Chapitre 104
Ch.104 Apôtre de la Déesse de la Guerre
« C’est bien… le bon endroit ? Hein ? »
Sur les ordres d’un seul Prêtre de la Guerre, le gros des troupes de l’Ordre de l’Épée sacrée s’était mis en marche. La scène était rare.
Seul Sion pouvait suivre la trace de l’Apôtre du Sang. Ils devaient le suivre sans discuter.
Cependant…
Après une course effrénée, ils arrivèrent dans un endroit auquel ils ne s’attendaient pas.
Ils avaient traversé plusieurs villages et atteint une grande ville.
« C’est vrai ? »
« Oui. »
« C’est une grande ville, tout près du Royaume sacré. L’Apôtre du Sang s’y serait caché ? »
Sion acquiesça avec assurance.
« Il ne s’est pas contenté de s’y cacher. Je crois qu’il y est depuis très longtemps. »
Il plissa les yeux et fixa la tour du château qui dominait la ville.
« Je sens une présence particulièrement forte dans cette tour. »
Lagan arqua un sourcil.
« Je ne sens rien. »
« C’est parce qu’ils l’ont bien dissimulée. »
« Dissimuler ? Comment ? »
Lagan insista :
« Cette ville est sous l’influence du Royaume sacré. Le seigneur d’ici appartient lui aussi à une lignée qui n’a servi que la Déesse Eru, de génération en génération. »
Sion ne prêta guère attention aux paroles de Lagan.
La situation évoluait.
Quoi qu’il arrive, rien ne serait étonnant.
Même si une famille avait servi la Déesse de la Lumière toute sa vie, cela ne suffisait pas à la juger.
Sion réfléchit en s’appuyant uniquement sur les informations qu’il avait recueillies.
« C’est peut-être justement ce qu’ils visent. Ils se sont installés là où il est “absolument” impossible de le faire. »
« … Tu crois ? »
Lagan pencha la tête, intrigué. Derrière lui, ses écuyers et ses aides firent claquer leur langue.
C’était absurde.
Des hérétiques installant leur repaire dans un lieu baigné par la lumière de la Déesse Eru.
Lagan, lui aussi, comprit la gravité de ces propos.
« Gamin. Tu es prêt à répondre de tes paroles ? Tu es sûr que l’Apôtre du Sang se trouve vraiment dans cette ville ? »
« Oui. »
« Ça pourrait passer pour un blasphème. Si tu m’agaces, je pourrais bien t’arrêter. »
Sion ne sembla pas s’en soucier.
« Ça revient au même, de toute façon. Ce n’est pas comme si on ne m’avait pas traîné ici de force. »
« Quoi, petit morveux ? »
À vrai dire, Sion était indifférent et Lagan faisait comme si de rien n’était, mais…
Les relations entre l’Ordre de l’Épée sacrée et le Culte de la Guerre étaient actuellement plutôt mauvaises.
Le Royaume sacré n’avait-il pas convoqué Sion en insistant pour lui passer une laisse, alors qu’ils auraient pu simplement accepter sa présence ?
Avec un autre Culte, il n’aurait pas été étonnant de le voir se soulever aussitôt pour protester contre cet affront.
Si le Culte de la Guerre et Sion gardaient le silence, c’était parce que de nombreux intérêts s’entremêlaient, notamment le sort de Garfenn, de Kaili et d’Achille.
Ils avaient jugé que céder pour l’instant leur serait plus avantageux que de se battre.
De plus, un ennemi commun se dressait désormais devant eux.
« Si vous ne me croyez pas, je peux aussi bien rester en retrait. »
« Qui a dit que je ne te croyais pas ? Ce n’est pas que je ne te crois pas, c’est simplement difficile à croire. »
Sion désigna le château du doigt. C’était un vieux château qui se détachait même dans cette ville assez vaste.
« Sous le château. Il doit y avoir quelque chose. »
« On dirait une prêtresse. Tu as une sorte de lien spirituel ou quoi ? »
« Non. Je dis seulement ce que je ressens. Là-dessous, je sens l’odeur du sang. »
« Hmm. »
Lagan plissa les yeux et fixa le château.
