Chapitre 10
Ch. 10 — Apôtre de la Déesse de la Guerre
L’endroit où on l’avait traîné après qu’il eut perdu sa famille et sombré dans la folie, c’était l’enfer.
Incapable de résister, il se laissa traîner par les mains brutales d’adultes.
Lorsqu’on lui passa des chaînes aux poignets et qu’on le jeta dans une cage de bois, il éprouva des émotions impossibles à décrire.
Là, il rencontra des enfants comme lui…
Non, des enfants qui exhalaient encore plus la mort que Sion lui-même.
Leurs yeux vides ne laissaient paraître la moindre lueur d’espoir.
Trois enfants avaient été capturés avant Sion.
Une fille au visage sale, mais qui ne pouvait dissimuler ses airs de noble.
Un garçon au regard déterminé pour son jeune âge.
Et une petite fille qui ne savait pas encore parler correctement.
À l’instant où Sion les vit, il prit une résolution.
« Je les protégerai, même si je dois y laisser ma vie. »
Ce n’était qu’un caprice insignifiant.
Peut-être culpabilisait-il de n’avoir pas réussi à protéger sa famille.
Ou peut-être cherchait-il à se laver de cette culpabilité.
Peut-être que cela ne signifiait rien du tout.
… Peu importait la raison.
Sion avait trouvé une raison de vivre.
Chaque fois que les marchands d’esclaves s’en prenaient à Ruina, il leur fonçait dessus, prêt à les tuer.
— Je t’avais dit de ne pas toucher au visage de la fille, tu vas faire baisser sa valeur !
Ce ne fut qu’après avoir été battu à moitié à mort que le marchand finit par intervenir pour les arrêter.
Quand on les obligeait à transporter de lourdes charges, il se donnait à fond pour porter aussi la part de Set.
Il empêchait Kaili de voir tout ce qui aurait pu la choquer.
Chaque nuit, il la prenait dans ses bras pour l’aider à oublier sa peur.
Sion devint le pilier et le refuge de ses trois frères et sœurs.
Puis il rencontra Garfenn.
Était-ce le salut ?
Il avait autrefois cru en la Déesse du Feu, comme sa mère, mais après avoir vu son village dévoré par les flammes, il s’était mis à lui en vouloir.
Celui qui vint en aide à Sion fut la Déesse de la Guerre, dont il n’avait jamais entendu les épithètes sinistres.
Rien qu’à entendre son nom, elle semblait belliqueuse.
On aurait dit une déesse qui désirait la guerre et attisait les conflits.
Mais il comprit bientôt qu’il se trompait.
Bien au contraire, la Déesse de la Guerre protégeait les faibles de la guerre et de la violence.
Après tout, n’en allait-il pas de même pour toutes les déesses ?
« La seule à m’avoir tendu la main, c’est la Déesse de la Guerre. »
Sion regarda ses frères et sœurs commencer une nouvelle vie dans le giron de la Déesse de la Guerre.
Ruina, intelligente et de noble naissance, fut prise sous l’aile de l’évêque Gustein, qui lui apprit diverses tâches.
L’église étant le cœur même du village, l’évêque et les prêtres devaient s’occuper de l’administration ; elle avait donc beaucoup à apprendre.
Set, en tant que garçon, se chargea des travaux les plus pénibles.
Il transportait de la paille, apportait le grain au village, allait chercher de l’eau… Il s’occupait de toutes sortes de corvées.
Sion trouvait cela admirable.
De plus, il harcelait Garfenn pour qu’il lui apprenne le maniement de l’épée, et cette détermination réjouissait Sion.
« Quant à Kaili… »
Elle restait une sœur que Sion avait du mal à comprendre.
Elle parlait peu, son visage ne trahissait rien et il était la plupart du temps impossible de savoir ce qu’elle pensait.
Il se disait que c’était simplement parce qu’elle était encore si jeune.
Mais depuis leur arrivée à Elim, Kaili passait souvent son temps à contempler d’un air absent la statue de la déesse, dans la salle de prière de l’église.
« La statue lui semble jolie ? »
À son âge, elle s’était peut-être inventé un ami imaginaire à qui parler.
Mais que cet ami imaginaire soit la Déesse de la Guerre…
Elle avait de l’audace, cette petite sœur.
Quoi qu’il en soit, ils trouvaient tous leur place au sein de l’Église de la Guerre.
Une vie où tout avait été perdu.
Pour Sion, qui avait décidé de vivre pour ces frères et sœurs qu’il n’avait jamais connus auparavant, rien ne pouvait être plus précieux.
« Pas à pas, comme ça. »
S’il pouvait aider la Déesse de la Guerre et contribuer à restaurer l’influence de l’Église de la Guerre, cela lui suffirait amplement.
Ses frères et sœurs n’auraient plus jamais à souffrir d’être perdus et seuls.
Sion ne croyait pas profondément en la déesse, mais il pensait que tout cela était dû à sa grâce.
Il avait même fait l’expérience de son miracle en sauvant Rebecca.
