Chapitre 78
Ch. 78 — Apôtre de la Déesse de la Guerre
Kegan ferma les yeux et baissa la tête.
Ses mains tremblaient violemment sur ses genoux. Il tenait à peine debout grâce au soutien de Jena, mais son état était manifestement mauvais.
Sion s’enquit avec prudence.
« … Tu as reconnu ce visage ? »
Un instant, Kegan garda la bouche obstinément close. Il ne parvenait pas à relever la tête. Après avoir repris son souffle, il finit par parler.
« Oui. Un ancien camarade. »
Même cette brève phrase semblait lui coûter. Les sourcils froncés, Kegan secoua la tête sans relâche.
« Il y a longtemps, je dirigeais une unité. Quinze hommes. Tous étaient des camarades remarquables. Ils riaient facilement, se battaient bien… »
Il ôta les mains de son visage et releva la tête. Ses yeux secs tremblaient.
« Je les ai tous tués. Ils sont morts à cause d’une mauvaise décision que j’ai prise. Ils ont été anéantis jusqu’au dernier. Et pourtant… l’un de leurs visages se trouvait parmi eux. »
Kegan se rappela l’Apôtre du Déclin. Ce visage intact était sans aucun doute celui de son ancien camarade.
« Je l’ai vu clairement. L’Apôtre du Déclin. Ce visage… C’était celui de mon ancien camarade ! »
La respiration de Kegan se fit de plus en plus saccadée. Il peinait à articuler.
« Pourquoi… Pourquoi l’Apôtre du Déclin a-t-il le visage de l’ancien camarade de mon aîné ? »
« Je ne sais pas, je ne sais pas ! Pourquoi ? Je ne peux pas pardonner ça. C’est une profanation ! »
Le regard de Sion se fit froid à son tour.
C’était en effet un acte impardonnable.
Il leur fallait aussi découvrir pourquoi l’Apôtre du Déclin avait le visage d’un ancien subordonné de Kegan.
« Pour commencer, le problème, c’est que le Culte du Déclin s’est établi au Rocher de Kashibelli. »
Ils avaient dû s’y installer et absorber l’énergie spirituelle de la terre pour gagner en puissance.
Il n’aurait rien eu d’étonnant à ce qu’ils récupèrent, au passage, les cadavres de ceux qui avaient été enterrés à Kashibelli.
« Peut-être que le Dieu maléfique du Déclin nourrit de mauvaises intentions et cherche à se moquer de l’aîné Kegan. »
Il y avait quelque chose dont Kegan ne se souvenait pas.
Son camarade était mort et avait été enterré à Kashibelli.
Amnésique, Kegan ne connaissait que son visage et portait la culpabilité de l’avoir fait mourir.
Il était effrayant d’imaginer sa réaction s’il apprenait que son ancien camarade avait été enterré à Kashibelli.
Mais Kegan devrait inévitablement affronter cette vérité.
C’était sa mission, son fardeau karmique,
un péché qu’il lui fallait expier.
« Ha… ha… Qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Amnésique, Kegan manifestait clairement des signes d’anxiété. Dans cet état, impossible de l’emmener à Kashibelli.
Il fallait prendre des mesures.
Sion le regarda en silence, puis ajouta doucement :
« Quelle qu’en soit la raison, cela reste impardonnable. »
« Quoi ? »
Kegan posa sur Sion un regard tremblant.
C’était toujours celui d’un homme incapable de se pardonner.
« Nous ne pouvons pas connaître toutes les intentions perfides des adorateurs de démons. Mais une chose est certaine : ils ont profané les morts. N’est-ce pas ? »
« … »
Kegan s’efforça de reprendre son souffle et hocha la tête. Son regard était terrifiant, comme s’il voulait à tout instant se changer en spectre vengeur.
« Tout le monde, vous pourriez vous rassembler un instant ? »
Au centre d’une fosse circulaire entourée de mercenaires, Sion éleva la voix.
