Chapitre 24
« Chacun de nous se voit attribuer un marché ? »
À cette proposition inattendue, tous échangèrent des regards déconcertés.
Im Sang-ok poursuivit calmement ses explications.
« Chaque haengsu prendra un marché en charge et aidera les marchands qui s’y trouvent. Ce n’est pas en nous promenant tous ensemble qu’on trouvera une solution miracle, si ? »
« C’est vrai… »
Il avait raison.
À vrai dire, même si les haengsus agissaient, cela ne changerait pas grand-chose.
Les clients n’allaient pas se mettre à affluer tout à coup, les marchandises ne partiraient pas comme par magie et la pluie ne se mettrait pas soudain à tomber.
Face à une catastrophe naturelle comme une vague de chaleur, tout était inutile. Ils ne pouvaient que se rendre sur les marchés, donner un coup de main et tenir compagnie aux marchands.
Mais même cela pouvait apporter un peu de réconfort.
Im Sang-ok savait mieux que quiconque qu’un coup de main tendu dans les moments difficiles touchait les cœurs.
Il était temps de gagner leur confiance plutôt que de leur vendre des marchandises.
Im Sang-ok leur demanda d’aider les marchands.
« N’importe quelle méthode fera l’affaire, du moment qu’elle ne va pas à l’encontre de la morale. Aidez les marchands comme vous le pouvez, autant matériellement que moralement. Le marché ne peut pas survivre s’ils ne survivent pas, n’est-ce pas ? »
« En effet… ! »
Certains haengsus semblaient galvanisés par les paroles d’Im Sang-ok ; une lueur passionnée brillait dans leurs yeux.
« Ce sont des paroles tout à fait justes. »
« Raison de plus pour nous retrousser les manches en ce moment ! »
« On ne va pas baisser les bras pour un peu de chaleur ! »
La réunion du jour prit fin.
Il n’y avait aucun objectif précis ni aucun plan concret à l’ordre du jour.
Mais leur avoir insufflé la détermination de sauver les marchés pouvait déjà être considéré comme un résultat encourageant.
« Alors, je compte sur vous. »
« Laissez-nous faire ! »
La réunion s’acheva donc sur la décision que chaque haengsu prendrait en charge un marché.
***
Peu après.
Même si la réunion était terminée, beaucoup de haengsus se trouvaient encore dans la grande salle.
Ils parlaient surtout des marchés dont ils allaient désormais s’occuper.
« Tu as eu quel marché ? »
« Le marché de Dongmun. »
« Eh bien, c’est sacrément loin. »
« Et toi, tu as eu lequel ? »
« Le marché de Namsan. »
« Quoi ? Il est juste devant chez toi ! »
« Et alors ? Le marché de Namsan est minuscule, presque personne n’y va. »
Les marchés avaient été attribués équitablement par tirage au sort.
Dans le commerce, l’emplacement faisait la moitié du travail.
Leur chiffre d’affaires du mois dépendrait du marché qu’ils avaient tiré au sort.
Il était évident que les marchés plus grands et mieux situés rapporteraient davantage. À l’inverse, il serait bien plus difficile de vendre quoi que ce soit dans les marchés relégués dans un coin ou difficiles d’accès.
Les haengsus poursuivirent leur conversation.
« Pfiou, je commence déjà à transpirer… »
« Avec un temps pareil, personne ne va sortir… »
À mesure que midi approchait, le soleil se faisait plus brûlant.
Heureusement, ils étaient à l’ombre. S’ils avaient dû rester sous le soleil écrasant, la chaleur aurait été si intense qu’ils n’auraient pas tenu cinq minutes.
Hayun, qui avait encore récemment passé ses étés à l’époque moderne, entourée de toutes sortes de commodités, supportait la chaleur plus difficilement encore.
Ah… Si seulement je pouvais sentir l’air frais d’un climatiseur, je ne demanderais rien d’autre.
C’était la première fois de sa vie qu’elle subissait une chaleur aussi accablante, et Hayun peinait à garder les idées claires.
C’est alors que…
« Ha-seong. »
« Hein ? Moi ? »
Han Seong s’approcha de Hayun, qui se tenait là, l’air absent, perdue dans ses pensées.
« Oui, idiote. Qui d’autre s’appelle Ha-seong, ici ? »
« Ah, c’est vrai. Je m’appelle Ha-seong, pas vrai ? »
« La chaleur t’a tapé sur la tête ? Pourquoi tu racontes n’importe quoi, aujourd’hui ? »
Han Seong la regarda, perplexe de la voir confondre son propre nom.
« Bref, tu as eu quel marché ? »
« Moi ? On m’a dit que c’était le marché d’Eun-pyeong. »
« Le marché d’Eun-pyeong ? »
En entendant le nom du marché attribué à Hayun, Han Seong ouvrit de grands yeux.
