Chapitre 68
Ch.68 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« Qu’en dites-vous ? »
« Vous êtes sérieux ? »
« Vous savez bien que je ne plaisante pas. »
Il semblait bien que oui. Loenhaugter sourit maladroitement et se gratta la joue. C’était la première fois que quelqu’un lui demandait aussi ouvertement de se convertir.
Le plus amusant, et le plus déconcertant, c’était qu’il était lui-même tenté par cette offre.
« Haha. Quelle offre alléchante, en effet. »
Pourtant, Loenhaugter secoua bientôt la tête.
« Je vous remercie pour votre offre, seigneur Sion. Mais même si je sers parfois différents maîtres, je ne sers aucune déesse. »
« Je vois. »
Sion claqua la langue, déçu. Loenhaugter aurait vraiment fait un excellent informateur.
« Oubliez donc que je vous ai fait cette proposition. Elle était sincère, mais aussi assez impolie de ma part. »
« Haha, ce n’est rien. Après tout, ma déesse veut que je me lie d’amitié avec des gens qui peuvent m’être utiles. Je crois que cette conversation nous a rapprochés. »
Sion haussa les épaules. Plus il apprenait à connaître cet homme, plus celui-ci lui semblait utile. Dans une situation où les pouvoirs de la Déesse Achille étaient limités, rien ne comptait davantage que les renseignements.
« Je devrais sans doute créer un service de renseignement spécialisé à Elim. »
Sa vision s’élargissait. À lui seul, par cette conversation, Loenhaugter avait donné une idée à Sion.
Sion inclina respectueusement la tête.
« Quoi qu’il en soit, je vous remercie sincèrement de m’avoir communiqué si librement des renseignements aussi précieux. Cela m’a beaucoup aidé. »
« Je suis heureux de l’apprendre, seigneur Sion. »
« Pourriez-vous aussi transmettre ces renseignements à l’évêque Gustein ? »
« Bien sûr. Je passerai le voir en rentrant. »
Loenhaugter tourna les talons et s’éloigna. Il prit la direction d’Elim, tandis que Sion poursuivait sa route vers l’est, en direction de Siren.
La coopération entre Foils et Elim semblait se renforcer.
Elim gagnait de l’argent, tandis que Foils et la Déesse de l’Abondance bénéficiaient de la puissance militaire de la Déesse de la Guerre et de son apôtre.
Personne n’y perdait. Les bénéfices circulaient en boucle et ne produisaient que des résultats positifs, encore et encore.
Les gens qui agissaient uniquement par intérêt et pour l’argent, plutôt que par une bienveillance de façade, étaient bien plus dignes de confiance. De ce point de vue, Foils, Loenhaugter et même la Déesse de l’Abondance répondaient aux critères de Sion.
« Je peux continuer à faire affaire avec eux. »
Sion salua Loenhaugter d’un geste et lui sourit tandis qu’il s’éloignait.
***
Fffouuu—
Un vent froid balaya le visage de Sion et le tira de la courte sieste qu’il avait faite dans la charrette. Il ne parviendrait pas à se rendormir.
Sion ouvrit les yeux. La voiture empruntée roulait toujours.
Il avait quitté Elim et n’avait cessé d’avancer. Le voyage à travers ces terres immenses était trop long pour être fait à pied. C’était pourquoi il s’était joint à une caravane marchande.
« Cela fait déjà un mois que j’ai quitté Elim ? »
Ses souvenirs étaient flous. Il avait traversé d’innombrables villages en ruine et des châteaux effondrés, détruits par la guerre. Certains de leurs survivants avaient probablement fui jusqu’à Elim.
« Cet endroit aussi est en ruines. »
L’un des marchands prit la parole. Sion tourna lentement le regard. C’était un petit village, noirci par les flammes.
« Tss. Il n’y a que les corbeaux qui puissent s’empiffrer ici. »
Il y avait encore beaucoup de corbeaux dans les environs. Cela signifiait qu’il restait de quoi se nourrir. Le cœur de Sion s’alourdit. La guerre avait déjà commencé, même si personne ne l’avait officiellement déclarée.