« Notre destination finale est un lieu appelé Kashibelli. L’Apôtre du Déclin nous y attend. »
« C’est un piège. »
Jena ajouta :
« Évidemment. Mais nous devons quand même y aller. Si nous laissons faire, toute la région sera horriblement corrompue. »
Kegan se releva péniblement et vint se placer devant Sion.
Après une brève hésitation, il déclara d’un ton calme :
« Je vais… vous guider. »
Des regards stupéfaits se tournèrent vers Kegan.
« Ce salaud a profané mon précieux ancien camarade. Je ne pourrai jamais lui pardonner. »
Ses souvenirs étaient confus.
Mais, grâce à Sion qui avait mis le doigt sur le cœur du problème, il pouvait désormais se concentrer sur une seule chose.
Quelles que soient les circonstances, l’Apôtre du Déclin avait insulté son ancien camarade.
Tout le reste était secondaire.
Kegan regarda les membres de l’Unité de la Bannière noire et prit la parole.
« Je ne force personne. C’est dangereux. À partir de maintenant, l’Unité de la Bannière noire est dissoute. »
« Qu’est-ce que vous racontez, commandant ?! »
« Merde, le vieux remet ça. »
« Il perd la tête. On ne va pas suivre ces absurdités. Qu’est-ce qu’il raconte, encore ? »
Malgré les vives protestations de ses hommes, Kegan ne broncha pas. Il était d’une obstination absolue.
« C’était décidé dès l’instant où j’ai commencé à voyager avec Sion. »
« Quelles absurdités tu racontes ? »
« Commandant, expliquez-vous clairement. »
L’Unité de la Bannière noire semblait sur le point d’être dissoute du jour au lendemain. Jamais ils n’auraient imaginé pareille chose.
« J’ai fondé ce groupe de mercenaires quand vous étiez encore des gamins. À l’époque, j’avais des camarades. Je servais l’Église de la Guerre avec eux et nous vénérions la Déesse. »
« On n’a jamais entendu parler de ça ! »
La plupart l’ignoraient. Seuls les officiers, dont Jena, en avaient entendu parler une fois.
« Un jour, nous avons accompli une mission ensemble. À cause d’une erreur de jugement de ma part, ils sont tous morts. Le choc a été si violent que je ne me souviens plus de ce qui s’est passé à l’époque. »
Seulement…
Les noms et les visages de ses camarades.
La culpabilité de les avoir fait mourir.
« C’est tout ce qui m’a accompagné jusqu’à présent. »
Kegan fit ses aveux d’un ton calme.
« J’ai passé tout ce temps avec vous, comme mercenaires, pour oublier les camarades que j’avais tués de mes propres mains. En aidant les gens, je cherchais à apaiser ma conscience. Je suis désolé. »
« Arrête tes conneries sentimentales ! »
« Merde ! Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? »
« Tu veux dire qu’on n’a fait que s’amuser, c’est ça ? »
Jena fusilla le membre de l’unité du regard.
« Qui pourrait croire ça sans poser de questions ? »
« Ha ! »
« … Je ne vous demande pas de me pardonner. Ça s’arrête ici. Vous m’avez suivi, et vous vous êtes aussi attiré des dettes auprès des nobles, du palais royal et de divers cultes. »
Kegan leur expliqua sa décision, mûrie depuis longtemps.
« Servez-vous de ces créances pour récupérer de l’argent et vivre en sécurité. Fini la vie de mercenaire, avec ses difficultés. »
« Commandant… »
« Ha, il se donne des airs. Merde ! Qui t’a demandé de faire ça ? »
« Va te faire foutre. »
Les yeux des membres de l’unité rougirent. Leurs paroles étaient dures, mais ils n’en pensaient pas un mot.
« Arrête tes conneries. Nous aussi, on y va. »
Quelqu’un prit la parole.