Ce moment avait été inoubliable, une véritable extase.
« Si je deviens l’Apôtre de la déesse, ressentirai-je ce miracle tous les jours ? »
Pour satisfaire sa curiosité, Sion décida d’aller trouver Garfenn.
***
Sion réveilla Garfenn, qui avait cuvé toute la nuit après s’être soûlé la veille.
« Le miracle de la déesse ?
— Oui. Je n’arrête pas de repenser à ce que j’ai ressenti à ce moment-là.
Garfenn se caressa la barbe en riant.
— On dirait que tu t’y intéresses enfin.
— Tu en sais quelque chose ?
— Je suis l’Apôtre de la déesse. Bien sûr que je le sais.
Sentant le sourire satisfait de la déesse, Garfenn se leva de sa chaise.
— Suis-moi. Je vais tout t’expliquer, étape par étape.
— D’accord.
Garfenn le conduisit à la salle de prière de l’église.
Ruina, Set et quelques autres y faisaient le ménage.
Kaili était accroupie dans un coin et les regardait travailler.
— À part tes frères et sœurs, tous sont des fidèles de l’Église de la Guerre.
— Je vois.
— Au début, ils détestaient tous la Déesse de la Guerre, mais ils ont fini par changer d’avis et la servent désormais.
Sion les observa.
Ils polissaient soigneusement les reliques sacrées de leur unique bras encore valide, ou rangeaient les lieux sans même pouvoir les voir. Cela le marqua.
— Ils sont bien plus fervents que moi. Il n’y a pas de comparaison possible.
— Tu ne devrais pas y réfléchir un peu ?
— Je lui présente mes excuses en personne tous les jours.
Sion se tourna vers Garfenn.
— Tu peux communiquer avec elle ?
— Oui.
Garfenn posa une main sur l’épaule de Sion.
— Ils la prient avec bien plus de dévotion et de sincérité que moi, mais ils n’ont jamais entendu la voix de la déesse.
— Pourquoi ?
— Parce qu’ils n’ont pas été choisis.
— …
Le monde était encore plus injuste qu’il ne l’avait cru.
Le cœur de Sion s’alourdit.
Et quels étaient donc les critères pour être choisi ?
Les questions lui assaillirent l’esprit toutes à la fois.
— Pour être précis, il existe ce qu’on appelle la longueur d’onde de l’âme, qui résonne fortement avec la déesse. Elle appelle cela la « lumière ».
— Il faut donc avoir cette longueur d’onde pour être choisi ?
— Oui. Ta lumière est immense.
— Alors, pourquoi n’ai-je pas encore entendu sa voix ?
Garfenn eut un sourire en coin.
— Parce que tu ne crois pas encore vraiment en elle.
— Moi ?
— Pose la main sur ton cœur et demande-toi : comprends-tu vraiment, sans le moindre doute, l’existence de la déesse et sa volonté ?
Sion ferma les yeux, posa la main sur sa poitrine et s’interrogea.
Croyait-il en la déesse ? Vraiment ?
Non.
« Je… n’y crois pas vraiment. Pour l’instant, je ne la vois que comme un moyen de protéger mes frères et sœurs. »
Sion rouvrit les yeux. Il avait trop honte pour le dire à voix haute.
— Je ne crois pas.
— Voilà.
Sion s’affaissa légèrement.
— C’est difficile.
— La voie n’est pas facile. Tu dois plonger toute ta vie dans le lac de la Déesse de la Guerre.
Garfenn le réconforta avec douceur.
— Il m’a fallu plus de dix ans. Quatorze ans avant d’entendre sa voix pour la première fois.
— Tout ce temps-là ?
— J’étais profondément cynique à l’égard de l’idée même d’une déesse. Je ne faisais même pas semblant d’y croire. Je me bouchais les oreilles et me rebellais.
Sion tenta d’imaginer le passé de Garfenn. À voir son apparence, c’était pratiquement une bête sauvage.
Il avait du mal à se le représenter en homme qui suivait la volonté de la déesse sans l’ombre d’un doute, comme il le faisait à présent.
Garfenn l’appela.
— Sion.
— Oui.
— Devenir l’Apôtre de la Déesse de la Guerre est bien plus important et difficile que tu ne le crois.
— Tu peux m’expliquer ?
Garfenn l’emmena dehors. Au-delà de la colline s’étendait une vaste plaine.
— Qu’en penses-tu ?
— Elle est immense.
— Paisible, n’est-ce pas ?
— À première vue, oui.
Les épaules de Garfenn tressaillirent. La réponse de Sion lui parut rafraîchissante.
— Il paraît qu’autrefois, les cadavres s’y entassaient. Une guerre d’une ampleur inimaginable. Les corbeaux étaient si nombreux qu’ils cachaient le soleil.
— Je n’arrive même pas à me le représenter.
— Oui, les ravages étaient tels. Tout était en ruines, et la guerre, les massacres et les souffrances n’en finissaient pas.
Alors, les gens prièrent désespérément pour la paix.
