Chapitre 141
Ch.141 Apôtre de la Déesse de la Guerre
On avait l’impression d’être immergé dans les profondeurs de l’océan. La pression écrasait même les tympans. Jamais le bruit des bulles ne lui avait paru aussi sinistre.
Je ne vois pas devant moi. C’est ça, les Abysses…
Il ne percevait qu’indirectement les courants agités par des poissons abyssaux inconnus. Une présence empreinte d’intentions meurtrières. Sous l’eau, outre la nouveauté de la situation, il étouffait au point de pouvoir en mourir.
Et c’est incroyablement grand.
La créature devait être assez grande pour avaler un humain tout entier en une seule bouchée. Il en sentait l’immensité sans même la voir. Voilà ce que signifiait être écrasé par une présence.
Une immense ombre s’approcha à une vitesse prodigieuse. On aurait dit un requin qui venait de repérer sa proie et fonçait sur elle.
L’ombre des Abysses était bel et bien un requin.
Mais de la taille d’un navire.
Même avec des centaines de personnes dans le ventre, il devait encore avoir faim.
Le requin abyssal ouvrit la gueule comme une baudroie.
Sion, partagé entre curiosité et peur devant cette créature marine dont il n’avait entendu parler que par ouï-dire, mobilisa son pouvoir.
Sous l’eau, je n’ai aucune chance de gagner.
Son corps pesait une tonne.
Impossible d’esquiver ou de se défendre.
Rien que l’envergure de cette gueule béante rendait toute esquive impossible.
Danger. Je dois établir mon domaine…
… Bientôt, la gueule lui dévora tout son champ de vision, et le monde bascula.
Fwoooosh !
À l’instant où il fut englouti par ces mâchoires.
Seule une eau rouge sang assaillit Sion.
Car, dans un rayon de trois mètres autour de lui, le domaine des Abysses avait cédé la place à celui de l’Apôtre de la Guerre.
Le requin géant, qui avait foncé sur lui sans relâche, éclata sur-le-champ, projetant du sang dans toutes les directions.
On aurait dit que les coups d’épée invisibles de Sion avaient déchiqueté le requin abyssal dès qu’il s’était approché. Au fond, c’était bien ce qui s’était passé.
« Kkhuk ! »
Les vaisseaux sanguins des yeux de Sion se gonflèrent violemment.
Déchirer le domaine des Abysses pour y projeter son propre monde intérieur lui coûtait énormément.
En pleine mer, l’Apôtre des Abysses était presque invincible. La malveillance du Dieu maléfique qui le soutenait se cachait partout.
Le combat était par trop inégal.
Mais s’il ne manifestait pas son domaine, il mourrait.
Un choix entre la vie et la mort.
Comme toujours, s’il ne parvenait pas à surmonter l’épreuve, il mourrait.
L’Apôtre de la Déesse de la Guerre ne pouvait pas se permettre de perdre une guerre.
Je vais y arriver.
Se répétant sans cesse ces mots comme une incantation, il poursuivit l’Apôtre des Abysses. Il aiguisa ses sens à l’extrême.
À cet instant même, celui-ci devait se cacher dans son propre royaume, à l’affût de la moindre faiblesse de Sion.
C’est alors que.
Sion tourna soudain la tête sur le côté. Ses sens exacerbés lui permettaient d’entendre les bruits sous l’eau.
Quelque chose approche à toute vitesse.
Plus vite que le requin abyssal. Assez vite pour donner l’impression qu’un éclair fendait les Abysses.
De très loin.
Sswaeaeaeeaek !
Un poisson abyssal au museau long et acéré comme une lance, capable de transpercer une armure d’acier, chargea Sion.
Sa mâchoire supérieure, particulièrement développée, ressemblait à une épée.
Être empalé signifiait mourir sur-le-champ.
Chwa chwa chwa chwa chwa !
Le poisson abyssal vibra rapidement de gauche à droite, tel une flèche décochée, et déchira tout sur son passage.
Les yeux de Sion s’écarquillèrent. Il concentra toute son attention et son Pouvoir divin dans son regard afin de calculer le moment exact.
Sa concentration, tendue à l’extrême, repéra l’instant décisif.
