Chapitre 28
Quelques jours plus tard. Marché d’Eun-pyeong.
« Bâââille~ »
Alors que le soleil commençait à se coucher, les marchands s’étirèrent et se levèrent un à un de leur place.
« Aïe, mon dos… À ce rythme, je vais finir par me le démettre. »
« Je suis resté assis toute la journée, et maintenant j’ai le corps tout raide. »
« Il est déjà si tard… ? »
« On ferait mieux de rentrer ? »
L’heure de fermer les échoppes était venue, mais les marchandises sur les étals étaient restées exactement comme on les avait disposées le matin.
Dix-neuf clients seulement avaient visité le marché d’Eun-pyeong ce jour-là.
C’était encore moins que la fois précédente.
« On a bien travaillé aujourd’hui, tout le monde. »
« À demain. »
« Si on se revoit demain, bien sûr. Hé hé. »
« Alors, on se verra après-demain. Ha ha ha. »
Les marchands échangèrent des plaisanteries pleines d’autodérision.
Pourtant, pas un seul sourire ne se dessina sur leurs lèvres.
Ils savaient trop bien que ces paroles n’étaient pas tout à fait des plaisanteries.
« Bon, je vais y aller. »
« Moi aussi, je rentre. »
« Rentrez bien, tout le monde. »
Alors que les marchands, qui venaient de traverser une nouvelle journée difficile, se hâtaient de rentrer chez eux…
« Attendez un instant. »
Hayun apparut soudain à l’entrée du marché d’Eun-pyeong et leur barra le passage.
« Haa… haa… Ne partez pas encore. Écoutez, je vous en prie, ce que j’ai à vous dire. »
À son souffle court, on devinait qu’elle était arrivée en courant.
Les marchands la regardèrent d’un air las.
« Encore vous ? »
« On croyait que vous nous laisseriez tranquilles quelques jours, mais vous n’avez toujours pas renoncé ? »
« Quelle drôle d’idée venez-vous nous raconter, cette fois ? »
« Qu’est-ce que vous nous voulez, au juste ? On vous l’a dit, ça nous va très bien comme ça ! »
Malgré cette avalanche de reproches, Hayun ne montra pas le moindre signe de recul.
« Ça ne prendra qu’un gak, quinze minutes. Je vous en prie, écoutez-moi juste un gak, pas une minute de plus. »
À la supplique de Hayun, les marchands haussèrent les épaules.
Dès le départ, le marché d’Eun-pyeong était un endroit que personne ne fréquentait.
Après l’incendie, les clients avaient naturellement cessé de venir.
Une fois les clients partis, les haengsu qui approvisionnaient le marché avaient eux aussi cessé de s’y rendre. Même les marchands incapables de supporter la situation avaient commencé à partir, les uns après les autres.
Il ne restait que deux sortes de personnes au marché d’Eun-pyeong.
Celles qui ne pouvaient pas partir, et celles qui avaient une raison de ne pas pouvoir se résoudre à partir. Par exemple, celles qui avaient perdu leur famille ici.
Hayun était la seule à s’intéresser au marché d’Eun-pyeong. Sa sincérité empêchait les marchands de la renvoyer sur-le-champ.
« Un gak, hein… »
« Écoutons ce qu’elle a à dire. »
« Très bien. Qu’est-ce qui vous amène, cette fois ? »
Le soleil était déjà en train de se coucher.
Hayun alla droit au but.
« À partir de maintenant, cet endroit ne s’appelle plus le marché d’Eun-pyeong. »
« Qu’est-ce que c’est que ces sottises ? »
« C’est le marché d’Eun-pyeong. Où voulez-vous que ce soit ? »
« Vous ne confondez pas avec un autre marché, par hasard ? »
Les marchands penchèrent la tête, déconcertés par cette déclaration qui sortait de nulle part.
Hayun articula clairement, en détachant chaque mot.
« À partir de maintenant, cet endroit s’appelle le Marché des Gobelins. »
« Le Marché des Gobelins ? »
Les yeux des marchands s’écarquillèrent.
Le Marché des Gobelins.
C’était une expression qu’ils n’avaient jamais entendue, ni même imaginée, de toute leur vie.
Et pourtant, selon Hayun, cet endroit allait désormais devenir le Marché des Gobelins.
Les marchands la regardèrent d’un air inquiet.