« Exactement. On a fait tout ce chemin, et maintenant tu veux nous dissoudre ? Dis-sou-dre ? T’es fou ? Tu nous dois combien, au juste ? »
« C’est bien ce que je dis ! »
Les membres de l’unité se mirent à répondre les uns après les autres. Ils ne voulaient pas être froidement renvoyés chacun de leur côté pour ne penser qu’à leur survie.
« La loyauté qu’on a bâtie ensemble ne vaut donc pas grand-chose ? »
« Tu veux qu’on t’abandonne juste parce que le danger nous attend ? Va te faire foutre, vieux con. »
« On te regardera crever, et on crèvera avec toi. Compris ?! »
Leurs cœurs s’unirent et brillèrent d’un éclat vif. Jena aussi essuya ses larmes, le nez tout froncé.
Kegan était bouleversé. Ce n’était pas ce qu’il voulait.
« Je… ne veux pas perdre mes subordonnés une nouvelle fois. S’il vous plaît, comprenez ce que je ressens. »
« Qui est-ce qui va crever ? »
« On ne mourra pas. On est l’Unité de la Bannière noire ! »
« Vous ne comprenez pas ? Nous allons affronter l’Apôtre du Déclin. Ce n’est pas du tout la même chose que de combattre des humains ou de simples monstres. »
Kegan les avertit en les fusillant du regard. Mais personne ne se laissa convaincre de fuir.
Au contraire…
« Si l’ennemi est puissant, on devrait y aller ensemble. »
« Depuis notre première rencontre, je me dis que t’as pas l’étoffe d’un chef. T’es un idiot. »
« Exactement. »
« Vous… sérieusement ! »
Kegan laissa percer une pointe de colère.
Ce n’était pas quelque chose qu’on pouvait balayer d’une plaisanterie.
« Pour l’instant, nous n’avons pas de Pouvoir divin. On n’arrive même pas à respirer correctement ! On mourra dès notre arrivée ! »
« Et toi, alors ?! »
« Si tu ne peux rien faire une fois là-bas, pourquoi y aller ?! »
« Moi, je… ! »
C’est alors que…
Le garçon intervint dans la discussion avec un sourire.
« Hé, calmez-vous tous. »
« Écoute, on est en pleine discussion. Les étrangers n’ont pas à s’en mêler. »
grogna un membre de l’unité.
Sion haussa les épaules et soutint son regard.
« J’ai une solution. Une méthode très simple et très élaborée. Tournée vers l’avenir. »
« Quoi ? »
« Qu’est-ce qu’il raconte, encore ? »
Sion reprit :
« Y aller, c’est une bonne chose. Ça rassure. Mais là-bas, à Kashibelli, l’air lui-même est pourri, empoisonné. Vous n’avez pas de Pouvoir divin, contrairement à moi : vous suffoquerez et mourrez dès votre arrivée. »
« Ça, on le sait. »
« Et alors ? Qu’est-ce que tu proposes ? »
Sion soupira, traça un signe sacré et déclara :
« Alors, tout le monde, croyez en la Déesse. »
La foule se tut.
Un bref instant plus tard, des voix s’élevèrent.
« … Quoi ? »
« Hein ? »
« Qu’est-ce que tu racontes, maintenant ? »
Les mercenaires affichaient des mines incrédules.
« Non, vraiment. C’est très simple. Ayez la foi. Croyez en la Déesse de la Guerre Achille, que je suis. »
Sion parlait sérieusement.
« Vous avez dit que vous suiviez l’aîné Kegan, n’est-ce pas ? »
« Ouais, c’est vrai. »
« Puisque l’aîné Kegan a décidé de me suivre, vous devenez automatiquement des fidèles du Culte de la Guerre. »
« Ça marche comme ça ? »
Un membre de l’unité, un peu dérangé, pencha la tête. Jena lui asséna une bonne tape dans le dos.
« … Aïe. Sérieusement, doucement. Mais attends, une seconde. Tu essaies de nous convertir en pleine discussion ? »
« Tu vends des remèdes ? »
« Tu dévoiles ta vraie nature d’escroc dans un moment pareil ? »
« Je n’ai jamais aimé ce gamin, de toute façon. »
« Croyez-le ou non. »
Sion haussa les épaules.
