Chapitre 30
« Quoi ? »
« Il est déjà si tard ? »
Impossible de faire le tour de tout le marché en une demi-shijin (une heure).
Les clients ne purent cacher leur déception de voir le temps passer si vite.
« Vous n’ouvrez vraiment que pendant une demi-shijin, pas une minute de plus… »
« C’est beaucoup trop court ! »
« Je n’en ai même pas encore fait la moitié… »
Les marchands gobelins pensaient la même chose.
« Quoi ? On vient à peine de commencer. »
« Vous allez vraiment renvoyer des clients qui se sont donné tant de mal pour venir jusqu’ici ? »
« Non, pas question. Elle ne va tout de même pas fermer, si ? »
« Dites-lui de rester ouverte encore un gak (trente minutes) ! Juste un gak de plus ! Vite ! »
Les marchands lancèrent à Hayun des regards entendus, espérant qu’elle prolongerait un peu les horaires, mais elle refusa catégoriquement.
« C’est dommage, mais le Marché des Gobelins ferme pour aujourd’hui. Revenez nous voir demain, s’il vous plaît. »
Hayun déclara finalement le marché fermé.
« Tss, tant pis. »
À contrecœur, les clients qui n’avaient pas eu le temps de faire le tour du marché rebroussèrent chemin.
« Au moins, je suis content d’avoir trouvé de belles choses. »
« Je n’ai même pas acheté grand-chose. J’ai passé tout mon temps à regarder. »
« Alors, reviens demain. Qu’est-ce qui t’inquiète ? »
« Revenir demain ? »
Comme les horaires étaient si courts, les clients commencèrent à s’organiser entre eux pour revenir.
« Demain, ça va être compliqué pour moi, j’ai du travail. Et après-demain ? »
« Alors, je n’ai qu’à venir demain et après-demain. Il y a encore tant d’endroits que je n’ai pas vus. »
« Moi aussi. Je ne peux pas manquer quelque chose d’aussi amusant. »
Contrairement aux inquiétudes du début, ces horaires restreints incitèrent en réalité les clients à revenir plus souvent.
Et cela eut un effet inattendu.
« Mieux vaut qu’ils reviennent souvent et dépensent un peu chaque fois. Comme ça, on vendra davantage. »
Dépenser une grosse somme d’un seul coup était difficile pour tout le monde. Mais à force de dépenser de petites sommes, petit à petit, comme lorsqu’on se fait tremper par une bruine, on finissait souvent par dépenser bien plus que prévu.
« Comme avec ma carte de crédit. Hé hé. »
Même si les clients n’achetaient pas forcément quelque chose à chaque visite, les voir revenir souvent était déjà une aide précieuse pour le marché.
Un marchand remarqua alors une échoppe vide et s’exclama, stupéfait.
« Quoi ? Monsieur Kim, vous avez vendu toutes ces marchandises ? »
« Maintenant que vous le dites… oui. Tout est parti. »
« Si seulement on avait eu plus de temps, j’aurais pu tout vendre, moi aussi… Quel dommage. »
« C’est incroyable. On a vendu davantage en si peu de temps que ces derniers jours… »
Les marchands, qui avaient vu de leurs propres yeux la puissance du Marché des Gobelins, ne pouvaient cacher leur étonnement.
Les clients qui venaient de passer n’avaient vraiment pas hésité à dépenser.
Au contraire, ils cherchaient eux-mêmes quoi acheter, se demandant s’ils ne pouvaient pas encore trouver autre chose.
Même les marchands qui exerçaient depuis des dizaines d’années n’avaient jamais rien vu de pareil.
« Hé hé, on doit fermer parce qu’on n’a plus rien à vendre… »
« Je n’aurais jamais cru que l’ouverture du marché le soir serait aussi efficace… »
« Cette haengsu avait vraiment raison… »
Mais avoir trop de succès posait aussi problème.
Ils n’avaient fait de provisions que pour quelques jours.
« Si ça continue, qu’est-ce qu’on va faire la semaine prochaine ? »
« On n’a pas beaucoup fait de réserves, parce qu’on ne s’attendait pas à vendre autant… »
« À ce rythme, même si les clients viennent, on n’aura rien à leur vendre. »
« Cette haengsu de Man-sang… Il faut absolument la garder avec nous ! »
« Il faut lui demander de nous apporter des marchandises à vendre dès demain ! »
Sans même s’en rendre compte, les marchands avaient changé de regard sur Hayun. Celle qui les dérangeait et faisait tout ce vacarme était devenue la sauveuse du marché d’Eun-pyeong.
