Chapitre 188
Ch. 188 — Apôtre de la Guerre
L’atmosphère qui émanait de la foule lancée à toute allure était assez sinistre pour en devenir inquiétante. Après avoir traversé une période chaotique, même les bandes de brigands étaient à leur comble de cruauté.
On ne pouvait compter sur personne, et la nourriture se faisait rare.
Comme l’Histoire l’avait montré, la période d’après-guerre était misérable. Il était naturel que les bandes de brigands pullulent.
Si l’on négligeait encore un peu la situation, les pseudo-religions vouant un culte aux Dieux maléfiques ne tarderaient pas à refaire surface.
« Les humains… »
La Déesse de la Guerre connaissait mieux que quiconque cette réalité. Une histoire terrible et sinistre se répétait. Même les Déesses ne pouvaient rien y changer.
« Le Dieu de la Destruction avait-il vraiment raison ? »
C’était une question à laquelle même les Déesses continuaient de réfléchir longuement.
Achille ne quittait pas des yeux la bande de brigands qui galopait à vive allure en tournant autour d’elles.
« Ils sont plutôt entraînés. »
C’était normal, puisque les chevaliers qui avaient autrefois servi une certaine Déesse s’étaient faits brigands.
Le chef de la bande fonça sur Achille. Il galopait à une vitesse prodigieuse. Une force écrasante se ruait de front sur elle.
« Achille ! »
Une Déesse poussa un cri.
Même si elle était la Déesse de la Guerre, Achille n’était plus qu’une simple femme, dépourvue du moindre Pouvoir divin. Si sa tête était tranchée ainsi, elle ne pourrait pas ressusciter. Elle ne pouvait pas non plus compter sur des bénédictions ou des prières.
Achille en faisait clairement trop.
« C’est dangereux ! »
Fiiiou !
La lame du brigand brilla.
Achille retint son souffle et suivit la pointe de l’épée jusqu’au bout.
Frouf ! Tchak !
Achille attrapa à deux mains la lame qui fusait vers sa nuque. La vitesse du coup l’empêcha de l’arrêter complètement.
Elle se laissa entraîner dans le sens de l’attaque, prit appui au sol et bondit d’un seul mouvement pour grimper derrière le brigand, sur son cheval.
Son geste était souple et splendide, comme une danse.
« Quoi ? Impossible ! »
Les Déesses en restèrent bouche bée.
Leurs inquiétudes n’avaient aucun fondement. Elles eurent honte d’avoir pris Achille pour une simple femme.
« Oui, c’est la Déesse de la Guerre. »
Même privée de ses pouvoirs, Achille restait Achille.
La Déesse de la Guerre, celle qui faisait même trembler les Dieux maléfiques.
Déesse du combat et incarnation suprême de la violence.
Quelle folie d’avoir pu s’inquiéter pour elle !
« Lâche-moi ! »
Le brigand se débattit. Il saisit les vêtements d’Achille et tira dessus, dans l’espoir de la faire tomber et d’en finir.
Mais Achille ne se laissa pas faire. D’un geste rapide et précis, elle lui déroba son épée et la posa contre sa gorge.
« Arrête ton cheval. »
« Hein ? Quand… ? »
« Dépêche-toi ! »
Achille cria. Du sang maculait la lame.
Hiiii !
Le cheval se cabra puis s’arrêta.
Il renâcla et souffla bruyamment. Il semblait ne pas apprécier d’avoir deux personnes sur son dos.
Achille ordonna froidement :
« Dis à tes hommes de descendre et de jeter leurs armes. »
« Et si je refuse ? »
« Je ne connais pas la pitié, humain. »
« Tu as une façon bien arrogante de parler. »
« … »
Achille enfonça un peu plus la lame. Quand l’acier froid toucha sa luette, le brigand finit par céder.
« Jetez vos armes et descendez ! On se rend ! »
« C-Chef ! »
« Putain, obéissez ! Vous voulez me voir crever ? »
« Euh… »
Les brigands descendirent et jetèrent leurs armes. Achille fit signe aux autres Déesses de les récupérer et de maîtriser les brigands restants.
Celles qui avaient compris au quart de tour s’exécutèrent. Comme elles n’étaient plus que de simples femmes, la tension était à son comble.
Leurs mains tremblaient en ramassant les armes.
« C’est insensé. Vous êtes de parfaites débutantes. Même si vous n’êtes qu’entre femmes, qu’est-ce qui vous a pris de vous aventurer par ici ? Et sans armes, en plus ? »
« … Ça ne te regarde pas. »
Achille descendit de cheval. Elle garda la lame entre les jambes du brigand, au cas où il tenterait de fuir. Celui-ci obéit, couvert de sueur froide.
« Putain, et maintenant ? J’espère que vous allez simplement nous laisser la vie sauve. »
« Je ne vois aucune raison de vous épargner. »
Achille répondit d’un ton glacial. C’était en fait la première fois qu’elle menaçait des humains, l’épée à la main.