« Mais vous avez une autre solution ? Pouvez-vous exaucer le souhait du commandant sans l’aide de la Déesse de la Guerre ? »
La voix de Sion se fit plus assurée. Son éloquence gagnait en naturel et ses arguments en force.
« À partir d’aujourd’hui, l’Unité de la Bannière noire est dissoute. Et dans le même temps, elle renaît. »
Sion bondit soudain par-dessus les hommes et arracha le drapeau de l’Unité de la Bannière noire au camp.
Puis il le jeta à terre.
Tous les regards convergèrent vers le geste théâtral de Sion.
Sion se mit à dessiner sur la bannière noire étendue au sol, avec le sang qui coulait de sa paume.
Sur la bannière noire, jusque-là vierge, apparurent une épée et une croix.
« L’Ordre des chevaliers de la Guerre. »
Sion murmura ces mots une fois son dessin achevé.
« À partir d’aujourd’hui, vous faites tous partie de l’Ordre des chevaliers de la Guerre. »
Ce n’était rien.
Une phrase lancée avec désinvolture.
Un garçon qui n’avait même pas pris la peine de faire connaissance avec eux
venait d’allumer un feu dans le cœur des membres de l’Unité de la Bannière noire.
La Bannière noire.
Ce fond vierge semblait symboliser ceux qui, après avoir perdu leur famille et leurs attaches pendant la guerre, erraient sans racines.
Aucun passé.
Aucun ancrage.
Nulle part où aller.
Mais en rejoignant l’Unité de la Bannière noire, ils avaient trouvé des racines.
Sur leurs vies instables, assombries par un avenir incertain, un tableau venait enfin de se dessiner.
Une épée et une croix.
L’emblème de la Déesse de la Guerre.
La grâce de la guerre était descendue en ces lieux.
« Partons ensemble. »
Le chevalier de la Déesse de la Guerre en fit la proposition.
« J’ai besoin de votre force. Combattons le Dieu maléfique et sauvons le monde. »
Leurs cœurs s’embrasèrent.
C’étaient aussi les mots que ces hommes, qui avaient failli perdre à nouveau leur place, avaient le plus besoin d’entendre.
Partons ensemble.
Rêvons le même rêve.
Combattons.
« Qu’en dis-tu ? »
Sion se tourna vers Kegan.
Il s’adressait aux membres de l’unité, mais posait aussi la question à Kegan.
Retourner au Culte de la Guerre.
Chez toi.
Dans les bras d’Achille.
Kegan ferma les yeux avec force.
« … Quand tout cela sera terminé, je deviendrai un fidèle du Culte de la Guerre et consacrerai le reste de ma vie à son service. »
Le vieux chevalier s’agenouilla avec révérence.
« Je vaincrai l’Apôtre du Déclin, implorerai le pardon de la Déesse Achille et prêterai serment. »
Sion se plaça devant lui. Il traça un signe sacré sur les épaules puis la tête de Kegan.
C’était une imitation maladroite du baptême de l’évêque Gustein, mais jamais elle n’avait paru aussi grave et sacrée.
Boum, boum.
Un à un, ils suivirent Kegan et s’agenouillèrent.
Ce fut ainsi que la vingtaine de membres de l’Unité de la Bannière noire devinrent les chevaliers de l’Ordre de la Guerre.
« Moi aussi. »
« À partir d’aujourd’hui, moi aussi, je suis un fidèle du Culte de la Guerre ! »
« Je servirai la Déesse Achille ! »
« Déesse “Dame”. Ajoute le titre honorifique “Dame”. »
« Ah, p-pardon. »
Sion rit de bon cœur.
Aux yeux de la Déesse, cela ressemblait davantage à un sourire sinistre.
[Quelle est encore cette sorcellerie ? Sion, mon enfant effrayant ?]
La Déesse Achille se contenta de cligner des yeux.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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