Ils supplièrent qu’on mette fin aux guerres incessantes, espérant pouvoir élever leurs enfants dans une époque paisible.
— La guerre était haïe. Les gens priaient pour la paix et l’amour. Il ne restait plus qu’à rejeter la guerre.
Garfenn parlait avec l’amertume des souvenirs.
— Dans ce monde, nous devons vivre au service d’une déesse qui symbolise la guerre. Partout où nous allons, on nous prend pour des va-t-en-guerre et on nous déteste. C’est la voie que j’ai suivie, et celle que tu suivras.
— … Je vois.
Sion leva les yeux vers Garfenn.
Il vit un guerrier invincible qui avait surmonté d’innombrables épreuves.
« Pourtant, il suffirait de le toucher pour qu’il se brise. Le maître est fragile. »
Le frêle Garfenn poursuivit :
— Tu ne t’en rends pas encore compte, mais un jour, tu finiras par te lasser. Tu voudras abandonner. Tu essaieras peut-être même de t’enfuir en cachette.
— Je ne le ferai pas.
La réponse de Sion attendrit Garfenn, mais la réalité n’en demeurait pas moins rude.
— N’en sois pas si sûr, gamin. Il faut supporter toute l’oppression et tous les préjugés du monde. Tu devras surmonter ces épreuves.
— Personne ne te comprendra. Toutes les Églises te rejetteront. Seule une poignée de gens t’accueilleront.
— Même si tu sauves quelqu’un en détresse, dès qu’il apprendra que tu es l’Apôtre de la « Guerre », son visage se fermera.
Sion en avait déjà fait l’expérience.
Où qu’il aille, les gens semblaient ne jamais accueillir les fidèles de la Déesse de la Guerre.
— Pour Rebecca, tu as eu une sacrée chance. Enfin, cela n’a été possible que parce que c’était toi, Sion, et c’est aussi la preuve que les temps changent. Bref…
— Tu devras endurer toutes ces souffrances, te battre et faire preuve d’une force mentale surhumaine.
— Tout cela pour le jour où Achille, la Déesse de la Guerre, retrouvera son honneur et prendra place à la Table ronde. Ce jour-là, l’âme de l’Apôtre sera sauvée.
Garfenn acheva sa longue explication.
Une confession détachée, presque factuelle… et le conseil d’un aîné.
Sion grava les paroles de son maître dans son cœur, puis lui demanda une dernière chose.
— Et toi, maître ? Tu le regrettes ?
— Devenu Apôtre ?
— Oui. Ça a dû être assez dur pour te tuer.
Garfenn secoua la tête.
— Non. Je n’ai pas le moindre regret.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai expié mes fautes et que j’ai été sauvé.
Le passé de Garfenn semblait terriblement sombre. Devenir l’Apôtre de la déesse lui avait permis de le surmonter.
La voie de l’Apôtre avait-elle donc tant valu aux yeux de Garfenn ?
« Le maître semble vraiment le penser. »
Sion avait trouvé sa réponse.
Il raffermit sa résolution.
Sa décision n’avait pas changé ; au contraire, cette conversation l’avait rendue plus ferme encore.
Après un instant pour se ressaisir, Garfenn reprit :
— Pour revenir à ta question de départ : si tu suis cette voie d’épreuves, tu finiras par connaître un moment de révélation. C’est alors que tu feras l’expérience du miracle.
— Ce moment viendra vraiment ?
Garfenn regarda le visage de la déesse. Elle contemplait Sion avec bienveillance.
— Pour toi, il viendra bien plus tôt que pour moi.
— Comment le sais-tu ?
— Parce que la déesse t’aime beaucoup. Assez pour me rendre jaloux.
Les yeux de Sion s’écarquillèrent.
Il sentit ses joues s’empourprer.
— Ne te précipite pas. Le moment viendra de lui-même. Contente-toi de devenir silencieusement son épée et de combattre. Protège les faibles et défends les convictions de la déesse. C’est tout ce que tu as à faire.
Sion hocha maladroitement la tête. Il avait encore du mal à tout comprendre.
Mais sa poitrine se gonflait, c’était indéniable.
Son esprit ne comprenait peut-être pas, mais son cœur, lui, avait saisi. Sion était quelqu’un d’instinctif.
— Quand ce moment viendra, tu auras l’impression de renaître. Tu baigneras dans l’extase et revivras chaque jour cet instant dans tes rêves.
Sion eut un faible sourire et se prit la poitrine.
Les paroles de Garfenn faisaient battre son cœur à toute allure.
Il espérait, lui aussi, vivre cela un jour.
— Je travaillerai dur jusqu’à ce jour.
— Je t’attendrai. Et n’oublie pas ta promesse : tu ne t’enfuiras pas.
— Bien sûr.
Garfenn saisit une épée de bois et la fit tournoyer dans sa main.
— Maintenant, faisons un combat d’entraînement. Comme ta foi laisse encore à désirer, je vais t’apprendre à combattre les démons. Version accélérée.
— Oui !
Programme : tous les lundis, mercredis, vendredis et dimanches
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