Au cours des innombrables batailles qu’avait livrées la Déesse de la Guerre, ses ennemis avaient toujours été des Dieux maléfiques et des démons. Elle affrontait des humains ordinaires pour la première fois.
« C’est étrange… »
Elle s’était toujours battue pour protéger les humains. Mais les Dieux maléfiques et les démons avaient disparu de ce monde.
Elle ne savait plus pour quoi elle devait mener la guerre.
La guerre ne disparaissait pas, et c’était précisément pour cela que la question se posait.
« Dois-je assister aux guerres entre humains ? Non… Les Déesses ont-elles encore leur place dans ce monde ? »
Tout en ruminant ces pensées, Achille rassembla les brigands au même endroit.
À genoux, ils la supplièrent de les épargner.
« On avait faim. »
« On n’avait pas le choix, il fallait voler pour nourrir nos familles ! »
Une Déesse claqua la langue.
« Et tu crois que ça justifie de voler les biens des autres ? Quelle pensée égoïste ! »
« Eh bien, on n’y peut rien. »
« On n’y peut rien ? »
« Oui ! Qu’est-ce qu’on était censés faire, alors ? Même les bêtes chassent et mangent pour vivre ! »
« … »
Les Déesses ne trouvèrent rien à répondre. À vrai dire, elles ne cherchèrent même pas à le contredire.
Elles savaient bien que répéter : « Vous êtes des humains, pas des bêtes » ne servirait à rien.
« Qu’est-ce qu’on fait, Achille ? »
Les Déesses se tournèrent vers Achille. En tant que meneuse, elle devait prendre une décision.
Après un instant de réflexion, Achille entrouvrit ses lèvres rouges.
« Humain. Ta bande compte-t-elle uniquement ces hommes ? »
« … Non. »
« Alors ? »
« Nous avons un repaire à part. Il y a un petit village à flanc de montagne. On s’y cache. »
« Combien d’hommes en état de se battre ? »
Le chef réfléchit un instant avant de répondre :
« Deux fois plus qu’ici. »
« C’est une belle bande. Vous auriez pu servir de milice pour défendre ce village. »
« Ça, c’est une autre histoire. On veut juste vivre libres, tu comprends ? »
« Les humains… »
Achille soupira. Le chef des brigands prit son courage à deux mains et demanda :
« Depuis tout à l’heure, tu répètes “humain, humain”. Ça veut dire que vous n’êtes pas des humains ? »
« Quoi ? »
« C’est un peu bizarre. Qui êtes-vous, au juste ? Vous êtes toutes magnifiques… Vous seriez de sang impérial ? »
Leurs visages incarnaient la beauté. On aurait pu les prendre pour des elfes.
À vrai dire, ce malentendu les arrangeait. Répondre qu’elles étaient des Déesses aurait été compliqué à bien des égards.
« … C’est ça. »
« Eh bien, vous devez souffrir, vous aussi. Les elfes sont maintenant opprimés. Vous avez dû fuir, pas vrai ? »
« Hum. »
Depuis que l’autorité des Déesses s’était effondrée, les elfes, qu’on avait traités comme leurs propres enfants, avaient naturellement commencé à être méprisés eux aussi.
De plus en plus d’elfes fuyaient dans les forêts ou les montagnes pour s’y cacher. À en croire les rumeurs, certains étaient même chassés.
« C’est le chaos. Sion doit vite renforcer et organiser ses forces. »
Après un moment de réflexion, Achille déclara :
« Conduis-nous auprès de ta bande. »
« Hein ? Qu’est-ce que vous allez faire là-bas ? »
« Nous allons prendre le village. »
« Hein ? »
« Quoi !? »
Les brigands et les Déesses eurent la même réaction. On aurait dit qu’elle annonçait qu’elles allaient écraser la bande au lieu de poursuivre tranquillement leur chemin.
« Tu cherches les ennuis, Achille ? »
« Je fais ce qui doit être fait. »
« Ça ne nous plaît pas. Nous ne pouvons même pas nous battre. »
« Je n’ai besoin que de me battre moi-même. »
« Je sais que tu es forte, mais tu es seule ! »
Achille ne prêta aucune attention à leurs objections.
« On ne peut pas choisir uniquement les terrains qui nous avantagent. »
« Je vais devenir folle. »
Elles ne souhaitaient pas un voyage ordinaire, mais n’avaient pas non plus imaginé qu’elles partiraient à la recherche de combats. Les Déesses furent plongées dans la confusion.
« Conduis-nous. »
« Espèces de nobles cinglées ! »
« La ferme et guide-nous, humain. »
Achille planta la pointe de son épée dans le dos du brigand. Le sang coula en abondance, mais elle se rendit compte un peu tard qu’elle n’avait aucun moyen de le soigner.
Achille ferma les yeux très fort et cria :
« … Dépêche-toi ! »
« Aïe ! »
***
« C’est bien là ? »
« Oui… »
Le brigand répondit en suant à grosses gouttes. Gravir la montagne en saignant était un véritable enfer.
