Chapitre 55
Ch. 55 — Apôtre de la Guerre
Après avoir marché un peu au-delà de la porte sud, ils perdirent Elim de vue.
Ils avaient quitté la sphère d’influence du Culte de la Guerre pour s’aventurer dans la nature. Plus personne ne les protégerait. Désormais, c’était à eux de protéger les autres.
La mission de la Brigade des Chevaliers de la Guerre consistait à protéger leurs familles et leurs frères de foi installés à Elim.
Inexpérimentés, les membres de la Brigade des Chevaliers de la Guerre sentirent le moral de leur groupe s’assombrir. La tension pesait sur leurs épaules comme un fardeau physique.
Tier se fit cette réflexion.
« Bon, inutile de s’inquiéter. Sir Sion est avec nous. S’il arrive quoi que ce soit… »
Il avait la certitude que Sion interviendrait pour résoudre le moindre problème. Cette conviction l’avait aidé à maîtriser son anxiété jusqu’alors.
Sion s’arrêta devant un bosquet d’où retentissait le chant des insectes, « bip… bip… ».
Il balaya les membres du groupe du regard, puis prit lentement la parole.
« À propos, je ne vous ai pas encore annoncé quelque chose d’important. »
« Hein ? Quoi donc ? »
Tier le regarda, perplexe.
« Je ne participerai pas à cette mission. »
« Quoi… ? »
À peine Sion eut-il fini de parler que les recrues le dévisagèrent, stupéfaites. Tier se figea comme une statue de pierre.
« À partir de maintenant, le commandement revient entièrement au commandant Tier. Vous allez mener seuls la mission d’extermination des monstres. Compris ? »
« Hein ? Non, je veux dire… Sir Sion ? »
« Vous aviez décidé de ne plus utiliser de titres comme “sir”, non ? Commandant de la Brigade des Chevaliers de la Guerre ? »
Sion le reprit sèchement. Tier comprit aussitôt son erreur et s’excusa.
« P-pardon. Mais personne ne m’avait prévenu à l’avance. »
« Eh bien, je viens de te le dire, non ? »
« Mais… »
Sion se tourna lentement vers les buissons.
« Nous devons exterminer les gobelins avant qu’ils ne s’installent pour de bon dans les marécages. Si une colonie s’y forme, ça deviendra problématique. »
Sion agita la main, puis disparut entièrement dans les buissons.
« Je pars accomplir une autre mission. Bonne chance à vous. »
« … »
« … ? »
« … ! »
La voix de Sion leur parvint de l’autre côté des buissons, qui dépassaient la hauteur d’un homme. On aurait dit qu’un fantôme les hantait.
« Ah, oui ? »
« Euh… c’est bien ça ? »
« … On est fichus. »
Quelqu’un marmonna d’une voix désespérée. Cette simple phrase se répandit comme une maladie contagieuse.
Leur détermination s’évanouit, remplacée par des regards inquiets. Ils ressemblaient à des oisillons qui venaient de quitter le nid.
Le courage qu’ils avaient ressenti en franchissant les remparts d’Elim venait tout entier de la présence de Sion à leurs côtés. À présent que ce filet de sécurité avait disparu, une peur brutale s’était abattue sur eux.
Froufrou, froufrou, froufrou.
Autour d’eux, ils ne voyaient que l’obscurité la plus profonde et des buissons qui s’agitaient.
Leur plus puissant allié, qui se tenait là un instant plus tôt, s’était évanoui comme un mirage.
« Q-qu’est-ce qu’on fait, commandant… ? »
Alt s’approcha et posa la question. Tout le monde paniquait.
Il fallait que quelqu’un rétablisse l’ordre. Pour cela, le groupe avait besoin d’un chef.
À cet instant, seul Tier pouvait remettre de l’ordre dans la Brigade des Chevaliers de la Guerre, complètement désorientée.
Tier était tout aussi désemparé. Il se sentait même trahi. Le ressentiment lui monta à la gorge et des larmes lui piquèrent les yeux.
« Non. »
Au comble de la confusion, plusieurs visages défilèrent dans son esprit.
