je t’en prie, Déesse. Veille avec bienveillance sur ce nouvel ordre de chevalerie et protège ses membres. »
La prière de Sion se faisait de plus en plus fervente.
Il était rusé, mais intelligent. Du point de vue de la Déesse, elle n’avait absolument rien à y perdre.
Il avait conclu un marché si habile qu’il ne lui laissait même plus de motif pour refuser.
La Déesse se mordit le bout du doigt, puis prit sa décision.
Comme ensorcelée, elle accepta sa proposition.
Sans même s’en rendre compte, elle s’était laissé convaincre et trouvait son raisonnement convaincant.
[Au contraire, me montrer généreuse et accorder des bénédictions en pareil moment ne fera que renforcer encore leur foi.]
La prière effrontée, mais logique de Sion prit fin.
Fouuush !
Soudain, une énergie sacrée jaillit du corps de Sion comme une tempête.
Un épais Pouvoir divin noir se répandit comme une brume et enveloppa les membres de l’unité.
Même les derniers relents de déclin qui flottaient dans l’air poussèrent un cri avant de disparaître ; les soldats furent alors enveloppés d’une chaleur rassurante, comme s’ils se tenaient devant un immense feu de cheminée au cœur de l’hiver.
« Euh, hein ? »
Ce n’était pas tout.
La faible barrière lumineuse qui entourait ceux qui avaient juré fidélité à la Déesse se condensa, prenant une forme plus nette et plus solide, semblable à une armure tangible.
Par-dessus leurs armures de cuir usées se matérialisa une image de plastron et d’épaulières noirs, gravés de l’emblème de l’épée et de la croix, sous la forme d’une barrière.
« Q-qu’est-ce que c’est… ? »
« Ce serait… ? »
« La Déesse Achille… ? »
Aucune autre explication ne leur vint à l’esprit.
« La Déesse veille vraiment sur nous ! »
Sans comprendre exactement ce qui se passait, ils devinèrent que la Déesse de la Guerre avait répondu à l’appel à l’aide du jeune Sion.
« Ô Déesse ! »
Les mercenaires remuèrent bras et jambes, incapables de retenir leur stupéfaction.
Ce n’était pas une simple barrière protectrice.
C’était une bénédiction miraculeuse qui décuplait leur force, dissipait leur fatigue et leur éclaircissait l’esprit.
C’était la grâce de la Déesse qu’ils avaient autrefois abandonnée. Leurs yeux s’humectèrent et leur gorge se serra d’émotion.
« Je ne sens plus le miasme. »
« C’est plus facile de respirer. »
« C’est vrai. Je me sens incroyablement léger. »
Sion sourit, satisfait.
La Déesse répondait toujours aux prières.
N’était-ce pas merveilleux ?
« Merci, Déesse. Je te rendrai cette grâce en t’offrant les têtes des êtres déchus. Avec les intérêts, bien sûr. »
[Sion, ce n’est rien en comparaison des offrandes que tu m’as faites. Accepte cela sans hésiter.]
La Déesse Achille sourit tendrement à Sion et effleura doucement la joue du jeune chevalier du revers de la main.
Bien que Sion ne pût pas le sentir, l’énergie divine déferla de nouveau dans son corps.
Sion s’écria en feignant l’innocence :
« Vous voyez ! Vous avez tous vu ? Notre Déesse veille toujours sur nous ! »
« En vérité. Je te voyais d’un autre œil, jeune homme. »
« Ha ha, je m’appelle Sion. »
« Sion. Je m’en remets à toi. »
« Moi aussi. »
Quelqu’un d’autre prit la parole.
« Alors, les terribles rumeurs sur le Culte de la Guerre sont fausses, en fin de compte ? Celles qui disent que vous déclenchez des guerres partout où vous passez et que vous vous baignez dans le sang ? »
Sion désigna l’orateur du doigt.
« Ces rumeurs ? Puisqu’elles sont toutes fausses, faites attention à l’avenir. Efforcez-vous de rétablir la vérité partout où vous irez. Notre Culte ne déclenche pas les guerres : nous nous rendons là où elles sont sur le point d’éclater et nous nous efforçons de les empêcher. »
« C’est possible. Ah, compris. Je garderai ça en tête. »
« Alors, je suis vraiment un Chevalier de la Guerre, maintenant ? J’ai du mal à y croire… »
L’ambiance était bonne.
Le moment était baigné par les bénédictions de la Déesse de la Guerre.
La morosité avait disparu.
L’espoir germait et repoussait l’aura du déclin : un nouveau départ dans un nouveau foyer.
Kegan sourit lui aussi, avec amertume.
Il avait déjà connu un moment pareil. Un sentiment de déjà-vu.
Cette fois, la fin devait être différente.
Elle devait l’être, absolument.
« Vieux compagnons… Je vais au moins expier mes fautes de cette manière. »
Sion posa une main sur l’épaule de Kegan.