« Pourquoi ? Il y a un problème ? »
« Non, ce n’est pas ça… »
Han Seong se tut.
Le marché d’Eun-pyeong, celui dont Hayun avait hérité, avait autrefois été l’un des marchés les plus prospères d’Uiju.
Mais un incendie avait ravagé tout le marché, et tout avait disparu du jour au lendemain : les boutiques, les marchandises, jusqu’aux marchands. Tout était parti en fumée.
Au fil des ans, des rumeurs avaient couru selon lesquelles le marché avait été en partie reconstruit. Mais faire revenir ceux qui avaient cessé de s’y rendre était tout sauf facile.
Finalement, le marché d’Eun-pyeong s’effaça peu à peu de la mémoire des gens et, un jour, on finit par le considérer comme s’il n’avait jamais existé.
Cela remontait déjà à dix ans.
Ça fait longtemps, il a sûrement dû s’améliorer un peu, au moins.
En repensant à ses vieux souvenirs du marché d’Eun-pyeong, Han Seong tenta de réconforter Hayun.
« C’est un peu difficile parce que c’est loin… mais toi, Ha-seong, tu t’en sortiras sûrement très bien. »
« Oui, merci. »
« Je dois y aller. Bon courage. »
« Toi aussi. »
Après ce bref mot d’encouragement, Han Seong s’en alla.
Il n’était pas en position de s’inquiéter pour les autres. Lui aussi devait remettre au plus vite sur pied le marché dont il avait la charge.
À mesure qu’il accélérait le pas, les inquiétudes de Han Seong grandissaient.
« Hé hé. »
Pendant ce temps…
Non loin de là, Song Do-hyeon, qui avait écouté leur conversation en cachette, laissa échapper un rire entendu.
Le marché d’Eun-pyeong…
Dix ans plus tôt.
Le spectacle du marché d’Eun-pyeong réduit en cendres était encore gravé dans sa mémoire.
À l’époque, Song Do-hyeon était encore un domestique. On l’avait affecté aux travaux de reconstruction du marché d’Eun-pyeong, et il se souvenait y avoir peiné jour après jour.
Même avec tout le talent d’Im Ha-seong, remettre cet endroit sur pied serait presque impossible.
Les fondations mêmes du marché avaient entièrement brûlé. Comment quelqu’un pourrait-il bien le faire renaître ?
Ce serait pareil dans vingt ans, et pas seulement dans dix.
Pour faire revivre le marché d’Eun-pyeong, il faudrait au moins le soutien des autorités locales.
« Il ne fait aucun doute que je gagnerai cette compétition. Hé hé. »
Laissant derrière lui Hayun, qui dépérissait toujours sous la chaleur, Song Do-hyeon s’éloigna tranquillement.
***
« Ouf, ouf. À ce rythme, je vais vraiment m’écrouler. »
Après avoir enfin rejoint le marché d’Eun-pyeong par un chemin détourné, Hayun essuya les gouttes de sueur qui perlaient sur son visage.
À cette époque, sans voitures, sans bus ni bicyclettes, le seul moyen de transport, c’étaient ses deux jambes.
« C’est vraiment trop. Me faire venir jusqu’à un marché aussi éloigné. »
Il faisait si chaud qu’elle n’avait envie d’aller nulle part, même pas dans un endroit tout proche, encore moins jusqu’à un marché.
Si cela n’avait pas été un ordre, Hayun aurait travaillé à l’intérieur au moins pendant ce mois-ci.
Sortir et dépenser son énergie par un temps pareil présentait bien des inconvénients. Dès qu’elle transpirait abondamment, elle n’avait tout simplement plus la force de travailler à autre chose.
Mais les marchands, qui devaient gagner ne serait-ce que quelques pièces par jour pour vivre, n’avaient d’autre choix que de se rendre au marché en ravalant leur frustration.
Sachant ce qu’ils ressentaient, Hayun avait elle aussi fait tout ce chemin à grand-peine.
Mais…
« C-c’est ça, le marché ? »
En découvrant le marché d’Eun-pyeong, Hayun en resta sans voix.
Tous les étals étaient couverts de poussière et les ruelles étaient si désertes qu’on n’y voyait pas même une fourmi.
Certaines boutiques, qui semblaient avoir fermé depuis longtemps, se dressaient encore comme des maisons abandonnées et donnaient au lieu un air lugubre.
C’était à peine croyable qu’un marché puisse encore fonctionner dans un état pareil.
Je comprends enfin pourquoi Seong a réagi comme ça.
Hayun comprit enfin l’expression qu’avait eue Han Seong tout à l’heure.
C’est alors que…
« U-un client ! »
« Hé, tout le monde, sortez vite ! On a un client ! »
« Quoi ? Un client ? »
Dès que quelqu’un apparut à l’entrée du marché, les marchands surgirent en masse, comme des cafards.