Mais cette folle ne leur accordait aucun répit, et il avait l’impression qu’il allait vraiment y laisser sa peau.
« Très bien. Maintenant, entre avec moi. »
« E-entrer ? Qu’est-ce que vous allez faire ? »
« Je vais leur proposer de se rendre. »
Le chef des brigands fronça les sourcils. Il pinça les lèvres et se tortilla comme s’il avait quelque chose à dire.
« Pourquoi cette tête ? »
« Cette tête… Non, ce n’est pas ça. Il y a un malentendu, et j’ai quelque chose à vous dire. »
« Je t’y autorise. »
Le brigand trouvait vraiment étrange la façon de parler de cette femme. Quoi qu’il en soit, il prit la parole sans le laisser paraître.
« Je ne suis pas le chef de ce village. Je commande juste une équipe de sortie, plus ou moins. Enfin, je ne suis pas un petit chef, j’ai quand même un rang assez élevé, mais… »
« Pourquoi ne le dire que maintenant ? »
Le brigand se gratta la tête.
« P-parce que vous ne me l’aviez pas demandé. »
Achille soupira. Elle allait devoir changer de plan.
« Nous n’avons pas le choix : il faut les soumettre par la force. »
« Vraiment ? »
« Et quoi d’autre ? Ils n’obéiront pas gentiment si on se contente de leur demander. »
« C-c’est vrai, mais aaah ! »
Achille lui pinça la joue. Le brigand eut l’impression qu’elle allait lui arracher.
La force de cette femme n’avait rien d’ordinaire. C’était un véritable monstre.
« Ne rajoute rien à mes paroles, humain. »
« Ah, non ! Je dois vous dire ça ! »
« Quoi ? »
Achille demanda cela en s’essuyant les doigts sur des feuilles. Le brigand répondit d’un ton maussade :
« Notre capitaine est fort. »
« Pff— ! »
Une des Déesses qui écoutaient se prit le ventre en éclatant de rire. Les autres réprimèrent elles aussi leurs sourires sans un bruit.
« Qu-quoi ? Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? »
« Il est fort à quel point ? »
Achille posa calmement la question. Elle était la seule Déesse à ne pas sous-estimer l’adversaire.
« Même s’il est devenu chef de brigands, il était autrefois chevalier dans un bataillon du Saint Royaume. Il a même servi le célèbre Sir Lagan. »
« Ah, je vois. »
« Ah, je vois ? Ah, je vooois !? »
Achille fronça les sourcils. Le sourire narquois du brigand lui déplaisait vraiment.
« Tu as entendu ce que je viens de dire ? Je sais que tu es plutôt forte, mais ton adversaire était un ancien chevalier du Saint Royaume ! Tu as choisi le mauvais adversaire ! »
« C’est ça ? »
« Oui ! Même maintenant, tu peux jeter tes armes et t’enfuir. Puisque je t’ai laissé la vie sauve, je vais oublier tout ça et reprendre ma route ! »
À sa manière, le chef des brigands faisait preuve de gentillesse. C’était d’autant plus drôle qu’il n’avait pas l’air de mentir.
« Je sais. Alors, montre le chemin. Entre et appelle ton capitaine. »
« Tu es folle, ou quoi ? Sérieusement ? »
Chlak.
Achille lui planta de nouveau son épée dans le dos. Le brigand blêmit. Cette femme n’avait vraiment rien de normal.
« Sérieusement. »
« D-d’accord. Tu ne le regretteras pas ? Je t’aurai prévenue. »
« Oui, oui. »
Le brigand les guida le long du chemin. Il se montra à la sentinelle, puis passa. Comme il revenait en otage, le village fut bientôt en émoi.
Peu après, le véritable chef du village, celui que le brigand redoutait tant, apparut.
Il avait l’air aussi fort que son subordonné l’avait prétendu. Sa carrure robuste et les cicatrices de son visage témoignaient de la vie qu’il avait menée.
« Dites-moi ce que vous exigez ! »
« Dissous ce village, vis tranquillement et correctement, et cesse de voler les biens d’autrui. »
« … Tu débites de vieilles maximes. Tu es une idiote qui ne sait pas à quelle époque elle vit. »
« Quoi ? I-idiote ? »
Fiiiou.
Le chef des brigands dégaina son épée. Même le geste avec lequel il la tira du fourreau était exceptionnel. Il n’avait vraiment pas l’étoffe d’un brigand.
C’était l’époque qui avait fait tomber cet homme puissant.
« Je ne suis pas d’humeur à jouer à ce petit jeu aujourd’hui. Attaquez. Je vais t’apprendre à tes dépens comment va le monde, elfe. »
« Hum. »
Les veines saillirent sur la tempe d’Achille.
« Si tu ne retires pas ce que tu viens de dire, je vais te faire goûter au feu. »
« Tu te mets en colère pour pas grand-chose. »
Frouf !
Achille lança le brigand qu’elle tenait en otage.
« Haa ! »
Le chef des brigands profita de cette ouverture pour se ruer sur elle.
Achille prit calmement sa garde.