Ceux qui souffraient, c’étaient les civils sans défense.
En contemplant les ruines et les quelques survivants, Sion revit celui qu’il avait été autrefois.
« Quelle époque troublée. C’est la fin des temps. »
« La nourriture se fait rare. Le commerce nous rapporte, mais… »
« Imbécile. S’il y a moins de gens pour travailler, on finira par n’avoir plus rien à vendre non plus. »
« Oui, c’est vrai. »
En écoutant les marchands, Sion se plongea dans ses pensées.
Elim était relativement prospère. En fait, tandis que le monde s’effondrait, c’était la seule ville à renaître. C’était pourquoi de plus en plus de gens s’y rassemblaient, au gré des rumeurs.
À une époque où les adorateurs du diable les menaçaient et où les cultes des déesses ne pouvaient protéger tout le monde, les gens cherchaient naturellement à se mettre sous la protection d’une puissante force militaire.
Sion s’adressa au conducteur.
« Hé. »
« Oui ? Qu’y a-t-il, chevalier ? »
« On approche ? De Siren ? »
« Oui, oui. Nous sommes dans la région de Siren depuis un bon moment déjà. La zone où opère l’Unité de la Bannière noire est juste devant. »
Sion regarda le village derrière lui. Les pleurs d’un bébé résonnaient tristement. Contrairement aux villages précédents, où il ne restait personne, celui-ci comptait quelques survivants.
Le cœur de Sion frémit.
« Alors, je vais descendre ici. »
« Vraiment ? »
« Oui, merci de m’avoir emmené. »
« Ce n’est rien ! Grâce à vous, nous avons survécu à une attaque de bandits et récupéré des marchandises en plus ! Je suis même désolé de ne pas avoir pu vous conduire jusqu’à destination. »
Sion sauta légèrement de la charrette encore en marche.
« Bonne route, chevalier ! »
Les marchands saluèrent Sion. Peut-être parce qu’ils servaient le Culte de l’Abondance, ils se montraient amicaux envers lui, bien qu’il ne leur eût révélé ni son culte ni son nom.
Les serviteurs de la Déesse de l’Abondance semblaient naturellement attirés par Sion. Après tout, il protégeait leur argent et leur portait chance par sa seule présence.
Floc.
Sion laissa la charrette poursuivre sa route et se dirigea vers le village. Il avançait lentement pour ne pas effrayer les habitants.
Tout en marchant, il déplia sa carte et estima grossièrement sa position.
« Ce serait ici ? »
S’il n’avait pas mal lu la carte, il se trouvait sur les terres de Deogel, dans la région de Siren.
La famille Deogel avait gouverné ces terres pendant des générations, mais, d’après les marchands, le comte avait été tué par un monstre.
La famille s’était ensuite naturellement dispersée. Les bandits l’avaient dépouillée et elle avait perdu toute capacité à gouverner en tant que seigneur. Les membres restants auraient fui en cachant leur nom.
Voilà pourquoi la sécurité s’était autant dégradée.
« Pas étonnant qu’un Culte puissant soit désormais le seul espoir. »
Mais même le Culte de la Sagesse ne disposait pas de ressources humaines illimitées. Sa capacité à administrer des territoires avait ses limites.
C’était dans ce contexte que les mercenaires avaient uni leurs forces.
Pourtant, malgré toutes ces circonstances, ni le Culte de la Sagesse ni les bandes de mercenaires n’avaient secouru ce village. C’était pourquoi Sion était descendu de la charrette.
À peine eut-il franchi la clôture brisée, tailladée comme par une lame, qu’une femme accourut vers lui. Elle n’avait que quelques années de plus que Sion ; seuls ses vêtements lui donnaient l’air plus âgée.
« C-chevalier… Êtes-vous un prêtre ? »
Sion portait une armure noire et une cape noire. À première vue, on aurait facilement pu le prendre pour un mercenaire ou un chevalier errant. Il était surprenant qu’elle l’ait reconnu comme un prêtre.
