Chapitre 44
Ch.44 Apôtre de la Déesse de la Guerre
— Frouich, frouich.
La pluie du soir s’abattait sur le toit d’un bâtiment en ruine.
Cinq personnes firent irruption dans la bâtisse délabrée, dont l’entrée avait été entièrement envahie par des herbes folles.
Pourtant, d’autres étaient déjà là. Arrivés plus tôt, ils avaient allumé un feu.
Un adulte et deux garçons.
Armés, ils avaient l’allure de chevaliers errants ou de mercenaires vagabonds.
L’un des cinq nouveaux venus, qui s’étaient réfugiés là pour échapper à la pluie, demanda poliment :
« Il n’y a pas d’autre endroit où s’abriter. Cela vous dérangerait-il si nous attendions dans un coin que la pluie cesse ? »
L’un des garçons les observa un instant avant de répondre :
« Le bâtiment est abandonné. Installez-vous où vous voulez. »
À une époque où les ténèbres s’étendaient rapidement partout où la lumière ne parvenait pas, même un enfant savait combien il était dangereux de se retrouver dans la même pièce que cinq hommes adultes.
Pourquoi leur avait-il pourtant donné la permission si facilement ? Était-ce parce qu’il avait confiance en ses capacités ?
Ou peut-être était-il simplement bon ?
Quoi qu’il en soit, les cinq hommes avaient eu de la chance.
L’homme inclina légèrement la tête.
« Merci. J’aurais honte de vous le demander, mais pourrais-je encore vous solliciter pour une chose ? »
« De quoi s’agit-il ? »
Le garçon demanda cela en remuant le feu avec un bâton.
« Pourrais-je vous emprunter quelques braises ? »
« Bien sûr. Prenez donc ça. »
Le garçon lui tendit sans hésiter une bûche enflammée. L’homme l’accepta, mais sa mine s’assombrit légèrement devant cette générosité spontanée.
C’étaient des épéistes, alors tant qu’ils ne leur feraient pas de mal, tout irait bien. Mais ils semblaient être tombés sur des gens d’une bonté exceptionnelle.
Les cinq voyageurs mélangèrent de la farine de céréales à de l’eau bouillante pour préparer leur repas. Les deux groupes passèrent le temps sans beaucoup échanger.
Ils s’affairaient à sécher leurs vêtements trempés et à reposer leurs pieds fatigués.
La conversation ne s’engagea qu’au cœur de la nuit.
Après s’être mis d’accord en silence sur les tours de garde et s’être préparés à dormir, l’homme finit par s’adresser aux trois épéistes.
« Au fait… Je n’ai jamais rencontré de gens comme vous. D’où venez-vous ? »
« Nous sommes des prêtres. »
« D-des prêtres ? »
Les cinq hommes parurent surpris.
Ils les avaient pris pour des chevaliers errants ou des mercenaires, et n’auraient jamais imaginé que quelqu’un vêtu aussi pauvrement se présenterait comme prêtre.
Et pour cause : les membres du clergé portaient généralement des habits élégants et traditionnels, souvent blancs ou dorés.
Ils n’avaient jamais entendu parler d’un prêtre vêtu d’une cape noire et terne.
« Nous appartenons à l’Église de la Guerre. »
Le garçon s’empressa d’ajouter une explication, peut-être par crainte d’un malentendu.
« L’Église de la Guerre ? Je n’en ai jamais entendu parler. »
À ces mots, les traits du garçon et des deux autres prêtres se crispèrent brièvement. L’espace d’un instant, ils eurent l’air contrariés.
« … ? »
Même le garçon, jusque-là si bavard, n’ajouta rien. Les prêtres n’allaient tout de même pas tirer l’épée pour une broutille pareille.
« Pas étonnant que vous soyez si gentils. Vous êtes des croyants, c’est logique. »
« Ce n’est rien de spécial. »
« L’Église de la Guerre, quand même… C’est fascinant. Qu’est-ce qui vous amène par ici ? »
« Des affaires internes à l’Église. C’est un peu difficile à expliquer. »
La réponse de Sion fit hocher la tête à l’homme, qui comprenait.