Ils s’approchèrent timidement d’elle.
Parmi eux, ceux qui avaient essayé de la chasser plus tôt vinrent lui présenter leurs excuses.
« Je suis désolé pour tout à l’heure. »
« Nous n’avions pas compris ce que vous cherchiez à faire et nous nous sommes comportés ainsi… »
« Je vous présente mes sincères excuses. »
« Pardonnez-nous notre stupidité. »
Hayun n’accepta pas leurs excuses.
« Non. Ne vous excusez pas. »
« Comment ? »
« Si vous regrettez, alors, dès demain, que diriez-vous de prendre les choses plus au sérieux ? »
« Les prendre plus au sérieux ? »
« Qu’est-ce qu’on peut faire de plus, ici ? »
À vrai dire, Hayun n’était, d’une certaine manière, qu’une étrangère.
« Dès demain, veuillez doubler le nombre de lanternes. Ainsi, les clients pourront se promener et mieux voir chaque recoin. »
« Euh… d’accord. »
Même si cette étrangère leur donnait toutes sortes d’ordres, les marchands du marché ne montrèrent pas le moindre signe de mécontentement.
« Et arrangez un peu les chemins, s’il vous plaît. Vous avez vu les clients se frayer un passage dans les buissons pour venir jusqu’ici, tout à l’heure ? On ne peut pas laisser l’entrée du marché dans cet état. »
« Ne vous inquiétez pas. On va couper toute l’herbe qu’il y a autour. »
« Pour couper l’herbe, on est des experts. »
Non, en fait, ils semblaient surtout craindre que Hayun ne reparte brusquement.
« Qu’est-ce qu’on devrait faire d’autre ? »
Un marchand se porta volontaire.
Hayun lui indiqua ce qu’il devait faire.
« Mon oncle, quand vous en aurez l’occasion, cachez-vous dans un coin du marché et bondissez tout à coup. Faites semblant d’être un gobelin pour surprendre les clients. »
« Les surprendre ? C’est vraiment une bonne idée ? »
« C’est une sorte de spectacle surprise. Il faut des animations comme ça pour que les clients s’amusent encore plus. »
« Un spectacle ? Une animation ? »
Ils ne comprenaient pas tout ce que Hayun racontait, mais semblaient prêts à suivre n’importe quelle instruction.
Les marchands acquiescèrent tous d’un même mouvement.
« D’accord. Vous voulez qu’on fasse autre chose ? »
« Enfin, n’oubliez pas de porter vos masques de gobelin le soir. Ce sont eux qui font tout le charme du marché nocturne. »
« Bien sûr ! »
« Ne vous inquiétez pas. Je porterai ce masque jour et nuit. »
« Non. Portez-le seulement le soir, s’il vous plaît. C’est ce qui rendra le marché unique. »
À cette réponse ferme, le marchand qui avait parlé prit un air abattu.
« Vraiment ? Hum… d’accord. »
« Hé ! Tu ne disais pas, tout à l’heure, que les gobelins portaient malheur ? Et maintenant, tu veux porter ce truc toute la journée ? »
« Ah, eh bien… À l’époque, je ne savais pas que ce gobelin était un bon gobelin. »
Réprimandé par son voisin, le marchand glissa profondément le masque de gobelin sous ses vêtements.
« Maintenant que je sais que ce gobelin nous apporte la richesse, il faut le traiter comme un trésor de famille. Pas vrai ? »
« Hahaha, c’est vrai. »
« Au lieu de ça, pourquoi ne pas organiser un rituel tous les jours à partir de demain ? Un rituel pour le gobelin. »
« Hahaha ! Excellente idée ! »
Pour la première fois depuis longtemps, un rire joyeux résonna dans tout le marché d’Eun-pyeong.
Même si les masques dissimulaient leurs visages, on voyait bien que les marchands souriaient à pleines dents, contrairement à tout à l’heure.
Voyant leur humeur changer, Hayun encouragea leur enthousiasme.