« Comment l’avez-vous deviné ? »
« Parce que vous êtes venu après avoir vu le village dans cet état. »
« Et si j’étais un mauvais mercenaire ? Si j’étais venu pour violer et piller ? »
« Dans ce cas, je ne pourrais pas vous parler comme ça, maintenant. »
Elle n’avait donc plus rien à perdre. C’était une raison plutôt logique. Les gens déterminés survivaient généralement aux crises.
« Avez-vous besoin d’aide ? »
« Oui… ! »
Sion ne lui demanda pas de quelle aide il s’agissait. S’ils en avaient besoin, cela lui suffisait. Le prêtre au service de la déesse suivit la femme et se mit à courir.
Ses pas étaient pressés. La situation semblait vraiment urgente.
La jeune femme s’était méfiée de Sion ; elle avait dissimulé son anxiété tout en essayant de découvrir qui il était.
« P-par ici ! »
Quelques survivants montaient la garde devant un bâtiment.
Quand la femme leur amena Sion, ils s’écartèrent pour le laisser passer.
À l’intérieur se trouvaient des enfants. Aucun n’était en bon état.
Des enfants blessés, d’autres en proie à une forte fièvre, d’autres encore qui respiraient comme s’ils étaient à l’agonie.
Les gens se pressèrent autour de Sion et le supplièrent :
« P-prêtre ! Pouvez-vous guérir nos enfants ? »
« Je vous en prie, aidez-nous. »
« Nos enfants… »
Sion n’était pas un prêtre spécialisé dans les soins. La déesse qu’il servait était celle de la Guerre.
Pourtant, Achille comme Sion vivaient pour mettre fin à la guerre et sauver les gens.
À la question de savoir s’il pouvait les sauver, la réponse était déjà toute trouvée.
« Oui. »
Sion s’agenouilla, prit doucement la main de l’enfant le plus grièvement blessé et examina son état.
Il pensa à ses frères et sœurs, restés à Elim. Quand ils attrapaient un rhume, il ne pouvait rien faire de la journée. Cela le rendait malade de se sentir si impuissant.
Il éprouvait à présent la même chose. Le cœur lourd.
La blessure de l’enfant était profonde, et étrange.
De la magie noire s’y était infiltrée et avait noirci sa peau.
« Qui vous a attaqués ? »
demanda Sion. Les villageois hésitèrent, puis la femme qui l’avait accueilli répondit :
« Le Fantôme de l’Épée. »
« Le Fantôme de l’Épée ? »
« Nous n’en savons pas grand-chose. Quelqu’un qui manie une grande épée. Ou… je ne sais même pas si c’est une personne. C’est comme ça que les gens du coin l’appellent. »
« Il est seul ? »
« Oui. Il a attaqué soudainement. En pleine nuit. »
« Seul… »
Ce n’était pas un monstre, mais un humain.
Peut-être un mage. Voire un démon.
Quoi qu’il en soit, le coupable était évident. De la magie noire s’était infiltrée dans les blessures causées par une lame. L’enfant endurait une douleur insupportable.
« Déesse, je vous offre les mérites que j’ai accumulés. Je vous en prie, aidez ces enfants. »
Sion ferma les yeux et se mit à prier.
Sa déesse lui répondit aussitôt.
[Aucune offrande n’est nécessaire. Cette déesse a désormais des fidèles, et sa puissance s’est accumulée. Sans compter que j’ai bu le sang des méchants en abondance.]
Une lumière semblable à de l’obsidienne jaillit de la main de Sion, posée sur la blessure de l’enfant. Une antique lumière noire. Elle pouvait captiver n’importe qui, quel que fût son âge ou son sexe.
C’était la lumière de la déesse. Elle s’intensifiait ; quiconque la voyait ressentait aussitôt sa sainteté.