La question avait peut-être dépassé les limites.
S’ils avaient appartenu à l’Ordre de l’Épée sacrée, on aurait pu les soupçonner d’être des adorateurs du démon.
Sion, le jeune prêtre de l’Église de la Guerre, haussa les épaules. En secret, il avait serré les poings de frustration pendant un bref instant.
« Vous êtes du coin ? »
Sion posa la question. Les cinq hommes se détendirent un peu et acquiescèrent.
Si c’étaient des prêtres au service d’une déesse, ils n’étaient sans doute pas du genre à faire du mal aux autres sans raison.
« Oui. Nous cultivons nos champs. Aujourd’hui, nous sommes allés donner un coup de main dans un village voisin, et la pluie nous a surpris sur le chemin du retour. »
« Je vois. »
La conversation se poursuivit. Peu à peu, le groupe de Sion et les paysans se livrèrent davantage. Tout naturellement, des sujets plus sérieux furent abordés.
« Ces derniers temps, tout est sens dessus dessous. Votre village s’en sort ? »
« Hmm… C’est difficile. Forcément. »
Sion orienta habilement la conversation et finit par obtenir la réponse qu’il espérait.
« Qu’est-ce qui se passe ? »
L’homme poussa un profond soupir et se massa les tempes.
« Ces derniers temps, des rumeurs inquiétantes circulent. On raconte qu’un hérétique qui boit le sang des vivants rôde dans les parages. »
« Quoi ?! »
La peur passa dans les yeux des cinq hommes. Avec de telles créatures dans les environs, impossible de travailler aux champs l’esprit tranquille.
« Quelqu’un a été attaqué ? »
« Nous ne l’avons pas vu nous-mêmes, mais des gens ont disparu. Certains villageois ont découvert des cadavres exsangues, pâles et sans vie. »
Sion hocha la tête.
Apparemment satisfait, il échangea un regard avec Garfenn et Tier.
« En effet. C’est regrettable. »
« Attendez… Vous êtes venus pour nous aider ? »
« Vous pourriez nous prêter main-forte ? C’est honteux de vous le demander, mais… »
Les villageois se mirent à parler tous en même temps. Leurs supplications étaient pleines d’espoir.
Et répondre à cet espoir était le devoir sacré de l’Église de la Guerre.
« En fait… »
Sion leur adressa un sourire bienveillant.
« Nous sommes venus précisément pour exterminer ces Cultistes du Sang. »
« Q-quoi ? C’est… c’est incroyable ! »
« Merci ! Merci infiniment ! »
« Vous avez dit l’Église de la Guerre ? Nous prierons jour et nuit… »
Les villageois laissèrent éclater leur joie. L’un d’eux plaisanta même en disant qu’il se convertirait. À l’origine, ils appartenaient à l’Église de la Sagesse.
Tier les encouragea avec enthousiasme, leur demandant s’ils ne comptaient vraiment pas se convertir.
Tac, tac, tac.
Au doux crépitement du feu, tout le monde finit naturellement par s’endormir.
Sion, qui avait pris le premier tour de garde, s’enveloppa dans sa cape et regarda dehors. Dans l’autre groupe, quelqu’un montait aussi la garde.
Ils n’échangèrent pas un mot, de peur de réveiller les autres.
Le temps passa.
La pluie redoubla de violence.
Ce n’était plus une simple averse : on aurait dit le début de la saison des pluies.
« Il est temps que je réveille le maître. »
À peine cette pensée lui eut-elle traversé l’esprit que…
Sion sentit soudain des regards meurtriers peser sur sa joue droite et saisit la garde de son épée.
« Vous n’êtes donc pas des villageois. »
En tournant la tête, il vit les cinq hommes assis, les yeux fixés sur lui.
Leurs yeux, jusque-là innocents… étaient désormais rougis de sang.
« Comment l’as-tu deviné ? »
« Difficile de croire que des villageois iraient aider un village voisin alors que des cultistes buveurs de sang rôdent dans les parages — surtout sans la moindre arme. »
« Tch. Nous avons manqué de prudence. »
« En plus, nous venons justement de ce village. »
Cling.