« Alors, dès demain, donnons tout ce qu’on a ! »
« Oui ! »
« Vive le Marché des Gobelins ! »
Ils poussèrent des cris de joie, le visage couvert de leurs masques. On aurait dit qu’ils étaient vraiment devenus des gobelins.
***
Quelques jours plus tard.
Au marché de Daegyo, où se trouvait Song Do-hyeon.
Un grand chantier battait son plein pour installer des auvents dans tout le marché de Daegyo.
Un ouvrier, juché sur une échelle, fixait une toile à un pilier.
« Hé, hé ! Fais attention à ne pas la déchirer ! »
Rrriip !
Malgré l’avertissement du président du marché, le vieux Woo, l’ouvrier chargé d’installer l’auvent finit par déchirer la toile.
« Ah ! Je suis désolé ! »
« Oh, enfin ! Je t’avais dit de faire attention… ! »
« J’ai fait attention, mais comme vous le voyez, cette toile est vraiment trop fragile… »
« Alors tu aurais dû faire encore plus attention ! Tss ! »
La lumière du soleil qui filtrait à travers la toile déchirée fit froncer les sourcils au vieux Woo.
C’est alors que…
« Bonjour. Comment avancent les travaux ? »
« Oh, Haengsu Song. »
Song Do-hyeon apparut sur le chantier.
Il contempla avec satisfaction les toiles qui couvraient tout le marché.
« Qu’en dites-vous ? C’est bien mieux avec un peu d’ombre, non ? »
« C’est assurément plus frais et plus agréable, mais… »
Woo fixa la partie déchirée d’un air mécontent.
« Si la toile se déchire aussi facilement… Je ne sais pas combien d’années nous pourrons nous en servir. »
« Il suffit qu’elle tienne le temps de cette canicule. L’année prochaine, il ne fera sûrement pas aussi chaud, si ? »
« C’est peut-être vrai… mais puisque nous l’installons, autant en profiter le plus longtemps possible. »
« Si la toile s’abîme, nous n’aurons qu’à la remplacer. Qu’est-ce qui vous inquiète ? »
Song Do-hyeon répondit d’un ton détaché, comme si cela ne le concernait pas.
« Mais vous savez bien que l’installation de ces auvents ne coûte pas trois pièces… Si nous devons demander de l’argent une nouvelle fois, les marchands vont beaucoup se plaindre. »
« Nous y réfléchirons le moment venu. Pour l’instant, tout le monde est content d’avoir de l’ombre, non ? »
« Tss… »
Constatant que Song Do-hyeon ne l’écoutait pas, Woo se tut discrètement.
« Allons, ne faites pas cette tête. Prenons un peu de sikhye bien frais ensemble. J’ai eu beaucoup de mal à m’en procurer, et il est glacé. »
« Oh ! Vous avez vraiment réussi à trouver de la glace… ! »
Woo contempla, fasciné, le bol rempli de glace.
En été, à Joseon, la glace était comme une fleur qui s’épanouissait en hiver. L’une comme l’autre était si rare qu’on pouvait ne pas en voir une seule fois dans sa vie en dehors de la saison appropriée.
En temps normal, on réservait la glace d’été à la conservation de la viande ou de précieux ingrédients médicinaux. En mettre dans le sikhye était un luxe incomparable.
Song Do-hyeon avait lui aussi fait un effort à sa manière. Il lui tendit le sikhye dans lequel flottaient des glaçons.
« Je me suis donné beaucoup de mal pour vous préparer ça, président. Buvez donc, ça vous rafraîchira. »
« Vous n’aviez vraiment pas besoin de vous donner tant de mal… »
À la vue du sikhye où flottaient des morceaux de glace, Woo sentit enfin sa colère s’apaiser un peu.
Boire un verre sous l’ombre fraîche.
S’il pouvait avaler le sikhye d’une traite, ce serait le paradis.
« Je vais me régaler, Haengsu Song. »
Woo accepta le bol de sikhye glacé.
Au moment où il s’apprêtait à le boire d’une traite…
« Hahaha ! Attrape-moi si tu peux ! »
« Arrête-toi ! »
« Je te préviens, tu vas le regretter si je t’attrape ! »
Une bande d’enfants surgit tout à coup et se mit à courir dans tous les sens à travers le marché.
