Chapitre 158
Ch. 158 — Apôtre de la Déesse de la Guerre
Au sud d’Elim, au-delà des marécages, s’étendait le territoire de l’Église du Feu, le long du littoral.
Des statues de la Déesse du Feu se dressaient partout, accompagnées d’églises et de forteresses bâties pour les protéger.
La région méridionale était si indépendante et si repliée sur elle-même
qu’on aurait presque pu l’appeler le royaume du Feu,
séparé géographiquement de la cour impériale comme du Saint Royaume.
Elle avait donc sa propre culture, sa population et son armée.
Il n’était guère étonnant, dès lors, que des tours de guet jalonnassent densément la frontière du domaine de cette Église.
« Sion, de l’Église de la Guerre ? »
Altmann, garde de la tour de guet numéro quatre au nord-ouest, fronça ses sourcils sombres.
« Ouais ! Qu’est-ce que tu fabriques ces derniers temps ?
Tu entends son nom et tu fais comme si tu ne l’avais jamais entendu ?
Altmann, tu ne connais pas Sion ? Pff… Ptoo ! »
Bento cracha un mollard à l’extérieur de la tour de guet.
Altmann grimaça en voyant la masse jaunâtre coller à la meurtrière.
« Ces derniers temps, j’étais juste occupé avec Mary, du Toit Noir. »
« Mary ? C’est pas cette prostituée célèbre ? »
« Espèce de petit con, surveille ta langue ! Elle va bientôt devenir ta belle-sœur. »
« Quoi !? »
Altmann rougit et se frotta sous le nez.
Bento observa un instant l’expression de son camarade, puis montra les dents.
« Espèce de taré… Tu es sérieux !? »
Bento en resta stupéfait.
Altmann évita de répondre ; son silence en disait long.
« Si tu donnes ton cœur à une femme qui couche avec des hommes pour de l’argent, t’es un idiot, tu le sais ? »
« La ferme, espèce de salaud ! Mary est différente, elle n’est pas comme ces putes à deux sous. »
« Oh, mon Dieu, mon Dieu… Quel imbécile. »
Bento se frappa la poitrine, une technique de négociation agressive dont les femmes du Toit Noir avaient le secret.
Il avait vu des pigeons comme Altmann des centaines de fois.
« Écoute mon conseil : contente-toi de t’amuser avec elle, d’accord ? Sinon, tu finiras vraiment humilié. »
« La ferme. Je m’en occuperai moi-même. Contrairement à toi, puceau qui n’a même jamais été marié ! »
« Au moins, moi, je n’ai pas divorcé pour avoir trompé ma femme ! »
« C’est quand même mieux que toi. »
« Espèce de fils de… Attends. »
Les deux gardes qui se chamaillaient se turent soudain, remarquant l’absence de chants d’insectes.
« … »
C’étaient des soldats aguerris, à l’instinct affûté.
Ils savaient qu’il fallait rester sur leurs gardes quand le silence tombait brusquement.
Fouuu…
Mais cela ne dura qu’un instant.
« C’est juste le vent. »
« Un loup est probablement passé par là. T’as eu peur pour rien, froussard. »
Rien ne pouvait arriver dans cette contrée paisible.
Tout au plus, quelques gobelins pouvaient traverser les marécages, tirer deux ou trois flèches, puis s’enfuir.
Et même eux avaient été exterminés depuis longtemps, lors d’opérations conjointes avec l’Église de la Guerre.
Bento se retourna.
« Pff, quel idiot. Reprends-toi ! Si tu écoutes ton grand frère, tu trouveras une femme bien, même en dormant ! »
« Va te faire voir. Bref… redis-moi. »
Altmann changea de sujet pour éviter cette conversation désagréable.
La question le taraudait depuis un moment.
« Quoi ? »
« Qui est exactement ce “Sion de l’Église de la Guerre” ? »
« Ah… ça… »
Pik !
Quelque chose frappa Bento à la tempe,
avec une précision et une vitesse incroyables.
Ses yeux roulèrent aussitôt dans leurs orbites, ne laissant voir que le blanc.
Bento s’effondra. Ce n’était pas une flèche.
« Une pierre ? Qui est là !? »
Altmann dégaina son épée et scruta l’ouverture de la forteresse.
Il aperçut le mollard de Bento, collé à la meurtrière.
Bam !
Une autre pierre passa à côté du crachat et frappa Altmann.
« Gaaah ! »
Altmann se tint l’œil en se tordant au sol.
Son globe oculaire le brûlait ;
il avait l’impression qu’il avait éclaté. Du sang maculait sa paume.
Il n’osait pas vérifier s’il avait perdu son œil.
Il rassembla plutôt son courage pour faire autre chose.
« C’est une embuscade ! Je dois les prévenir… ! »
Reprenant ses esprits, Altmann tendit la main vers le cor accroché au mur.
Kling.
« Ne bouge pas. »
Un métal froid lui effleura la gorge.