Il avait beau y réfléchir, cette histoire était difficile à croire.
Ce n’était pas qu’il ignorait qui possédait le château.
Il connaissait le seigneur.
Vincenzo, ce brave homme si simple, nous trahirait ? Impossible.
Mais le commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée devait mettre ses sentiments personnels de côté.
Même s’il était un bon compagnon de beuverie, nul ne devait faire exception lorsqu’il s’agissait de répandre la lumière de la Déesse.
Très bien !
Lagan talonna son cheval.
« Allons-y. »
« Vous me croyez ? »
« Que je te croie ou non, c’est la seule chose à faire. »
***
Le château de Caldenz, qui servait depuis longtemps de porte d’entrée au Royaume sacré, était à l’origine un endroit paisible.
Pourtant, une immense route commerciale menant au Royaume sacré le traversait.
Les visiteurs venus d’ailleurs étaient particulièrement rares.
Le seigneur Vincenzo Alberone appréciait cela.
Loin de la famille impériale au pouvoir, de la guerre, de la politique et de l’odeur du sang, il pouvait amasser une fortune modeste et mener une vie consacrée à la Déesse Eru.
Les jours passés sous la protection du Royaume sacré étaient une véritable existence sans souci.
Ce jour-là encore, Vincenzo profitait d’une journée paisible.
« Ha, ha ! Monseigneur ! Une armée se tient devant la porte du château ! »
Vincenzo, qui avait terminé son petit-déjeuner et prenait le thé sur la terrasse, faillit lâcher sa tasse en entendant le serviteur arriver en courant, tout essoufflé.
« Une armée ? Qu’as-tu dit ? Quels étendards ? »
Le serviteur répondit d’une voix tremblante :
« D-des ailes dorées et blanches ! »
« L’Ordre de l’Épée sacrée ? »
Vincenzo fut perplexe.
Il était très courant que l’Ordre de l’Épée sacrée passe par le château.
Après tout, c’était une porte d’entrée du Royaume sacré, et il n’était pas rare que ses membres viennent y récupérer les provisions entreposées avant de repartir.
À moins qu’il ne s’agisse d’un serviteur tout juste arrivé…
Or, celui-ci connaissait forcément cette réalité.
S’il s’était précipité ainsi, c’est qu’il avait une bonne raison.
« Combien d’ailes ? »
« Huit. Huit ailes. »
Le teint de Vincenzo vira au gris.
« Le gros des troupes ? Qu’est-ce qui les amène ici ? »
Bien qu’il connût Lagan, la nouvelle qu’il s’agissait du gros des troupes de l’Ordre de l’Épée sacrée suffit à l’effrayer.
Le gros des troupes de l’Ordre de l’Épée sacrée.
La force militaire de l’Église de la Lumière.
Ceux qui rendaient le jugement de la lumière.
Chacun de leurs mouvements était dévastateur, et leur venue signifiait que telle était la volonté de la Déesse Eru.
Ils n’étaient certainement pas venus faire du tourisme sans raison.
L’angoisse de Vincenzo atteignit son comble. Il se rongea l’ongle du pouce, pourtant intact, tout en ressassant ses pensées.
« Q-que devons-nous faire, monseigneur ? »
« Ça ne peut pas être ça. C’est impossible. »
« Pardon ? »
Vincenzo secoua la tête.
Il quitta la terrasse et rentra à l’intérieur.
Après avoir retiré sa robe de soie flottante, il se dirigea vers la baignoire.
« Sors le vin le plus précieux du château. On dirait que mon ami est venu prendre un verre. »
« C-c’est donc cela ? »
« Oui. Prépare un banquet. Il en faut assez pour tous les chevaliers sacrés. »
Lorsque le serviteur quitta la pièce,
Vincenzo ouvrit la porte de la luxueuse salle de bain.