Boum !
L’un des enfants heurta Woo en passant près de lui.
« Ah ! »
Au même instant, le bol que tenait Woo tomba par terre.
Crac !
Woo renversa le sikhye glacé et entra dans une colère noire.
« C-cette boisson si précieuse ! »
C’était une journée où rien ne se passait comme prévu.
« Espèces de garnements ! Si vous voulez courir et jouer, allez ailleurs ! »
Hors de lui, Woo voulut poursuivre les enfants, mais ils avaient déjà disparu au loin.
À la place, une chanson fredonnée lui parvint de derrière les enfants qui s’éloignaient.
♪ Tous les soirs, à huit heures !
♪ La foire des Gobelins du marché d’Eun-pyeong !
♪ Ouverte pendant une heure seulement !
♪ Si vous arrivez trop tard, c’est fini !
La chanson que Hayun leur avait apprise s’était répandue parmi les enfants comme une mode.
« Le Marché des Gobelins ? »
En entendant la chanson, Song Do-hyeon sentit son regard vaciller.
« Non, j’ai bien entendu le nom du marché d’Eun-pyeong… »
Il n’avait pas mal entendu.
Ils avaient bel et bien dit « marché d’Eun-pyeong ».
Un marché qui n’ouvrait qu’une heure chaque soir, à partir de huit heures.
« Qu’est-ce qu’elle peut bien mijoter, cette fois… ! »
Le marché d’Eun-pyeong était celui dont Im Ha-seong avait la charge.
Les étranges rumeurs qui en provenaient commencèrent à inquiéter Song Do-hyeon.
« Quelle heure est-il… ! »
Song Do-hyeon leva les yeux vers le ciel.
À voir les ombres s’allonger peu à peu, il devait être environ l’heure du shinsi (entre quinze et dix-sept heures).
« Il me faut quatre heures pour rejoindre le marché d’Eun-pyeong… »
Il ne pouvait parcourir cette distance qu’en marchant d’un bon pas.
S’il partait maintenant, il arriverait tout juste à huit heures.
« Je dois me dépêcher. »
Il devait découvrir au plus vite ce qu’était ce Marché des Gobelins. Ce n’est qu’alors qu’il pourrait trouver la réponse qui convenait.
Sa décision prise, Song Do-hyeon saisit précipitamment son éventail.
« Un imprévu m’oblige à partir. »
« Hé ! Haengsu Song ! Où allez-vous comme ça, tout à coup ? »
Alors que Song Do-hyeon s’apprêtait à partir en hâte, le vieux Woo, qui se tenait près de lui, le retint.
« Vous ne devriez pas au moins rester jusqu’à la fin des travaux ? C’est vous qui avez insisté pour ce chantier, non ? »
« Je dois me rendre quelque part de toute urgence. Je risque de ne pas pouvoir revenir ici avant un moment, alors veuillez me comprendre. »
« Q-quoi ? »
Woo ne put cacher sa stupeur devant cette annonce unilatérale.
Ils s’étaient donné beaucoup de mal et avaient dépensé une somme considérable pour mener à bien l’installation des auvents. Pourtant, Song Do-hyeon s’était contenté d’empocher le coût des matériaux, sans montrer le moindre sens des responsabilités.
S’il avait reçu cinq cents nyang, la moindre des choses n’était-elle pas de rester pour voir comment les travaux avançaient ?
« Je l’ai traité avec tant d’égards parce qu’il était haengsu chez Man-sang, et maintenant, il se croit le roi du monde ! »
Si Woo avait été un petit marchand, il lui aurait été difficile de tenir tête à Song Do-hyeon.
Mais en tant que président d’un grand marché comme celui de Daegyo, la situation était différente.
Il avait beaucoup d’influence.
Tout comme les marchands du marché de Daegyo s’étaient associés pour réunir l’argent à sa demande, il lui serait facile de cesser tout commerce avec Man-sang s’il le décidait.
Après tout, Man-sang n’était pas la seule guilde marchande à approvisionner les huit provinces de Joseon.
« Tss ! Tu vas voir. Je ne ferai plus jamais affaire avec ce salaud ! »
Résolu à couper les ponts avec Man-sang, Woo lança un regard furieux au dos de Song Do-hyeon qui s’éloignait.