« Quelles folies êtes-vous encore en train de raconter ? »
« Vous avez pris un coup de chaleur ou quoi… ? Pourquoi vous mettez-vous soudain à parler de gobelins ? »
« Vous êtes possédée par un gobelin, ou quoi ? »
« Vous n’allez quand même pas vraiment rebaptiser le marché le Marché des Gobelins ? »
À la question d’un marchand, Hayun hocha la tête.
« Si, c’est bien ça. Après le coucher du soleil, ce marché s’appellera le Marché des Gobelins. »
« Bon sang… »
Les marchands, qui avaient écouté Hayun attentivement, affichaient des mines déconfites.
« Ce n’est pas le moment de jouer avec les mots. Qu’est-ce que… »
« Vous n’avez toujours pas renoncé au marché de nuit ? »
« Bon, admettons qu’on vous fasse mille concessions et qu’on accepte de changer le nom. Mais où sont les gobelins, ici ? »
« Si vous voulez le rebaptiser le Marché des Gobelins, il devrait au moins y avoir quelque chose qui ressemble à un gobelin, non ? »
Face à cette nouvelle salve de critiques, Hayun désigna calmement un endroit.
« Ils sont juste là. De vrais gobelins. »
« Hein ? »
Les marchands suivirent son doigt du regard, tous en même temps. Ils aperçurent alors les porteurs de Man-sang, qui peinaient à tirer vers eux un objet gigantesque.
« Ho hisse ! »
Ce que les porteurs traînaient était une statue de gobelin. Elle était si immense qu’il en fallait dix pour la déplacer.
Les yeux des marchands leur sortirent presque de la tête.
« M-Mais qu’est-ce que c’est que ça ? »
« C-C’est vraiment un gobelin ? »
Un peu plus tard.
L’un des porteurs qui transportaient la statue demanda :
« Haengsu Im, où devons-nous poser la statue ? »
« Mettez-la près de l’entrée du marché, là où elle se verra bien. »
« Oui, compris. »
Suivant les instructions de Hayun, les porteurs entreprirent de redresser la statue.
« Vous avez tous entendu ? »
« Oui. »
« Redressez soigneusement la statue près de l’entrée du marché. »
« Oui, compris. »
Les porteurs passèrent autour de la statue les cordes qu’ils avaient préparées à l’avance. Puis, rassemblant leurs forces, ils la soulevèrent lentement.
« Hrrââ ! »
Tirant sur les cordes comme s’ils jouaient à tirer à la corde, ils redressèrent peu à peu la statue qui gisait au sol.
« Ouf, on a réussi ! »
Un peu plus tard.
Une statue gigantesque, haute de deux mètres, se dressait à l’entrée du marché d’Eun-pyeong.
« Ma foi, on dirait vraiment un gobelin. »
Impressionnés par l’aura imposante qui s’en dégageait, les marchands rentrèrent instinctivement les épaules.
Bien qu’elle fût sculptée dans le bois, la statue du gobelin était si réaliste qu’on aurait dit qu’elle allait s’animer et bouger d’un instant à l’autre.
« Haengsu Im, c’est fait. »
« Merci pour votre travail. »
Une fois le travail terminé, les porteurs s’approchèrent de Hayun.
Ils tenaient dans leurs mains les masques de gobelin qu’elle leur avait commandés en même temps que la statue.
« Voici les objets que vous avez demandés. »
« Merci. Vous pouvez tous rentrer maintenant. »
« Oui. Prenez soin de vous. »
Les porteurs s’éloignèrent, et Hayun se plaça fièrement à côté de la statue.
« Alors ? Ça ressemble un peu plus à un Marché des Gobelins, maintenant ? »
Les marchands fixèrent, déconcertés, l’immense statue qui avait été érigée en un clin d’œil.
« Bon sang, c’est dingue. Quand a-t-elle eu le temps de fabriquer un truc pareil ? »
« Je me doutais qu’elle en était capable, vraiment, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle ferait effectivement dresser une statue de gobelin… »
Ils n’avaient pas eu le temps de l’arrêter.
Face à l’énergie absolument débordante de Hayun, les marchands ne purent que la regarder, médusés.
Qui aurait bien pu empêcher l’érection d’une statue gigantesque, comme ils n’en avaient jamais vu de leur vie ?
« Une statue de gobelin… Mais qu’est-ce qui se passe, ici ? »
Une fois la statue dressée, quelques marchands s’en approchèrent, intrigués.