Chae chae chae chae chang !
Il balaya l’attaque de son épée. Une vibration énorme remonta le long des os de son bras. L’onde de choc fut si puissante qu’il faillit lâcher son arme et sentit presque son corps se fendre en deux.
Swaek !
Quel monstre de poisson.
Il était grand comme un navire, et la longue lame qui lui poussait de la mâchoire avait la taille d’un mât. Plus gênant et plus menaçant encore que le requin.
Esquiver ou bloquer une telle attaque présentait un risque immense. À l’instant, il n’avait même pas eu le temps de réagir et avait dû la parer de front.
Putain.
Du sang coula de la main de Sion. Rien qu’en parant la charge de l’espadon, la peau de sa paume avait été complètement arrachée.
Sa main tremblait sans qu’il puisse la contrôler. Impossible de tenir correctement son épée.
… Il revient.
L’espadon, qui avait disparu au loin, changeait de direction et revenait à la charge. Il ne s’arrêterait sans doute pas avant d’avoir transpercé Sion. Son intention meurtrière se projetait au loin, telle une lance lancée à pleine puissance.
Il comprit enfin pourquoi l’Apôtre des Abysses était resté invaincu jusque-là.
Pourquoi il était le gardien de la porte des Abysses.
La puissance et la force de son adversaire ne faisaient aucun doute.
Eh bien, qu’est-ce que je peux y faire ?
Sion ne désespéra pas.
Il sentait le danger, mais ne se voyait pas mourir.
Il affûta la pointe de son épée, leva la lame contre sa joue et prit sa garde.
Concentre-toi.
Ce n’était pas parce qu’une chose semblait impossible qu’il valait mieux l’éviter.
Il y avait des arbres à abattre.
Et des montagnes à gravir.
Sion résolut d’abattre l’espadon abyssal.
Si j’ai décidé de le trancher…
Alors, il devait le faire.
Sur cette pensée, Sion ferma les yeux.
Le poursuivre du regard ne servirait à rien.
Il devait donc faire taire ses autres sens et n’aiguiser que ceux dont il avait besoin.
Sentir avec la peau, dessiner avec l’esprit.
Il tissa un filet dense avec le Pouvoir divin de la Déesse de la Guerre, qu’il répandit dans toutes les directions.
Il lui fallait saisir l’instant précis où le poisson se prendrait dans ses mailles.
Sswaeaek !
Un sifflement retentit. L’espadon fendait les Abysses avec la facilité d’un couteau dans un gâteau, faisant vibrer sa longue lame tandis qu’il fonçait.
Sion se parlait sans cesse.
Tranche-le. Tranche-le.
Je vais le trancher, coûte que coûte.
Peu à peu, les bruits des Abysses lui devinrent familiers, tout comme la pression qui écrasait son avant-bras.
Portant sa concentration à son paroxysme, il l’étira et établit son propre domaine, plaçant l’espace-temps sous ses pieds.
Maintenant.
Le sommet du néant.
L’état d’absence de soi.
Le royaume suprême auquel pouvait accéder l’Apôtre de la Déesse de la Guerre.
Sion projeta vers l’avant l’épée qu’il avait levée contre sa joue. Le geste fut fluide, silencieux, mais d’une précision absolue.
Seu… geok.
Les yeux verticaux de l’Apôtre des Abysses s’ouvrirent. Lui aussi avait atteint le royaume suprême ; il comprit alors.
L’Apôtre de la Déesse de la Guerre venait encore de progresser.
Il fut témoin de cette vision monstrueuse : Sion faisait d’un instant où sa vie ne tenait qu’à un fil un tremplin vers une nouvelle croissance.
De quoi susciter la jalousie.
Alors que j’ai atteint ce royaume après des siècles de souffrance dans les Abysses.
Mais qui était donc cet humain ?
Il avait tendu le pied d’un seul coup.
Son pied avait trouvé un appui sans entrave. Comme s’il avait su où poser le pied. C’était la seule voie vers la vie, et pourtant, il avait forcé la porte cachée à s’ouvrir.
Un génie.
Un phénomène incompréhensible, même pour un démon doté du savoir et du pouvoir du Dieu maléfique.