Il avait formellement interdit aux serviteurs du château d’y entrer.
Il avait même renvoyé les préposés aux bains.
Car cet endroit… n’était pas fait pour se laver.
Après s’être assuré qu’il n’y avait personne,
il se prosterna sur le sol de marbre froid et pria.
« Apôtre du Sang. J’ai quelque chose à vous annoncer. »
Le bout de ses doigts saignait déjà, et des gouttes tombaient sur le sol.
Un instant plus tard, une voix sinistre résonna dans la baignoire de marbre, directement à ses oreilles.
— Parle.
« Le commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée est arrivé au château. »
— Dans quel but ?
« Je devrai le rencontrer et lui parler pour le savoir. Parfois, il vient partager un verre, parfois, il apporte des nouvelles importantes. »
Un bref silence s’installa.
La voix inhumaine se fit entendre à nouveau.
— Il n’est probablement pas venu juste pour s’amuser.
« Aurait-il découvert quelque chose ? »
La voix qui vibrait à travers le marbre était ferme.
— C’est impossible. Il est sûrement venu pour une autre raison.
« Je vois. »
— Continue d’agir comme d’habitude. Prends garde à ne rien faire qui attire l’attention.
Boum.
Vincenzo posa le front contre le sol.
« Je ferai comme vous dites. »
— Et offre-moi une femme célibataire. J’ai soif.
Boum !
« Bien sûr. Je vous offrirai ma fille ! Accordez-moi cet honneur glorieux… »
— Cela éveillerait les soupçons de ton entourage, imbécile.
« Ah. P-pardon. »
Le corps de Vincenzo tressaillit.
Une voix glaciale résonna du plafond jusqu’au sol.
Il sentit le mécontentement qui l’imprégnait.
— Je connais déjà ta loyauté. Je t’accorderai la vie et la jeunesse éternelles que tu désires. Contente-toi de faire ce que je te dis.
« Je m’en souviendrai. »
La prière s’acheva là.
Il n’entendit plus rien.
Pourtant, Sa présence spirituelle demeurait, telle une image rémanente qui pesait sur les épaules de Vincenzo.
Vincenzo resta prosterné dans cette position.
Il demeura immobile plus de dix minutes.
Servir l’Apôtre du Sang était une forme d’entraînement, alors ce n’était pas difficile.
« J’ai trop transpiré. Il faut que je me baigne dans le sang. »
***
Alors que la porte du château s’ouvrait lentement, un léger tintement de cloche retentit à l’intérieur.
Le cortège de l’Ordre de l’Épée sacrée avançait d’un pas lourd, en rangs impeccables.
Les gardes du château saluèrent, tandis que les serviteurs et les badauds s’alignaient.
C’était le cortège du gros des troupes de l’Ordre de l’Épée sacrée.
Un spectacle rare et précieux.
On racontait même qu’il suffisait de le voir pour recouvrer la vue et guérir de ses maladies.
Certains prétendaient en particulier qu’un simple contact avec le commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée suffisait à se protéger des démons.
À quel point l’Ordre de l’Épée sacrée de Lumière était populaire auprès du peuple.
C’était l’armée de la Déesse que tous admiraient.
Vincenzo Alberone s’écria :
« Guerriers de la lumière, soyez les bienvenus ! La terre bénie par le Seigneur brille de mille feux ! »
Le château fut gagné par une ferveur d’accueil démesurée, comme si un saint venait d’y rentrer.
À cheval, Lagan promena lentement son regard tandis qu’il franchissait la porte du château.
« Cet accueil est excessif. On dirait qu’aujourd’hui est un jour spécial. »
Sion, qui l’avait entendu marmonner, répondit à voix basse :
« N’est-ce pas normal de réserver un tel accueil au commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée ? »
« Eh bien, c’est vrai… mais il y a quelque chose de subtilement différent. De d’habitude. »
« Vraiment ? »
« Comment dire ? C’est gênant. Ça ne semble pas naturel. »
Lagan se racla la gorge et jeta discrètement un regard à Sion.