Altmann, qui s’apprêtait à se relever, leva aussitôt les deux mains en signe de reddition.
« On n’a pas tué ton camarade, on l’a juste neutralisé. On va discuter un peu. »
C’était la voix d’un jeune homme.
Altmann n’avait pas le temps de voir son visage,
et ne se sentait pas non plus autorisé à le faire.
D’autres pas approchèrent. Cette fois, deux femmes.
L’une d’elles gémit en examinant Bento, inconscient.
« H-hé… J-je suis désolée ! J’ai essayé de maîtriser ma force… »
« Espèce de folle ! Tu lui perces la tempe et tu dis “désolée” ? Tu crois que ça suffit, “désolée” !? »
« Hii ! Son œil ! Son œil ! »
« Ça va. La pierre n’a pas traversé. Sa vue sera juste un peu moins bonne, c’est tout. »
« A-alors… tant mieux… ! »
Altmann, lui, était loin d’aller bien et ne comprenait rien à ce qui se passait.
Tout ce qu’il pouvait faire, c’était supporter la douleur dans son œil et obéir à la voix de l’homme.
Contrairement aux femmes affolées, le jeune homme demanda calmement :
« Indique-nous le chemin le plus rapide vers l’Église du Feu. Tu garderas la vie sauve. »
« L-l’Église du Feu ? Vous voulez dire la cathédrale principale ? »
« Oui. »
Altmann déglutit péniblement.
Il s’imagina le pendentif du Feu autour de son cou qui se mettait à brûler.
« Je ne peux pas trahir la déesse que je sers. Décapitez-moi, tout simplement. »
Une voix féminine juvénile prit alors la parole :
« Qu’est-ce que tu fais ? Il demande à mourir ! »
« … Dame Kaia, tu ne devrais pas tuer les gens à la légère. Tu devrais vraiment corriger cette habitude. »
« Un humain ose me faire la leçon ? La fin des temps est vraiment arrivée. »
« O-ouais ! La fin des temps… Et à qui la faute !? »
« Tais-toi. »
« Hii ! »
Altmann était perplexe.
« Kaia ? »
Il avait déjà entendu ce nom quelque part.
Il lui semblait étrangement familier.
« Non, ça ne peut pas… »
Écartant ces pensées, Altmann se concentra :
il devait trouver un moyen de donner l’alerte sur cette embuscade.
Il ne pouvait pas mourir ici.
« Je vais survivre, quoi qu’il arrive, et demander Mary du Toit Noir en mariage. »
Il s’imagina une vie heureuse avec Mary et trois enfants : d’abord un garçon, puis une fille, et le troisième, peu importe.
« Leurs prénoms… »
L’espoir de cet avenir lui insuffla une force et un courage inattendus.
« Je peux devenir un héros. »
S’il triomphait et repoussait les intrus, il serait promu, peut-être même à la tête de sa propre unité.
Un meilleur salaire, c’était une maison, la stabilité…
… et donc une bien plus grande chance que Mary accepte sa demande en mariage.
Sa résolution se raffermit. Le feu lui parcourut le cœur.
« Que le feu de ma mère veille sur moi, déesse Agnia ! »
Altmann serra les dents et cria :
« Hyaaaah ! »
Il se tortilla comme une martre et roula vivement au sol,
puis s’empara de son épée et taillada la cheville de l’homme qui se précipitait vers lui, trop tard.
« Agh ! »
Le sang jaillit du talon de l’homme. Il s’effondra, incapable de bouger.
Il n’en restait que deux : la fille appelée Kaia,
et la folle en larmes.
« C’est… de la légitime défense ! »
La folle dégaina son épée et chargea.
Altmann esquiva son premier coup avec agilité, fit un pas de côté et lui enfonça sa lame.
Pouf !
Un flot de sang chaud jaillit du flanc de la démente.
« Aaah ! Aaah… ! »
Elle s’écroula en gémissant,
tentant frénétiquement de rentrer ses entrailles qui s’échappaient, toujours en larmes tandis qu’elle mourait.
« Quelle folle, sérieux. »
Bam !
Altmann repoussa la femme hystérique d’un coup de pied, puis fixa la fille appelée « Kaia ».
« Une gamine ? »
Ce ne fut qu’à cet instant qu’il la vit clairement :
une enfant d’à peine dix ans, d’une beauté irréelle, qui le dévisageait de ses grands yeux froids.
Remarquant ses pupilles singulières, ornées de motifs en spirale, Altmann déclara :
« Je ne tue pas les enfants, surtout pas les filles. »
Kaia ricana, comme si elle trouvait cela absurde.
« Que de bonté inutile. »
« Hé… les hommes comme moi font de bons maris et ont du succès. »
Altmann se détendit.
Même si la fille chargeait, il n’aurait qu’à la repousser du pied.
« J’ai maîtrisé les intrus. Je suis un héros, maintenant. »
Altmann sourit béatement, porta le cor à ses lèvres, inspira profondément jusqu’à sentir sa poitrine prête à éclater, puis souffla de toutes ses forces.