Kegan lui rendit un sourire forcé.
Entre hommes, certains sentiments se passaient de mots.
Merci, je m’en remets à toi : voilà ce que Sion lui transmit d’un signe de tête avant de s’avancer.
Shling !
Sion dégaina son épée et la brandit au-dessus de son épaule.
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
« … ? »
Personne ne réagit d’abord à son rugissement féroce. Ils ne comprenaient même pas ce que Sion faisait.
Mais Sion ne se laissa pas démonter.
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
Encore une fois.
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
Une deuxième fois.
Enfin, Kegan comprit et dégaina à son tour son épée, reprenant le cri avec un temps de retard.
« … La Déesse de la Guerre est avec nous. »
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
Le rugissement d’un homme devint deux voix qui clamaient le même cri.
« L-la Déesse de la Guerre est avec nous ! »
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
Le cri gagna trois voix, puis quatre,
jusqu’à devenir une seule clameur qui s’élevait comme un majestueux chant militaire.
« La Déesse a répondu à votre ardeur au combat ! En avant, vers le cœur du déclin ! »
À l’appel de Sion, l’instigateur, les Chevaliers de la Guerre, désormais renforcés, répondirent par des acclamations tonitruantes.
« Ououououh ! »
« Chargez ! »
« La Déesse de la Guerre est avec nous ! »
[Oh là là.]
Reniflement.
Achille se couvrit la bouche.
***
Mené par Sion et Kegan, l’Ordre des Chevaliers de la Guerre fit ses premiers pas sur le sentier lugubre qui menait au Rocher de Kashibelli.
Dès qu’ils pénétrèrent dans le Rocher de Kashibelli, l’air changea de texture.
Une puanteur âcre leur piquait les narines, tandis que l’air contre leur peau leur paraissait humide et lourd — une sensation répugnante, comme si des toiles d’araignée invisibles s’enroulaient autour de leur corps.
Sans la protection de la Déesse, rien qu’en respirant cet air, ils auraient senti le miasme toxique leur brûler les poumons.
Le miasme du Déclin s’accrochait à chaque rocher comme de la sève. Au-dessus de ce poison, des yeux de miasme indescriptibles surgissaient et suivaient l’avancée des Chevaliers de la Guerre.
Des monstres inconnus et des substances toxiques les encerclaient dans les étroits passages entre les falaises rocheuses.
Une personne ordinaire n’aurait pas supporté cette sensation oppressante.
« La… la Déesse de la Guerre est avec nous… »
Quelques membres marmonnèrent des prières, terrifiés.
Peu à peu, « La Déesse de la Guerre est avec nous » devenait la prière emblématique du Culte de la Guerre.
Une fois encore, ils comprirent à quel point la bénédiction accordée par Sion était miraculeuse.
Le chemin était dégagé.
Une seule route s’ouvrait devant eux, comme si l’Apôtre du Déclin l’avait délibérément tracée pour les attirer dans un piège.
Les Chevaliers de la Guerre avançaient prudemment, sans relâcher leur vigilance. Sur la route qui menait au bastion ennemi, une embuscade pouvait surgir à tout moment, de n’importe où.
Mais, contrairement à leurs attentes, le chemin était silencieux. Trop silencieux.
« C’est étrange. »
Jena murmura :
« Pas la moindre embuscade. Ils pensent vraiment nous avoir invités et ne comptent donc pas nous attaquer ? »
Elle avait raison. De part et d’autre du chemin, les marécages laissaient clairement voir quelque chose qui frétillait.
Des silhouettes de créatures déchues remuaient faiblement sous l’eau noire.
Pourtant, elles ne sortirent jamais sur le chemin. Elles attendirent, leurs yeux rouges et luisants vacillant comme si elles guettaient le passage des chevaliers.
Les guerriers de la Déesse de la Guerre traversaient le cœur du territoire ennemi sous le regard attentif de leurs adversaires.
Combien de temps marchèrent-ils ainsi ?
Enfin, le marécage prit fin et l’entrée d’une immense montagne rocheuse apparut.
Le Rocher de Kashibelli.
Sa renommée passée, celle d’une belle montagne aux riches filons d’or, s’était évanouie. Elle avait désormais un aspect grotesque, comme si l’aura omniprésente du déclin l’avait érodée et fondue.
L’entrée de la montagne s’ouvrait comme la gueule d’une gigantesque caverne. De chaque côté, des dizaines de silhouettes se tenaient en formation.
« … ! »
Tous les membres de l’Ordre des Chevaliers de la Guerre resserrèrent instinctivement leur prise sur leurs armes. Des ennemis. Des disciples du Culte du Déclin, drapés de robes vert maladif.
Ils ne portaient aucune arme et accueillirent les chevaliers dans un silence sinistre.
Un silence tendu pesait dans l’air. Une bataille sanglante pouvait éclater d’un instant à l’autre.
Programme : chaque lundi, mercredi, vendredi et dimanche
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