Au moment même où il en fut témoin.
Et maintenant, alors que le domaine des Abysses se déchirait entièrement.
Et lorsque la grande épée de l’Apôtre de la Guerre fendit en deux le requin, l’espadon, le poulpe colossal et le corail cuirassé.
Et.
Même lorsqu’il fendit enfin la mer en deux et posa sa grande épée noire contre son cou.
« Incroyable. »
… Toc, tuduk.
Même tandis que sa tête tombait, l’Apôtre des Abysses n’arrivait pas à surmonter sa stupeur.
Jamais son propre talent ne lui avait paru aussi médiocre.
Le paysage reprit ses droits.
Ils se trouvaient au milieu d’une mer déchaînée.
Sion s’agenouilla devant la tête de l’Apôtre des Abysses.
« Vous ne disparaissez pas tout de suite. »
L’Apôtre des Abysses répondit :
« C’est la mer. Elle est la source de mon pouvoir et de ma vie. C’est comme si j’étais dans le ventre de ma mère. »
« Donc, si on vous laisse là, vous vous régénérerez ? »
À la question de Sion, l’Apôtre des Abysses répondit sans hésiter par l’affirmative.
« Vous avez la langue bien pendue. Vous pouvez vraiment me le dire ? »
L’Apôtre des Abysses ferma ses yeux verticaux et répondit. À en juger par son expression, il avait l’air un peu somnolent.
Exactement comme Magwen quand elle était mourante.
« J’ai atteint une impasse. Même en m’entraînant mille ans de plus, je ne peux pas m’imaginer vous vaincre. »
« … Vous parlez bien de vous-même. »
« Peut-être que je suis fatigué, moi aussi. »
L’Apôtre des Abysses parlait comme un chevalier qui avait véritablement suivi la voie des arts martiaux.
« Vous avoir rencontré… Mon chemin s’arrête ici. Je n’ai plus aucun regret. Je devrais peut-être vous remercier. Ah… ma déesse est furieuse. »
Ggudeuk, ggudeuk.
À ces mots, des tentacules de poulpe commencèrent à pousser sournoisement de la section tranchée de son cou.
Sion afficha un air de dégoût malgré lui.
« Au lieu de faire cette tête, achevez-moi. »
« Et la porte ? »
« Elle a commencé à s’ouvrir. Quand je disparaîtrai, la porte s’ouvrira. »
« Qu’y a-t-il de l’autre côté ? »
L’Apôtre des Abysses remua les lèvres.
Sion avait déjà arraché la section de cou qui se régénérait, la main enveloppée de Pouvoir divin noir ; aucun son ne sortit.
Il comprit néanmoins en lisant sur ses lèvres ce qui l’attendait de l’autre côté.
Après avoir prononcé ses derniers mots, l’Apôtre des Abysses se transforma en cendres et disparut.
Il avait enfin accompli sa mission de gardien de la porte.
Taat !
Set et Jien rejoignirent Sion.
Eux aussi avaient combattu et vaincu les pirates à bord du navire.
Comme il s’agissait de démons et de démons de sang mêlé qui ne possédaient pas d’armes, ils avaient pu les maîtriser sans subir de pertes importantes. Cela témoignait aussi de leur remarquable talent.
« Que s’est-il passé ? »
Sion posa la question à voix basse, tout en s’essuyant le sang de la joue. Le gamin avait tellement grandi.
D’une certaine façon, ça lui faisait mal au cœur. Il aurait préféré que ses cadets n’aient pas vu ni entendu des choses aussi éprouvantes.
Sion se remémora les derniers instants de l’Apôtre des Abysses. Il reproduisit la forme de ses lèvres.
« Set, Jien. Retournez à Foils avec le capitaine Rontel. »
« Hein ? »
La déesse lui avait dit de s’appuyer sur eux, mais ce n’était pas le moment d’y penser.
Une situation pouvait être grave à des degrés divers. Là, on dépassait le stade d’une simple expérience formatrice.
« Ce qui se trouve au-delà est vraiment dangereux. Rester à mes côtés l’est encore plus, alors suivez mes ordres, je vous prie. »
Sion trancha d’un ton ferme. Set et Jien ne purent insister. L’Apôtre était trop catégorique.