Pouiii, pouiii…
« Pouuu… Pouuu… »
* * *
« Qu’est-ce qu’il fabrique ? »
Arwen tapota le garde étendu au sol, qui faisait semblant de souffler dans un cor.
Assise sans façon sur le dos du garde, comme sur une chaise, Kaia répondit :
« Il voit simplement des illusions. J’ai juste perturbé son esprit. »
« Waouh… Quelle véritable déesse du Chaos ! »
« Déesse du Chaos, Dieu maléfique du Chaos ou Déesse de l’Ordre ? Choisis, Arwen. »
« Hii ! »
« Il va vraiment bien ? »
Sion vérifia l’état de l’autre garde inconscient.
« Depuis quand tiens-tu tant à devenir une divinité purifiée ? C’est toi qui m’as fait utiliser le pouvoir du Chaos ! »
« Bon, peu importe. Nous avons quand même une mission à accomplir. »
« Sale gamin. »
Kaia lança un regard noir à Sion, qui n’en faisait qu’à sa tête, puis soupira.
« Il se réveillera d’un doux rêve dans quelques jours. J’ai retenu ma force, donc deux semaines tout au plus. »
« Hmm. »
Sion souleva la paupière d’Altmann pour examiner sa pupille.
Elle était dilatée et recouvrait presque tout le globe oculaire, mais il survivrait probablement.
« Pouuu, pouuu… Mary ! Mary ! Veux-tu m’épouser !? »
Le garde continuait de souffler dans son cor en bavant.
Sion en eut le cœur serré ; il avait l’air si pitoyable.
« À quoi est-ce qu’il rêve ? »
Kaia haussa les épaules et passa devant Sion.
« Laisse-le. Il doit faire un beau rêve. »
Sion et Arwen se relevèrent pour suivre Kaia.
Partout où Kaia passait, le silence s’installait.
La Déesse, passée du chaos à l’ordre, apportait le calme au monde.
« Qu’est-ce que tu ressens ? L’éclat ? »
Kaia regarda les lumières lointaines au-delà de la tour de guet.
Sion acquiesça.
« Il se dirige vers le quartier général de l’Église du Feu. Ils l’ont probablement déjà récupéré. »
« Beurk. Ça se complique. Si Agnia utilise le pouvoir d’Eru, ce sera forcément une catastrophe. »
Sion et Arwen échangèrent un regard.
« Qu’est-ce qui va se passer ? »
« Son feu, devenu plus puissant, pourrait réduire le monde entier en cendres :
le chaos, l’ordre… jusqu’aux concepts mêmes régis par les déesses. »
« Même les concepts ? »
Kaia se retourna et commença à descendre l’escalier de la tour de guet.
Sion et Arwen lui emboîtèrent naturellement le pas.
« Si Agnia succombe, elle deviendra le Dieu maléfique des Cendres. Elle brûlera tout, ne laissant que des cendres derrière elle. Un pouvoir terrifiant. »
« Ouais. »
« Toutes les autres déesses sont devenues folles, elles aussi. Le pouvoir absolu d’Eru… La possession de cet éclat suffirait à conférer la force de devenir Souverain. »
Sion demanda :
« Dame Kaia… Tu n’as plus de désirs ? »
Kaia le foudroya du regard,
un regard venimeux qui disait : « Tu sais très bien pourquoi tu poses cette question. »
« Tu as des goûts étonnamment pervers. »
« Hein ? »
« … J’ai été punie parce que j’ai cédé à mes désirs. »
« Oh. »
Kaia s’arrêta, agacée.
Elle n’aimait pas cet individu, Sion.
Elle avait envie de le maudire sur-le-champ,
mais Achille se tenait non loin, les bras croisés, prête à la réprimander dès qu’elle critiquerait son Apôtre.
[Je te surveille.]
« Cette folle qui idolâtre son Apôtre. »
[Tu ne pourrais pas comprendre le dévouement.]
Kaia fit la moue et désigna Sion d’un mouvement du menton.
« Ouvre la marche. Nous devons frapper avant qu’Agnia n’absorbe pleinement le pouvoir de l’éclat. »
« Oui. »
* * *
« Dame Anarantis ! »
« Parle. »
Anarantis, la nouvelle Apôtre du Feu qui avait succédé à Mattis, referma son livre et répondit.
Elle avait hérité du titre de son père, et le poids qui reposait sur ses épaules était immense.
Le repos était un luxe.
Elle consacrait ses matinées à l’entraînement et ses nuits à l’étude assidue des Saintes Écritures du Feu.
Mais les événements récents avaient mis ses nerfs à rude épreuve.
« Cinq tours de guet ont déjà cessé de donner des nouvelles ! »
« Encore ? »
« Oui. Aucun mort, seulement des gardes qui présentent des signes de troubles mentaux. »
« Dans quelle direction ? »
« Vers la cathédrale principale. »
Anarantis soupira doucement et se leva.
Il était temps de réagir.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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