L’évêque qui le réprimandait souvent, mais lui avait confié le poste de commandant. Garfenn, qui paraissait indifférent, mais ne rechignait jamais à lui donner des conseils. Son petit frère et ses voisins, qui l’encourageaient sans cesse…
Et Sion, qui l’avait remarqué et reconnu sa valeur.
« Sir Sion… nous faisait confiance. »
Ils avaient été choisis par son jugement exceptionnel. Sion avait affirmé n’avoir retenu que ceux qui seraient capables d’accomplir leur rôle au combat.
Ils devaient faire confiance à Sion, qui leur faisait confiance, et aller de l’avant.
Tier cria :
« Tout le monde ! Du calme ! Nous n’avons pas été abandonnés, n’est-ce pas ? Sir Sion, l’évêque et même la Déesse nous ont envoyés parce qu’ils croient en nous ! »
On les avait poussés hors du nid pour qu’ils apprennent à voler de leurs propres ailes.
Cette idée le réconforta. Son courage lui revint.
De plus, s’ils s’effondraient ici, ils trahiraient la confiance de la Déesse, qui avait béni leur départ, et des habitants d’Elim, qui les avaient acclamés à la porte de la ville.
« Je ne peux pas laisser faire ça. Fuir encore ? Ne rien faire ? »
En repensant à la faiblesse dont il avait fait preuve lors de leur dernière mission, Tier serra le poing. À l’époque, il s’était entièrement reposé sur Garfenn et Sion.
Mais à présent ?
Il n’avait personne sur qui s’appuyer.
C’était à lui d’assumer ses responsabilités.
Serre…
La douleur de ses ongles qui s’enfonçaient dans ses paumes lui éclaircit l’esprit. Après avoir pris une profonde inspiration, il cria délibérément encore plus fort :
« Reprenez-vous ! »
Tous les regards se tournèrent vers lui, attirés par sa voix sonore.
« Vous croyez que nous ne sommes qu’une bande d’incapables parce que Sir Sion n’est pas là ? Pourquoi sommes-nous ici ? Pour devenir l’épée et le bouclier de la Déesse de la Guerre, n’est-ce pas ? Nous sommes la Brigade des Chevaliers de la Guerre ! Pas vrai ?! »
Tier réprima son effroi de toutes ses forces. Il ne pouvait pas montrer le moindre signe de faiblesse. Même si ce n’était que pour un temps, il était le visage de la Brigade des Chevaliers de la Guerre !
« Rendons honneur à la Déesse Achille ! Nous devons être dignes de la grâce de Sir Sion et de la Déesse de la Guerre, qui nous ont sauvés ! »
À ces mots, le regard des chevaliers, jusque-là embrumé, changea légèrement.
La détermination revint peu à peu sur leurs visages, jusqu’alors égarés.
Oui, nous sommes la Brigade des Chevaliers de la Guerre.
La Déesse elle-même nous a bénis.
Qu’avons-nous à craindre ?
« L-le commandant a raison. »
« On ne peut plus faire demi-tour. »
« C’est la honte de nous voir si effrayés. Quelle humiliation. »
« Comme si je n’avais pas eu peur, moi. »
« Attends que tes jambes arrêtent de trembler avant de parler ! »
Tier ne laissa pas leur changement lui échapper et leur donna aussitôt ses ordres.
« Bien ! À partir de maintenant, vous vous déplacez comme on vous l’a appris ! Alt, Set ! En tête, et faites des reconnaissances. Les autres, en deux colonnes. Avançons tout en surveillant les environs ! Nous devrions trouver un endroit convenable pour camper dans une heure environ. Gardez le moral jusque-là ! »
« Oui ! »
***
Tier choisit soigneusement le lieu du campement. Ils s’installèrent au pied d’une petite colline rocheuse, dans un endroit dégagé de tous côtés, mais où ils pourraient s’abriter en cas d’urgence.
Il s’était servi des connaissances que Garfenn lui avait enseignées lors de leur bref entraînement.
L’atmosphère parmi les chevaliers rassemblés n’avait plus rien à voir avec celle qui régnait à leur départ d’Elim.
L’excitation naïve et la peur avaient disparu, remplacées par la vigilance de ceux qui s’apprêtaient à livrer un vrai combat.
« Alt, tu prends le premier tour de garde avec Set. »
« Compris. »
« Oui, commandant ! »
Tier ne paniqua pas. Sa voix avait désormais le poids de celle d’un chef responsable de son unité.
