Chapitre 24
Ch. 24 Apôtre de la Déesse de la Guerre
Les anciens du village croyaient à l’existence du monstre de la mine.
Certains l’avaient même vu, tandis que d’autres avaient fui vers des villages reculés, dans les montagnes, pour lui échapper.
Sa seule existence était une calamité, et seul un chevalier d’un ordre religieux pouvait l’arrêter.
Le chevalier était donc la plus puissante arme dont l’humanité disposait.
Mais dans un village où les habitants passaient toute leur vie à travailler dans les mines, nul ne connaissait cette réalité ; la présence d’un homme comme Sion ne leur disait donc rien.
Ils ne comprenaient pas le pouvoir destructeur que détenait un chevalier de la déesse.
Seul Tier, qui avait un peu voyagé, s’efforçait désespérément de prouver la valeur de Sion.
« Oui ! À Foils, la rumeur court déjà. Le seigneur Sion est plus fort que les chevaliers de l’Église de la Lumière ! »
« L’Église de la Lumière ? Ce n’est pas la plus grande Église ? »
« Plus fort que les chevaliers de l’ordre de la divinité des Mains ? »
À cette affirmation, selon laquelle il était plus fort que l’Ordre de l’Épée sacrée, les villageois réagirent enfin.
Il fallait donc d’abord être célèbre pour qu’on vous prenne au sérieux.
Ce n’est qu’après avoir appris qu’il surpassait l’Ordre de l’Épée sacrée que les villageois commencèrent à comprendre l’importance de Sion.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
Pris au dépourvu par ces louanges, Sion esquissa un sourire gêné.
« P-Plus fort que l’Église de la Lumière ? »
« C’est possible, ça ? »
« Tu prétends que ce gamin est plus fort que les chevaliers du Royaume sacré ? Tier ! »
« Vous ne comprenez toujours pas, même après ce que vous venez de voir ? Ces minables bandits ne lui arrivent pas à la cheville ! »
« Surveille tes paroles ! Quelqu’un pourrait t’entendre ! »
Quelques villageois réprimandèrent Tier, comme s’il avait proféré un blasphème.
Même l’idée qu’il pût être plus fort que l’Ordre de l’Épée sacrée n’effaçait pas tout à fait leur peur des bandits.
« Ma petite sœur a été enlevée ! Je ne sais même pas si elle est encore en vie ! Pas vrai, monsieur Lumen ? Votre fille a été kidnappée, elle aussi ! Et vous, tante Rea, vous êtes restée là à regarder votre sœur se faire enlever ! »
Tier se frappa la poitrine en les suppliant.
Une fois lancé, il ne put s’empêcher de laisser éclater sa colère.
« Combien de temps allez-vous encore trembler de peur ? Combien de temps allez-vous encore laisser votre famille vous être arrachée ? Vous n’êtes même pas en colère ? »
« Qui n’est pas en colère ? »
« Nous n’avons simplement pas la force de riposter… Il faut bien qu’on survive, non ? »
« Ils ont dit qu’ils nous les rendraient si nous ne faisions pas d’histoires. Mieux vaut ne pas faire de vagues. »
« Vous croyez vraiment à une promesse de bandits ? »
« Nous n’avons pas le choix ! Tu voudrais qu’on meure tous ? À quoi bon mourir pour rien ? »
« Haa… ! »
Tier était si frustré qu’il avait l’impression d’avoir une épine coincée dans la gorge.
Sion comprenait ce qu’il ressentait.
Mais il comprenait aussi parfaitement le point de vue des villageois.
« Sans force, il est naturel qu’ils agissent ainsi. Ils ne peuvent pas croire. Ils n’ont plus la force mentale nécessaire pour croire. »
Il faudrait du temps et une longue période de paix pour réparer les esprits écrasés par une violence et une terreur incessantes.
Les habitants d’ici étaient épuisés, corps et âme.
Sion posa une main sur l’épaule de Tier et secoua la tête.