Après un bref échange silencieux, comme s’ils s’étaient parlé des yeux, Lagan murmura :
« Pendant que je rencontre le seigneur, tu bouges. »
« Vous allez me faire gagner du temps ? »
« Oui. Mais ne creuse pas trop non plus. On ignore encore quelle présence nous observe. Contente-toi de découvrir ce qui se passe ; laisse-moi le reste. »
Sion acquiesça.
Au milieu des membres de l’Ordre de l’Épée sacrée montés à cheval, il resta silencieux, comme s’il faisait partie du cortège.
« Si ça te semble impossible, retire-toi immédiatement. Tu seras en sécurité en rejoignant le camp qui attend à l’extérieur. »
« J’ai compris. »
Leur échange fut bref et discret.
Autour d’eux, des prêtres jetaient des pétales, tandis que des enfants offraient des pommes et du pain aux membres de l’Ordre de l’Épée sacrée.
On aurait dit qu’ils accueillaient des soldats rentrant victorieux.
En vérité, l’Ordre de l’Épée sacrée méritait un tel traitement.
Personne ne trouva la scène étrange.
Seuls Lagan et Sion, dotés d’un bon instinct, sentirent le malaise qui planait sur le château de Caldenz.
Oui, le voir de près n’a rien à voir avec le voir de loin. C’est étrange, ici.
Lagan était désormais convaincu que Sion avait raison.
Il faisait bien trop froid pour une terre bénie par la Déesse.
L’air, le sol, la chaleur du pouvoir divin.
L’énergie de la Déesse Eru que Lagan connaissait s’était considérablement affaiblie.
Tout était si différent de sa visite d’il y avait seulement quelques années.
Enfin arrivés à l’entrée du château, Lagan mit pied à terre.
Le visage grave, il serra la main de Vincenzo, venu l’accueillir.
« Cela fait longtemps. »
« Commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée ! Vous avez fait le déplacement en personne. C’est un honneur pour ma famille ! »
Lagan, qui avait conservé une dignité solennelle malgré cet accueil enthousiaste, changea d’expression et afficha un large sourire.
« Ouahaha ! Seigneur Vincenzo ! Votre vin m’a manqué. J’y ai pensé en rentrant de mission et j’ai fait un détour. »
« Oh là là ! La cave va être dévalisée aujourd’hui ! »
« Je peux en prendre beaucoup ? »
Vincenzo se vanta sans retenue :
« Bien sûr ! Pour les occasions comme celle-ci, je n’ai collectionné que des vins précieux venus de tout le continent ! »
Boum !
Lagan frappa Vincenzo dans le dos de sa grande main.
Vincenzo, qui retenait nerveusement son souffle, faillit le laisser échapper dans un « Pfiou ! »
« Voilà pourquoi je t’aime bien, mon cher seigneur. »
« Combien ont l’honneur de servir du vin au commandant de l’Ordre de l’Épée sacrée ? »
« Hé ! Toi, là. Je t’ai dit qu’on était amis ! »
« Hahaha ! C’est vrai. Allons à l’intérieur ! J’ai préparé un repas pour tous les membres de l’Ordre de l’Épée sacrée. »
Lagan rit d’un air sinistre.
« Tu m’as fait confiance ? »
Lagan passa aussitôt un bras autour des épaules de Vincenzo et donna ses ordres à ses hommes.
« Quel festin ! Respectez scrupuleusement le protocole diplomatique. Pas la moindre impolitesse. »
Quand Lagan monta au deuxième étage avec Vincenzo, les membres de l’Ordre de l’Épée sacrée l’encerclèrent aussitôt et le suivirent.
Les serviteurs du château s’alignèrent derrière eux.
Au milieu de tout cela, Sion se détacha discrètement du cortège.
Comme une image rémanente qui disparaissait quelque part.
Il se fondit dans la foule.
Personne ne l’appela ni ne remarqua sa présence.
Comme s’il n’avait jamais été là.
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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