Désobéir à ses ordres, à présent, ne ferait que le gêner.
« Filez directement à Elim. Allez prévenir Kaili. Dites-lui que je me suis dirigé vers le bastion du Dieu maléfique. Et qu’au-delà d’une certaine porte se trouve un royaume à part. »
« Le bastion du Dieu maléfique… ? »
C’est alors que.
Jjeoeok.
La surface de l’eau sous le navire où se trouvaient les trois hommes s’ouvrit dans un craquement, comme une gueule qui bâillait.
Ils n’eurent presque pas le temps de réagir.
Tous trois furent engloutis dans les Abysses.
Dans les Abysses, dans les ténèbres inconnues.
* * *
« Où suis-je… ? »
Sion vérifia que Set et Jien, qui avaient perdu connaissance, respiraient encore, puis se releva.
Pourtant, quelque chose clochait.
Son dernier souvenir était celui de leur engloutissement dans les Abysses.
Or, le paysage qui s’offrait à lui était beaucoup trop ordinaire.
Une longue chaîne de montagnes s’étirait devant lui et une vaste étendue s’étalait à ses pieds.
Les champs dorés, alourdis par leurs épis inclinés, composaient une scène champêtre.
La vue n’avait rien à envier aux magnifiques paysages qu’on rencontrait d’ordinaire en parcourant les terres de l’Empire.
Qu’est-ce que c’est ?
Un sentiment de dissonance cognitive commença à l’envahir.
Il se trouvait bien au-dessus de la mer.
Il avait bel et bien été avalé par les Abysses.
La colère des Abysses s’était accrochée à lui comme des tentacules et lui piquait la peau.
« Bonjour. Vous êtes réveillé ? »
Quelqu’un lui adressa la parole d’un ton nonchalant.
La voix était proche. Sion se retourna vivement. Il frissonna en comprenant qu’il n’avait pas senti sa présence jusqu’alors.
« Vous… qui êtes-vous ? »
La voix appartenait à une jeune fille assise sur un rocher. Le menton posé sur ses mains jointes comme un bouton de fleur, elle incarnait l’image innocente d’une fille de la campagne.
« À votre avis ? L’être que vous vouliez voir ? Pour l’instant, disons que j’ai pris forme humaine. »
Sa façon de parler était rafraîchissante. Ses cheveux légèrement en bataille retombaient avec élégance.
Sa beauté envoûtante sautait aux yeux.
Sion perçut une aura extraordinaire.
Et puis…
« Vous êtes un Dieu maléfique ? »
Il posa la question sans détour.
Il n’y avait pas la moindre hésitation dans sa voix.
Les lèvres de la jeune fille se courbèrent en un croissant de lune.
« Exactement. »
La jeune fille qui venait de se révéler comme étant un Dieu maléfique remua lentement les lèvres.
« Je suis la Déesse de la Corruption. Tartania. »
« Une déesse, dites-vous. »
Sion ne se laissa pas intimider, même face à un Dieu maléfique. Au contraire, l’hostilité bouillonnait en lui.
Tartania, elle, sourit avec douceur. Elle avait vraiment l’allure d’un être puissant.
« Calmez-vous et écoutez-moi. Je veux seulement parler. Pour vous le prouver, je vous ai gardés en vie, vous et ces enfants. »
Son argument était recevable.
Sion ne pouvait pas le réfuter.
De toute évidence, ici, cette jeune fille tenait leur vie entre ses mains.
Malgré son apparence inoffensive, il sentait qu’elle lui était infiniment supérieure.
Une puissance spirituelle qu’aucun humain ne pourrait jamais atteindre.
« Haa… »
Sion prit une profonde inspiration et ravala son hostilité.
À ce signe qu’il était prêt à discuter, la Déesse de la Corruption sourit.
« Et si je vous faisais une proposition, hmm ? »
* * *
Sursaut.
L’ourlet blanc des vêtements de la Déesse Achille s’agita. Elle venait de s’immobiliser après avoir filé à toute allure.
Achille s’arrêta et fixa attentivement l’ouest.
[Sion… ?]
La présence de l’Apôtre avait disparu.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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