« Tier. Arrête. Pour l’instant, ils ne nous écoutent pas. »
« Quoi ? Mais… »
« Il faut leur montrer par nos actes. Une fois le problème réglé, les villageois comprendront. Conduis-nous jusqu’à leur chef, s’il te plaît. Tu sais où il est, n’est-ce pas ? »
« J-Je connais les sentiers de la montagne, mais… »
Le chef du village interrompit Tier et l’avertit d’un ton inquiet.
« Vous comptez vraiment y aller seuls ? Ils doivent être au moins trente, à l’heure qu’il est. »
« Je ne peux pas fuir simplement parce que le terrain nous est défavorable. »
Sion répondit avec calme, comme s’il s’agissait de la chose la plus naturelle au monde.
En effet, tel était le chemin qu’un Apôtre de la Déesse de la Guerre était destiné à suivre.
« Je vous avais pourtant… averti. »
Le chef du village l’avait mis en garde, mais Sion ne broncha pas.
« Ma déesse me protégera. N’ayez pas peur. »
À la vue de la détermination de Sion, le chef hocha la tête, comme s’il venait lui aussi de prendre une décision.
« Tier. Conduis-le sur le sentier de gauche après le Rocher du Poing. Il mène au chemin qui passe derrière la mine. »
« … Oui, chef. »
« Ils viennent d’envoyer quelqu’un, alors ils baisseront leur garde jusqu’au lever du soleil. C’est tout ce que je peux faire pour vous, seigneur chevalier. Si vous n’êtes pas revenu d’ici une demi-journée, nous évacuerons le village. Cela voudra dire que vous avez échoué et que nous devrons trouver nous-mêmes un moyen de survivre. »
Sion acquiesça.
Le simple fait de ne pas leur barrer la route était déjà d’une grande aide.
« Je serai revenu avant. »
« Je vous en prie, revenez sain et sauf. »
« Vous n’aurez plus à souffrir. »
« … »
Le chef du village se détourna, et le chevalier gravit la montagne sans prendre congé.
***
Après avoir grimpé un peu plus haut, Sion se retourna et vit les villageois commencer à préparer leur départ de la vallée.
Comme le chef l’avait dit, ils craignaient des représailles si les choses tournaient mal et tentaient de s’enfuir avant qu’il ne soit trop tard.
Leurs proches avaient beau avoir été kidnappés, ils ne pouvaient rien faire.
« Ceux qui peuvent survivre doivent survivre. »
Alors que Sion s’attristait du sort des villageois…
« Grr… J’enrage, j’ai envie d’en crever ! Je suis moi-même un lâche, mais je ne comprends pas pourquoi tout le village est devenu une bande de trouillards ! »
Tier déchargea sa colère sur un arbre, qu’il frappa de sa hache.
Sion le regarda et eut un petit rire.
« Baisse la voix, Tier. Les bandits qui patrouillent dans les environs pourraient t’entendre. »
« Ah, oui. Pardon, seigneur… »
Tier baissa la voix, mais sa colère ne retomba pas.
« Non ! Même s’ils ont peur, comment peuvent-ils rester là sans rien faire alors qu’on leur enlève leurs filles, leurs sœurs et leurs frères ? »
« … C’est parce que tu es courageux, Tier. »
« Quoi ? »
Tier haussa un sourcil.
Il ne comprenait sincèrement pas ce que Sion voulait dire.
« Tu es un homme courageux. »
« Mais qu’est-ce que vous racontez… »
Sion sourit et s’expliqua.
« Agir quand on est en crise, dire ce qu’on pense devant tant de gens… Ce n’est pas facile, tu sais. Moi-même, je n’en serais pas capable. »
En réalité, c’était grâce au courage de Tier que Sion était arrivé jusqu’ici.
Et aujourd’hui, une femme inconnue avait été sauvée.
Aucun villageois ne salua les efforts de Sion ni ne le remercia, mais il en éprouva tout de même de la satisfaction.
Tier lui était reconnaissant.
Et la Déesse Achille le savait sûrement.
« Tu es quelqu’un de spécial, Tier. Tu n’as donc pas besoin de te mettre en colère. Les gens comme toi deviennent des héros. Nous allons régler le problème, voilà tout. »
Le moment venu, les gens comprendraient sans qu’on ait besoin de le leur expliquer.