« Mais il ressemble vraiment à un gobelin. Avec ses grands yeux écarquillés et bridés, en plus. »
« Ce n’est pas l’œuvre d’un artisan ordinaire, si ? Qui a bien pu fabriquer ça ? »
« Waouh, même sa massue ressemble à une vraie. »
« Ça n’a pas dû coûter trois fois rien, une chose pareille… »
Dès qu’on l’eut dressée à l’entrée du marché, la grande statue attira tous les regards.
Et puis, c’était une statue de gobelin. Impossible de l’oublier après l’avoir vue.
« Ce masque est vraiment bien fait, lui aussi. »
Après avoir examiné la statue, les marchands s’intéressèrent également aux masques de gobelin.
Des cordons étaient attachés à l’arrière des masques, afin de pouvoir les nouer autour de la tête.
« C’est comme ça qu’on le met ? »
Un marchand portant un masque de gobelin fit une farce à son collègue, juste à côté de lui.
« Hé, monsieur Kim, alors, j’ai l’air de quoi ? On dirait un gobelin ? »
« Oh, tu m’as fait peur ! J’ai failli faire tomber mon bébé. »
« Ha ha ha ! C’est amusant. Vraiment amusant. »
Le marchand masqué éclata de rire.
C’était agréable de voir un peu de vie revenir dans ce marché morne et sans âme, pour la première fois depuis longtemps.
Mais ces réactions ne vinrent que d’une infime minorité.
La plupart des marchands y restaient opposés.
« Beurk, c’est répugnant. »
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
« On a vraiment le droit de mettre une chose pareille à l’entrée du marché ? »
Et il avait fallu que ce soit un gobelin.
Les marchands protestèrent avec véhémence.
À vrai dire, le gobelin dessiné par Hayun était plutôt rond et mignon.
Mais, à l’époque de Joseon, les gobelins étaient des êtres qui apportaient le malheur.
Aussi douée fût-elle, Hayun ne pouvait pas changer une telle perception du jour au lendemain. Pour les gens de Joseon, qui croyaient fermement au chamanisme et aux superstitions, accepter une chose pareille était d’autant plus difficile.
« Non, vous auriez au moins pu nous consulter avant d’installer ça. Qu’est-ce qu’on est censés faire si vous débarquez soudain avec une chose pareille ? »
« Et si les clients prennent peur et s’enfuient en voyant ça ? Vous en prendrez la responsabilité ? »
« Vous croyez vraiment qu’on va laisser ici une statue aussi sinistre, qui ressemble à un gobelin ? »
Ne pouvant plus rester les bras croisés, les marchands encerclèrent la statue.
Puis ils se mirent à crier à pleins poumons.
« Vous ne pouvez pas l’enlever tout de suite ? Si on laisse une chose pareille ici, même la chance qu’il nous reste va s’enfuir ! »
« Pourquoi ? Elle est mignonne, non ? »
« Mignonne, mon œil ! Une statue blasphématoire comme ça, il faut la détruire sur-le-champ ! »
Lorsque les marchands en colère tentèrent de déplacer la statue, Hayun s’interposa précipitamment.
« Non ! N’y touchez pas ! »
« Pourquoi pas ? Elle est sur notre marché ! On dit qu’on va s’en débarrasser nous-mêmes ! »
« Les gens vont bientôt affluer ! »
« Quoi ? »
Le marchand regarda autour de lui, incrédule.
Mais le marché était toujours complètement désert.
Pas âme qui vive, pas même une fourmi. On ne voyait que la poussière qui volait au ras du sol.
« Où sont donc ces clients dont vous parlez ? »
« Ils vont bientôt arriver. Alors, je vous en prie, attendez encore un peu. »
« Ça fait déjà dix ans qu’on attend comme ça ! Dix ans ! »
Un marchand prit la parole comme s’il déversait toute la rancœur qu’il avait gardée en lui.
Ce n’était pas qu’ils détestaient Hayun.
Ils avaient simplement peur du changement.
Ils essayaient désespérément d’oublier et de continuer à vivre, mais les actes de Hayun remuaient sans cesse leurs vieilles blessures, et cela les effrayait.
« Vous croyez qu’on n’a rien essayé ici pendant ces dix dernières années ? »
Eux non plus n’étaient pas restés les bras croisés. Mais plus ils avaient tenté de choses, plus ils en avaient payé le prix.
Alors que leurs blessures se rouvraient, les marchands s’écrièrent :
« Nous aussi, on a essayé toutes sortes de choses ! »
« J’ai investi toute ma fortune dans cet endroit ! »
« J’y ai consacré toute ma vie ! »
Alors même que le marché brûlait, ils avaient rassemblé jusqu’à leur dernier sou pour le reconstruire.