Sion fit jouer son pouce et dégaina son épée.
« Il n’y avait plus personne de vivant là-bas. »
Les cinq Cultistes du Sang affichèrent un sourire, la bouche s’étirant de façon anormalement large.
***
« Ces salauds étaient donc vraiment des Cultistes du Sang. »
« Tu l’avais remarqué ? »
« Bien sûr ! »
Garfenn et Sion dévisagèrent Tier avec incrédulité.
Et pour cause : Tier venait tout juste d’ouvrir les yeux, alors que Sion avait déjà achevé les cultistes qui les avaient attaqués.
« Mais ce n’est pas ma faute ! Je me suis réveillé tout de suite ! »
Tier protesta, sincèrement indigné.
Ce n’était pas une mauvaise excuse.
Les coups d’épée de Sion avaient simplement été trop rapides.
Si leurs adversaires avaient été des criminels ordinaires, le combat aurait encore fait rage.
Le massacre s’était achevé avant même d’avoir commencé, grâce à Sion, qui avait libéré tout le potentiel de la Méthode de manipulation du Pouvoir divin de la Guerre, la technique qu’il venait de maîtriser.
Tier, lui aussi, s’était réveillé à l’instant où il avait senti l’intention meurtrière, preuve qu’il avait dépassé le niveau d’un homme ordinaire.
« Tu t’améliores, en tout cas. »
« Je suis d’accord. »
Garfenn et Sion taquinèrent Tier tout en le félicitant, le sourire aux lèvres.
Tier serra le poing, ravi, et sentit sa confiance grandir.
« Je suis content d’être venu, malgré le danger. »
Couic, couic.
Tier poussa du bout de sa hache le cadavre d’un Cultiste du Sang.
Il ne bougea pas. Son sang avait été offert à la Déesse de la Guerre, le laissant pâle et sans vie, pareil à une poupée.
« Ils sont quand même rusés. Ils nous ont attaqués juste au moment où nous allions dormir. »
« De vrais moustiques suceurs de sang, hein ? Tch. »
Garfenn ricana froidement, puis se tourna vers le seul cultiste qu’ils avaient gardé en vie.
Un bâton de bois lui bâillonnait la bouche, et il émettait des sons étouffés : « Euh ! Euh ! »
Ses yeux injectés de sang fusillaient le groupe de Sion, comme s’il voulait les tuer du regard.
Sion lui retira son bâillon et demanda :
« Tu souffriras moins si tu nous réponds franchement. »
« La ferme. Comment un misérable serviteur ose-t-il me donner des ordres ? »
Boum !
À cet instant, le poing de Tier s’écrasa dans le ventre du cultiste. Du sang jaillit de sa bouche.
Tier avait passé sa vie à travailler dans les mines. Ses poings ne pouvaient qu’être puissants.
« Arrête de brailler, espèce de sale adorateur du démon. »
Tier s’avança et prit en charge l’interrogatoire pour Sion et Garfenn — signe de sa foi profonde en la Déesse de la Guerre.
Sion et Garfenn furent secrètement stupéfaits. Cette personne si douce avait-elle toujours été aussi impitoyable ?
« Urk, kek… Espèce de salaud… ! »
Sion s’accroupit et plongea les yeux dans ceux du cultiste.
« Le Seigneur démon du Sang. Belzama est-il vraiment actif dans les environs ? »
Belzama… Le nom du Seigneur démon du Sang qui avait infligé à Sion une blessure presque mortelle.
Garfenn avait découvert cette précieuse information pendant l’entraînement de Sion, période où il ne s’était pas tourné les pouces.
Belzama était le plus haut responsable de l’Église du Sang,
l’un des Sept Seigneurs vampires.
Garfenn en avait déjà tué un : il en restait donc six.
Mais leur nombre avait aussi pu augmenter.
Quoi qu’il en soit, Belzama était la cible de cette expédition.
Une affaire de vengeance personnelle.
Leurs crimes étaient si atroces que même la Déesse Achille avait déclaré ne pas leur pardonner.