« Hein ? »
Ils encerclèrent Hayun et se mirent à vanter leurs marchandises avec enthousiasme.
« Que cherchez-vous ? Si vous avez fait tout ce chemin, ce ne sont sûrement pas des marchandises ordinaires qui vous intéressent. »
« Je ne sais pas ce que vous achetez, mais dépêchez-vous. On ne sait jamais quand tout le monde pourrait fermer boutique. »
« On en a l’air, mais on a tout ce qu’il vous faut. Dites-nous ce que vous cherchez, on vous trouvera n’importe quoi. »
« Ne dites pas que vous allez juste faire un tour et revenir. Je vous ai à l’œil. »
Les marchands qui entouraient Hayun la dévisageaient d’un air désespéré.
À moins de s’être égarés, presque aucun client ne venait au marché d’Eun-pyeong.
Et avec cette chaleur étouffante, il y en avait encore moins.
« C’est que… »
Hayun avait du mal à leur avouer franchement qu’elle n’était pas une cliente.
Elle finit par trouver le courage de parler.
« Je… ne suis pas venue acheter quoi que ce soit. »
« Alors ? »
Le silence tomba brusquement autour d’eux.
Les marchands attendirent en silence la suite.
« Je m’appelle Im Ha-seong, je viens de Man-sang. »
« Quoi ? De Man-sang ? »
« Vous n’étiez pas une cliente ? »
En apprenant que Hayun venait de Man-sang, les marchands affichèrent leur déception.
« Ah, quelle déception… »
« Évidemment, aucun client ne viendrait dans un endroit pareil… »
« Tss, on dirait que les ventes d’aujourd’hui sont encore fichues. »
Un marchand croisa alors les bras et demanda d’un ton bourru :
« Mais pourquoi Man-sang a fait tout ce chemin jusqu’ici ? Vous n’avez pas montré le bout de votre nez depuis quelques années. »
« Si vous êtes venus nous proposer des marchandises, oubliez. On gagne à peine de quoi vivre d’un jour à l’autre. »
Il était certain que vendre les marchandises de Man-sang dans un endroit pareil n’aurait eu aucun sens. C’était pourquoi aucun autre haengsu n’était venu ici depuis tout ce temps.
Ils n’avaient imposé le marché d’Eun-pyeong dans la répartition que parce qu’il n’y avait pas assez de marchés pour que chacun en prenne un.
Sans cette situation, personne ne serait jamais venu s’occuper à nouveau du marché d’Eun-pyeong.
Et c’était justement à Hayun qu’on avait confié la tâche de le faire revivre.
Hayun se mit calmement à tenter de les convaincre.
« Ce n’est pas ça. Je suis venue pour vous aider. »
« Nous aider ? »
« Comment Man-sang pourrait nous aider ? »
« Nous allons devoir y réfléchir ensemble, petit à petit. »
Même si Hayun disait être venue les aider, les marchands ne réagirent pas avec beaucoup d’enthousiasme.
« Vous prétendez faire revivre un endroit que personne n’a réussi à sauver depuis dix ans ? Allons donc. Vous croyez vraiment pouvoir y arriver ? »
« Si la venue d’un représentant de Man-sang suffisait à faire revivre un marché, il serait déjà sur pied depuis longtemps. »
« On s’accroche ici parce qu’on n’a pas le choix. Si j’étais seulement un peu plus jeune, j’aurais quitté cet endroit depuis belle lurette. »
« C’est gentil de votre part, mais ne vous donnez pas trop de mal. Ce marché est déjà mort. »
Comme les marchands le disaient avec autodérision, le marché d’Eun-pyeong ressemblait davantage à un bidonville qu’à un marché.
Les boutiques étaient assemblées à la va-vite avec des planches de bois récupérées, et plus de la moitié étaient criblées de trous.
L’eau de pluie gouttait des toits et, chaque fois que de violentes rafales soufflaient, même les planches à peine clouées se détachaient souvent.
Sans qu’on lui ait dit que c’était un marché, son apparence désolée lui aurait rendu la chose difficile à croire.
Il n’y a vraiment aucune solution…
Elle avait imaginé plusieurs solutions possibles, mais elle ne s’était pas attendue à trouver l’endroit dans un état aussi lamentable.
Tout ce qu’elle avait préparé ne servait à rien dans une telle situation. Les infrastructures étaient presque inexistantes. Le marché se trouvait dans un endroit isolé, au pied de la montagne. Et le cœur des marchands était réduit en cendres.
En plus, il n’y avait même pas un coin d’ombre convenable ; espérer voir des clients venir ici pendant cette vague de chaleur était absurde.
Tout, dans cet endroit, était tout simplement catastrophique.
Comment diable vais-je bien pouvoir remettre cet endroit sur pied ?
Pour une fois, Hayun ne parvint pas à cacher sa perplexité.