« C’est… ! »
« Cette lumière ! Est-ce celle de la déesse ? »
« Ô déesse, je vous en prie ! »
Les gens s’agenouillèrent aussitôt et se mirent à prier la déesse. Ils ignoraient à quel culte appartenait Sion, mais se concentrèrent sur leurs prières.
Déesse, prenez soin de ces enfants et sauvez-nous.
[Je vous protégerai.]
La déesse leur accorda une puissante bénédiction. Un éclat sacré repoussa les ténèbres désolées et inonda la pièce de lumière.
Les prières des gens redoublèrent. La nuit avait été longue. Le salut n’était plus loin.
« Huuugh… »
L’enfant grièvement blessé expira profondément. Le faible fil de vie, presque rompu, se renoua. Un miracle accompli par la Déesse de la Guerre.
« Ha… ha… Êtes-vous un ange ? »
L’enfant leva les yeux vers Sion, une larme coulant sur sa joue. Sion lui sourit avec la plus douce expression du monde.
« Est-ce que ça va ? »
Voir un chevalier s’enquérir de l’état d’un enfant avait quelque chose de sacré et de noble. L’Apôtre de la déesse était arrivé jusqu’ici et avait accompli un miracle.
L’espoir fleurit dans le cœur des gens. Et la foi aussi.
***
« Vous êtes donc un chevalier de la Déesse de la Guerre. »
« Oui. »
« J’ai entendu parler de vous. Rien que du mal, mais en réalité, vous êtes différent ? »
« Le mieux serait de vous faire votre propre opinion en me voyant agir. »
Sion esquissa un sourire.
Quelques personnes avaient déjà commencé à le suivre.
Elles disaient qu’à partir de ce jour, elles croiraient en la Déesse de la Guerre.
La femme qui avait guidé Sion se présenta : elle s’appelait Reni.
« Vous êtes venu de loin. D’Elim, même. »
Ils se trouvaient sur le territoire du Culte de la Sagesse. À leurs réactions, on voyait qu’ils n’auraient jamais imaginé qu’un chevalier d’un autre culte vienne jusqu’ici.
Sion leur expliqua en détail sa situation et les raisons de sa venue.
« Le Culte de la Sagesse ne vient pas aussi loin. C’est même la périphérie de Siren. »
« Oui. »
« Mais l’Unité de la Bannière noire est venue ici il y a environ une semaine. »
« À quelle date exactement ? »
Sion était venu pour l’Unité de la Bannière noire. Sa mission consistait à ramener son chef, Kegan, à Elim.
« Vu la situation sur place, cela ne sera pas facile. »
Comment aurait-il pu retirer à cette région la seule force qui y maintenait l’ordre ? Ce ne serait pas simple. À l’inverse, si Sion avait été à la place de Kegan, il n’aurait jamais accepté pareille proposition.
« Il y a environ une semaine. Ils ont dit qu’ils poursuivaient le Fantôme de l’Épée. Il n’était pas encore là, mais il est apparu soudainement hier… »
« C’est donc le Fantôme de l’Épée qui a attaqué votre village ? »
« Oui, oui. C’est bien lui. »
Reni répondit en essuyant ses larmes. Même à présent, les villageois ne parvenaient pas à se libérer de la terreur de la nuit passée. Le massacre et les destructions avaient été atroces.
« Le Fantôme de l’Épée. »
Pendant ce temps, Sion commença à tirer ses conclusions.
Le Fantôme de l’Épée avait attaqué ce village. Et l’Unité de la Bannière noire le poursuivait également.
« Si je trouve le Fantôme de l’Épée, je pourrai rencontrer monsieur Kegan. »
De plus, puisque les mercenaires le traquaient, le Fantôme de l’Épée était sans doute la plus grande menace de la région.
« Je trouverai le Fantôme de l’Épée, je l’éliminerai et je ferai bonne impression. »
Bien sûr, ce ne serait pas facile. Si même Kegan, qui avait atteint le niveau de maître, n’avait pas réussi à le vaincre, le Fantôme de l’Épée devait être au moins aussi puissant.
Il était temps que Sion, transformé, fasse ses preuves.
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