Elle avait assisté sous ses yeux au massacre et à la dévoration de cent humains.
Même sans Sion, la Déesse Achille aurait chargé Garfenn de rendre justice.
« Kik ! »
Le cultiste éclata de rire.
Un rire répugnant.
« Alors, vous êtes venus le chercher. Quelle joie de venir ici de votre plein gré vous offrir en sacrifice. »
« Lui ? Tu es donc bien un subalterne de Belzama. »
Le cultiste rit, les épaules secouées de tremblements.
« Kek, kek. Un subalterne ? Comme c’est amusant, chien de l’Église de la Guerre. »
« … ? »
« Je ne sers que le sang. Le Roi cramoisi vénère lui aussi le sang. Toute vie est liée par Son sang. Vos distinctions mesquines ne signifient rien ! »
Le raisonnement tordu du cultiste laissa Sion sans voix.
Il réprima sa colère.
À ses yeux, leurs paroles effrontées ne valaient pas plus que leurs croyances.
« Tu parles trop. »
Ce fut tout.
Fff.
Sion sortit un poignard et trancha la gorge du cultiste.
Il n’y avait plus rien à tirer de lui.
Insister n’aurait rien changé : le cultiste ne répondrait pas et ils ne feraient que gaspiller leurs forces.
Le cultiste s’endormit paisiblement, baignant dans le sang qu’il chérissait tant.
La pluie cessa.
***
Après une nuit de pluie incessante, l’air était humide et étouffant.
Leurs capes mouillées n’avaient pas complètement séché : ils les secouèrent vigoureusement.
« Où allons-nous maintenant, messire Sion ? »
Tier posa la question en aidant Sion à enfiler son armure.
Sion plissa légèrement les yeux et regarda vers les montagnes.
« Nous avons confirmé que Belzama se trouvait dans les environs. Il ne nous reste plus qu’à trouver son repaire. »
« Tu sais où il est ? »
« Oui. »
Sion en était certain.
Il avait déjà répandu son énergie sacrée, comme on le lui avait enseigné, et l’avait détectée.
Il maîtrisait cette technique à la perfection.
« C’est extrêmement utile pour repérer et détecter. »
Des sens aiguisés pouvaient donner des résultats comparables, mais la détection par l’énergie sacrée était bien plus fiable.
« Il y a un endroit où l’énergie obscure est anormalement concentrée. Il doit probablement s’y cacher. »
« Cette montagne ? »
« Oui. »
Tier suivit le regard de Sion jusqu’à la haute montagne. Son sommet était si élevé qu’il disparaissait dans les nuages.
Ses crêtes escarpées semblaient presque impossibles à gravir. Le vent charriait une légère odeur de sang.
« Brr… »
Tier frissonna et se frotta les bras.
Cette montagne dégageait une aura sinistre et singulière qui inspirait la peur rien qu’à la regarder.
« Elle a vraiment l’air flippante, putain. »
« On dirait la cachette de Belzama. C’est l’impression qu’elle donne. »
En réalité, Garfenn suivait les déplacements des Cultistes du Sang et avait récemment identifié cette montagne comme leur principal repaire.
Son altitude et son terrain hostile en faisaient une cachette idéale, car ils décourageaient quiconque d’y grimper.
L’Église du Sang avait des bases secrètes partout dans l’Empire.
C’était un culte hérétique réputé difficile à combattre, très répandu et extrêmement organisé.
Combien de personnes en avaient été victimes ?
Impardonnable.
« D’ordinaire, ils agissaient dans l’ombre, mais ils se montrent au grand jour depuis peu. Il se passe quelque chose. »
Il fallait éradiquer les méfaits des adorateurs du démon avant qu’ils ne s’enracinent dans l’Empire.
Le Saint Royaume avait compris la gravité de la situation et envoyait déjà des troupes.
« … »
Sion fixa la montagne. Voilée par les nuages, elle ressemblait à la forteresse d’un Seigneur démon.
Les disciples de l’Église de la Guerre prirent le chemin de la montagne sans hésiter, tels des héros issus des mythes anciens.
Calendrier : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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