Les membres s’affairaient. C’était leur premier campement et ils exécutaient à la perfection tout ce qu’ils avaient appris, sans oublier le moindre détail.
Et toutes ces scènes étaient observées par une paire d’yeux bleus, dissimulés au cœur des ténèbres.
Tout en haut de la plus haute branche d’un arbre gigantesque, à bonne distance du campement, Sion se fondait dans l’ombre comme un fantôme.
Adossé au tronc, les bras croisés, il observait en silence les chevaliers bien organisés.
« Comme prévu. »
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Sion.
« Tier supporte bien la pression. A-t-il changé après avoir traversé une épreuve aussi terrible ? »
La façon dont Tier rétablissait l’ordre, encourageait ses hommes et commandait habilement l’unité dépassait les attentes de Sion.
Set aussi s’était révélé au-delà de ses espérances.
« Set est étonnamment apprécié. Il s’est taillé une place honorable. »
En voyant le profil sérieux de son petit frère qui astiquait son bouclier, Sion discerna les prémices d’un véritable guerrier. Sa fierté l’emporta sur son inquiétude de grand frère.
Il avait craint que Set ne prenne du retard ou ne parvienne pas à s’intégrer, mais ce souci était inutile. En réalité, Sion aurait même pu s’inspirer du caractère affable de Set.
« Jusqu’ici, je ne me suis pas trompé dans mes choix. »
Tier avait rapidement rétabli l’ordre et pris la tête de l’unité. Alt le secondait efficacement, dans le rôle de commandant en second. Set s’affairait à prendre soin des membres, et les autres suivaient les ordres à la perfection, sans la moindre dissonance.
Tout se déroulait exactement comme Sion l’avait imaginé. Aucun d’eux n’était particulièrement remarquable à titre individuel, mais les chevaliers pouvaient compter sur leur esprit d’équipe : leur unité faisait leur force.
« Jusqu’ici, ils ont réussi l’épreuve. »
Sion ferma doucement les yeux. Il aurait voulu partager cette scène dont il était si fier avec quelqu’un, lui en rapporter le moindre détail.
La Déesse aimait et chérissait cette facette de Sion.
« Déesse, vous regardez ? »
[Bien sûr, mon enfant. Je veille toujours sur toi.]
La prière silencieuse de Sion résonna dans le trône de la Déesse.
« Tout se passe plutôt bien jusqu’ici… J’espère qu’ils continueront à s’en sortir au combat. Et que personne ne sera blessé. »
La prière sincère de Sion scintilla comme une étoile dans le ciel nocturne. La Déesse Achille observa leur périple avec la joie d’une mère.
[Ce sont ceux qui deviendront mon apôtre et mes chevaliers. Rien ne m’est plus précieux.]
Achille versa de véritables larmes. Des larmes de joie.
Comme une pluie salvatrice sur une terre desséchée, ses fidèles s’étaient de nouveau rassemblés et Elim s’était relevée.
La vue d’une armée en pleine reconstruction, bénie en son nom et combattant sous l’étendard de la guerre, l’émut comme elle ne l’avait plus été depuis des centaines d’années.
[Vous êtes admirables, mes lions. À votre réveil, rassemblez de nouveau vos forces. Oui, oui !]
Ravie de contempler les chevaliers pour leur première expédition, Achille fit légèrement claquer ses doigts.
Un changement infime se produisit.
Une énergie sacrée, légère comme une brume, se répandit avec une telle douceur que les chevaliers endormis au campement ne la remarquèrent même pas. Elle enveloppa leurs corps épuisés.
La douleur lancinante dans leurs pieds s’atténua et la fatigue accumulée au fil de cette marche éreintante fondit comme neige au soleil.
Alt, qui montait la garde, pencha la tête, intrigué.
« Hein ? Tu ne trouves pas que l’air est un peu plus pur, Set ? »
« Ouais. J’ai l’impression que je n’ai plus sommeil, tout d’un coup. »
Alt se gratta la tête en répondant. Dans la fraîcheur de la nuit, la tension du premier tour de garde s’adoucit agréablement.
Du haut de l’arbre, Sion sentit le subtil flux d’énergie sacrée et laissa échapper un petit rire.