Avec l’aide de Man-sang et de diverses associations de marchands, ils avaient réussi à rebâtir le marché à peu près à la moitié de sa taille d’autrefois. Mais, l’année suivante, un typhon avait emporté tout ce qui restait. À l’époque, la plupart des marchands y avaient perdu le cœur. L’année d’après, une nouvelle inondation avait frappé et coûté la vie à d’innombrables marchands.
Après avoir subi les Trois Calamités, la seule chose en laquelle ils pouvaient encore croire et trouver un appui était leur foi. Et, au beau milieu de tout cela, Hayun avait dressé une statue de gobelin ; il n’était donc pas étonnant que les marchands paniquent.
« Assez de sottises. Débarrassons-nous-en, tout simplement ! »
« Si on laisse cette horreur ici, elle va bloquer les énergies ! »
Finalement, quelques marchands passèrent à l’action.
Hayun s’interposa précipitamment.
« Non ! Les clients vont vraiment affluer ! Je vous en prie, faites-moi confiance, juste cette fois ! »
Elle n’avait pas réussi à sauver son père.
Elle n’avait pas réussi à sauver la boutique d’antiquités.
Si seulement je l’avais aidé à l’époque. Si seulement j’avais eu alors les capacités que j’ai aujourd’hui.
Plusieurs fois par jour, les souvenirs de cette époque lui revenaient en pleine figure.
Si Hayun s’accrochait si désespérément au marché d’Eun-pyeong, c’était pour expier sa faute.
La culpabilité d’avoir causé la mort de son père.
C’était cette culpabilité qui la poussait à avancer.
« Si vous voulez vous débarrasser de cette statue, il faudra d’abord vous débarrasser de moi ! »
Hayun se plaqua fermement contre la statue et tenta désespérément de les arrêter.
Les marchands la regardèrent, médusés.
« Vous ne pouvez pas vous écarter, maintenant ? »
« Je ne bougerai pas ! Si je m’écarte, qui va sauver cet endroit ? »
« Le sauver ? Qu’est-ce qu’il y a encore à sauver ? Ce marché est déjà fini ! »
« C’est nous qui pouvons faire revivre le marché d’Eun-pyeong, ou le laisser mourir ! »
Depuis longtemps, ils avaient renoncé à espérer que le marché d’Eun-pyeong puisse revivre.
Ils n’avaient tout simplement plus assez de force pour investir leur passion dans cet espoir si fragile.
Comme Hayun continuait de s’agripper à la statue, les marchands échangèrent des regards troublés. S’ils la renversaient ainsi, Hayun risquait elle aussi de se blesser.
« Qu’est-ce qu’on fait ? »
« Comment ça, qu’est-ce qu’on fait ? On se débarrasse d’abord d’elle, évidemment. »
Les marchands finirent par comprendre.
Que Hayun était à l’origine de tout ce remue-ménage.
Plus Hayun s’en mêlait, plus ils s’épuisaient.
Les marchands changèrent donc de cible. Plutôt que de s’en prendre à la statue, ils décidèrent de se débarrasser de Hayun.
Ils s’approchèrent d’elle.
« À partir d’aujourd’hui, si vous revenez ici, attendez-vous à recevoir une bonne raclée. »
« On ne vous parlera aussi poliment qu’aujourd’hui. »
« Si vous revenez une seule fois, on fera en sorte que vous ne puissiez plus jamais remettre les pieds dans le coin. »
Puis, tous ensemble, ils commencèrent à soulever Hayun.
« Oh non… ! »
Elle tenta de résister, mais en vain.
En un instant, Hayun se retrouva soulevée de terre.
« N-Non… ! »
Suspendue dans les airs, Hayun se débattit de toutes ses forces, mais cela ne servit à rien.
« Hum. Tu es étonnamment légère, pour quelqu’un d’aussi têtu. »
« Emmenons-la hors du marché et déposons-la là-bas. »
« Bonne idée ! Emmenons cette gamine là-bas, tout de suite… ! »
Alors que les marchands s’apprêtaient à emporter Hayun…
« Waouh ! C’est vraiment un gobelin ! »
Des voix retentirent soudain à l’entrée du marché.
« C’en est vraiment un ? Le Marché des Gobelins existe donc pour de vrai ? »
« Quoi ? Alors, la chanson que chantaient ces enfants disait vrai ? »
« Alors, ce n’était pas qu’une rumeur ? »
De nombreuses personnes apparurent en écartant les buissons.