On ne fait pas le bien pour être reconnu.
[Tu es noble par toi-même, sans qu’on ait besoin de te l’enseigner, mon enfant.]
La déesse sourit, satisfaite.
Elle ne regrettait pas d’avoir insufflé le pouvoir divin dans le cœur de Sion.
« Merci d’avoir pris ma défense tout à l’heure, Tier. Je te prenais pour un lâche, mais je te présente mes excuses. Je suis désolé. »
Sion parlait avec sincérité.
Mais ces mots, prononcés sans trop y penser, frappèrent Tier en pleine poitrine comme des carreaux d’arbalète.
« Un héros… ? Moi ? »
« Oui. »
De toute sa vie, il n’y avait jamais songé.
Il aurait pu être quelqu’un de spécial.
« Mais tout le village me déteste. »
En réalité, Tier avait passé toute sa vie à être mal aimé. Cela lui avait toujours donné un sentiment d’infériorité, à lui, le jeune bûcheron.
« J’ai bien vu que certains te traitaient ainsi. Il y avait une raison ? »
« Mes parents sont morts. J’ai dû compter sur les voisins pour manger, alors ils me trouvaient encombrant. Ils me traitaient comme un parasite. »
Fouit, fouit !
Tier abattit sa hache sur les jeunes pousses qui sortaient de terre à proximité, les lèvres pincées.
Ses parents étaient morts peu après la naissance de sa petite sœur. Pour la sauver, il avait dû ravaler toute fierté et toute dignité.
La vie de Tier ressemblait à sa hache ébréchée.
Qui aurait bien pu détester un homme pareil ?
… En tout cas, pas Sion.
« Mais à mes yeux, Tier, tu es quelqu’un de bien. Tu es assez spécial, crois-moi. »
« Seigneur… »
« Tu as un courage dont je serai toujours dépourvu. »
« Hé… Recevoir de tels compliments d’un chevalier de l’Église… ! »
Tier ouvrit grand la bouche, laissant apparaître ses incisives proéminentes.
C’était la première fois de sa vie qu’on reconnaissait sa valeur.
Et par un noble chevalier, qui plus est. Était-ce un rêve ?
« Hé hé hé… Non, seigneur. C’est vous qui êtes quelqu’un de spécial. Je crois en votre maîtrise de l’épée. Allons battre ces bandits ! »
« Oui. »
Bien qu’ils aient le même âge, Sion était digne de respect.
Tier voulait continuer à le suivre et apprendre de son attitude et de ses valeurs.
« Si possible, apprendre aussi à manier son épée. »
Sion pointa du doigt le chemin devant eux.
« C’est le Rocher du Poing ? On dirait vraiment un poing. »
« Tu as l’œil. Hé hé. »
Pour une raison ou une autre, le sourire niais de Tier déplut à Sion. Il avait l’impression que celui-ci était soudain devenu quelqu’un d’autre.
« Dépêchons-nous. »
Sion prit le sentier de gauche, presque comme s’il cherchait à éviter Tier.
***
Tier ne quittait pas Sion d’une semelle.
Il voulait lui dire quelque chose.
Mais rien ne lui venait à l’esprit.
Ils n’avaient presque rien en commun, et l’écart entre leurs rangs sociaux était immense.
En fait, il n’était pas normal qu’ils marchent ainsi côte à côte, aussi tranquillement.
Sion était d’une tolérance exceptionnelle.
« Pourquoi est-ce qu’il agit comme ça ? Tout le temps. »
Sion se sentait un peu gêné, mais la déesse trouvait la situation amusante.
Elle n’avait jamais vu Sion aussi décontenancé.
Enfin, Tier trouva quelque chose à dire.
« Au fait, seigneur… Vous devez vous sentir offensé, mais est-ce que ça va vraiment ? »
« Offensé ? Pourquoi ? »
« Eh bien… Vous êtes quelqu’un d’un rang élevé… Et le village ne vous a pas accueilli comme il fallait ; en fait, ils se méfiaient de vous. »
Sion soupira et posa le pied sur un rocher en pente.