« Alors la Déesse était là, elle aussi. Comme prévu. »
La Déesse les aimait manifestement autant que lui. Savoir qu’il pouvait compter sur un renfort aussi fiable lui faisait du bien.
Sion reporta son regard sur les profondeurs des marécages, là où devait se trouver la colonie de gobelins. Ses yeux flamboyèrent, perçant les ténèbres.
« Dors bien, Set. »
La véritable épreuve commencerait à l’aube.
***
Les marécages se révélèrent plus traîtres encore qu’ils ne l’avaient imaginé. À chaque pas, une boue épaisse et collante s’agrippait à leurs chevilles. L’odeur de l’eau croupie et des plantes en décomposition leur piquait le nez.
Ouuh…
Grrr…
Floc, floc.
Des yeux luisants, impossibles à identifier, qui clignotaient dans le noir ; des cris d’animaux sinistres qu’ils n’avaient jamais entendus ; le moindre bruissement leur faisait battre le cœur à tout rompre.
Certains dégainèrent leur épée, paniqués, après avoir marché sur une branche pourrie ; d’autres glissèrent dans la boue, tombèrent et désorganisèrent les rangs. La pression du combat réel n’avait rien à voir avec celle de l’entraînement.
À cet instant, Set, qui marchait en tête, fit un signe urgent de la main.
« Halte. Ennemi devant. »
Le cœur de Tier se serra brusquement.
Tout le monde retint son souffle. Un son leur parvint d’au-delà des roseaux : faible, sournois et chargé de malveillance.
« Kii-kik, kii-kik-kik… »
Trois gobelins surgirent des roseaux en poussant un rire déplaisant. Chacun tenait une dague rouillée et un bouclier grossier.
Partis en reconnaissance, ils étaient tombés sur la Brigade des Chevaliers de la Guerre.
Ce n’étaient pas des épées de bois comme à l’entraînement, mais de véritables armes, capables de déchirer la chair et de briser les os. Leur intention meurtrière blêmit les nouvelles recrues.
« Grrrk ! »
« Kyaaa ! »
« Kraaak ! »
L’un des gobelins se jeta sur le chevalier le plus proche.
La recrue se figea de terreur. La première ligne était sur le point de s’effondrer.
« Ne reculez pas ! »
C’était Set.
Au lieu d’esquiver comme Sion le lui avait appris, il avança. Il leva son bouclier et barra la route au gobelin.
BOUM !
La dague du gobelin frappa le bouclier dans un bruit sourd.
Le bras de Set s’engourdit sous le choc, mais il serra les dents et tint bon. Grâce à lui, la formation, qui menaçait de s’effondrer, tint de justesse.
« Maintenant ! Fenor ! Alt ! Prenez-les par les flancs ! Les autres, gardez la formation ! »
Tier donna ses ordres avec détermination.
Malgré le chaos, il se rappela les talents des deux hommes que Sion lui avait signalés. Alt et Fenor se ruèrent sur les flancs des gobelins.
Clang ! Clac-clang !
« Kiiii ! »
Dans un cri strident, l’épée d’Alt transperça le flanc d’un gobelin. Le premier sang fut versé. Le combat fut désordonné et brutal.
Un chevalier fut renversé dans la boue par le bouclier d’un gobelin, et un autre reçut une entaille superficielle à la cuisse.
Mais personne ne recula.
Sous les ordres de Tier, ils luttèrent désespérément en se protégeant les uns les autres. Lorsqu’ils enfoncèrent enfin une lame dans le cou du dernier gobelin, un bref silence s’abattit sur les marécages.
Ils avaient gagné. Pourtant, aucun cri de joie ne retentit.
Au lieu de cela, tous haletaient, les yeux rivés sur les cadavres devant eux et sur le sang qui leur tachait les mains.
Ils venaient de comprendre qu’ils avaient pris la vie d’êtres vivants de leurs propres mains. Et que, s’ils ne les avaient pas tués, ils auraient eux-mêmes fini enterrés dans la boue.
Un poids bien plus lourd que celui de l’entraînement pesait sur eux.
Tier se fit cette réflexion :
« Comment Sir Sion, qui est plus jeune que moi, a-t-il pu affronter cela, encore et encore… ? »
Calendrier : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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