En effet, c’était désagréable.
Que l’on manque de respect à Sion lui-même lui importait peu, mais que l’Église de la Guerre soit méprisée était loin de lui plaire.
« C’est peut-être parce que mes capacités sont insuffisantes, ou que mon Église n’a pas assez bonne réputation. »
« Ce n’est pas… »
Sion esquissa un sourire amer.
Il ne pouvait pas régler ce problème sur-le-champ.
Changer l’opinion générale sur l’Église de la Guerre était aussi difficile que d’arracher les étoiles au ciel.
« Ce n’est pas la faute des villageois. Après tout, toi non plus, tu ne connaissais pas l’Église de la Guerre, n’est-ce pas ? »
« E-Eh bien, non. »
« Alors, je devrais leur trancher la tête parce que je me sens offensé ? »
« Kyaa ! »
Tier porta la main à son cou pour vérifier que sa tête y était toujours. Heureusement, elle était bien en place.
Rien que de repenser à l’impolitesse dont il avait fait preuve la veille le faisait frissonner.
Si Sion avait été un noble ordinaire ou un haut prêtre, Tier serait mort depuis longtemps.
« Non, bien sûr que non. »
« Alors, je serais un bandit. »
Tier écouta attentivement les paroles de Sion.
Il les tenait pour de précieux enseignements.
« Voilà à quoi devrait ressembler un vrai prêtre. Quant aux prêtres des autres Églises… pff. »
L’affection de Tier pour Sion et l’Église de la Guerre à laquelle il appartenait ne cessait de grandir.
Enfin, un campement de bandits apparut à leurs yeux.
Une palissade de pieux aiguisés l’entourait, et les environs étaient désolés.
Des morceaux de bois pourri et des pièces de métal rouillées jonchaient le sol, témoignant du délabrement des lieux.
Sion et Tier s’accroupirent dans les hautes herbes et observèrent prudemment les environs.
Sion plissa les yeux et scruta le camp.
Un homme gardait l’entrée.
À part lui, pas âme qui vive.
« Il n’y en a qu’un. Les autres doivent être à l’intérieur. »
« Seigneur… Qu’allez-vous faire ? »
Cling.
En réponse à la question discrète de Tier, Sion tira lentement son épée.
« J’ai compris quelque chose tout à l’heure. »
Il murmura à voix basse en se relevant.
Aussitôt, l’atmosphère autour de lui changea.
Le garçon candide avait disparu. À sa place se dressait un guerrier, enveloppé d’une aura glaciale.
« Inutile de laisser aux vauriens la moindre chance de parler. »
« Pardon… ? »
« Reste ici, Tier. Tu ne ferais que me gêner si tu intervenais. »
Le regard de Sion se fit froid et acéré.
L’heure était venue de faire couler le sang.
Ce n’était pas un simple combat.
C’était le châtiment de la déesse contre les criminels qui avaient piétiné les faibles.
L’heure de l’exécution avait sonné.
Fouit.
D’un mouvement du poignet, l’épée bondit dans les airs.
Elle tournoya.
Au moment où il rattrapa la lame en prise inversée, Sion abaissa son centre de gravité.
Fouaah.
Il ramena l’épaule en arrière et fit un grand pas en avant.
Chlak !
Il lança son épée.
La lame fendit l’air et transperça la poitrine du garde.
Sans s’arrêter, elle s’enfonça profondément dans la palissade derrière lui.
« Guh… k. »
Le garde s’effondra sans vie, sans même pousser un cri. Un pieu de la palissade lui ressortait entre les côtes.
Sion s’avança lentement et retira son épée de la poitrine de l’homme.
Crîîî.
Lorsqu’il franchit l’entrée du camp, les bandits qui se reposaient à l’intérieur tournèrent les yeux vers lui, un à un.
Ils le dévisagèrent, déconcertés.
Mais bientôt, leurs regards se chargèrent d’une hostilité instinctive.
Sion soutint calmement leurs regards et prit lentement la parole.
« Au nom de la Déesse de la Guerre, je vous condamne. »
Parution : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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