Chapitre 9
Tic tac
L’horloge, jusqu’alors immobile, se mit en marche dans ce silence angoissant.
— Je…
Il était maintenant dans cette même salle de cours, remplie de silhouettes au regard fixé vers lui.
Il pleuvait ? Non, ce n’était pas de l’eau : des post-it. Des mots illisibles écrits sur chacun d’entre eux.
— Je m’en souviens, les post-it… collés sur mon dos certains matins : “Déchet”, “Raté”, “Meurs”. Je… je faisais semblant de ne rien remarquer, de ne rien sentir. Que les gens rient quand je passais, que les profs détournent les yeux, que personne ne les reprenne. Ce qui me hantait, ce n’était pas les mots, ni les post-it. C’était ce silence macabre. Celui de tout le monde…
Ses mots reflétaient son cœur, ses réels sentiments et, pour autant, les silhouettes ne bougeaient pas. L’enseignant devant le tableau détourna le regard, commençant à les appeler un par un, chacun répondant “Oui”.
Un post-it tomba dans sa main, sur lequel il était écrit à l’encre rouge :
【Ces post-it t’étaient destinés, pourquoi faisais-tu semblant de ne pas les voir ? Imbécile ! Tu n’aimais pas ça ? Alors, pourquoi te taisais-tu ? J’aurais pu au moins les RETIRER !】
Ces mots crus lui traversèrent l’esprit et le post-it s’envola, rejoignant les autres, s’agglutinant à une montagne d’autres post-it, remplissant la salle… grandissante… étouffante…
Ainsi, sous cette montagne, seule sa petite voix se fraya un chemin.
— Non… ça n’aurait servi à rien… Arrête-toi là…
Tic tac
Chacun leur tour, les post-it se refermèrent sur eux-mêmes et disparurent dans un horrible bruit de papier mâché.
La pièce se déforma, les murs s’éloignèrent, les tables se collèrent les unes aux autres, formant une rangée sans début ni fin.
Sur chaque table, une boîte de bois fin, délabrée et, dans ces dernières, du riz et, dans certaines, un bout de pain.
— Mes bentos… La pause midi…
Chacun leur tour, les plats venaient remplacer les précédents. Avec dégoût, il rouvrit la bouche.
— Chaque jour… mon riz avait un goût différent. Parfois amer, parfois aucun. Puis j’ai compris. Ils crachaient dedans. Ils l’écrasaient. Ils mettaient de l’eau dedans. Ils le trempaient… Je retrouvais mon pain mouillé… mon riz plein de colle… J’ai vomi pendant des heures et des heures mes repas… mais je ne disais rien. Je n’avais que ce riz… que ce pain à manger. C’était plus facile de continuer à mâcher que d’espérer les retrouver. Ensuite, les cours reprenaient, me laissant le ventre à moitié vide…
Une sensation de malaise accompagnait ces mots. Son estomac se contracta, prêt à régurgiter tout ce qu’il contenait. Pour autant, il se retint tant bien que mal.
En plein milieu de la table, dans son bento, un gros amas de riz et des miettes de pain déformées, qui ne ressemblaient à rien. Les deux bougèrent et se teintèrent de rouge. Ainsi, des mots se formèrent et pénétrèrent son esprit.
【Ce riz ! Ce pain ! Ils étaient dégueu ! Infâmes ! À en vomir ! Pourtant tu nous les faisais subir… Tu les mangeais ! Si tu m’avais laissé retrouver ceux qui osaient te faire ça… Tu n’aurais plus eu à le BOUFFER !!】
— Hrkk-BLRRAA-Glip
Un souffle brutal le prit, sa gorge se contracta et un jaillissement fit sortir tout ce que contenait son estomac. Il déglutit entièrement dans la boîte à repas une matière informe et nauséabonde.
— Stop ! Même en rentrant, je n’avais rien à manger…
Tic tac
Il s’essuya la bouche, la pièce rapetissait. Les murs se resserrèrent, désormais tapissés de casiers tordus, suintants. Les tables disparurent. Les chaises s’élargissaient pour laisser place à des bancs.
Une buée froide ainsi qu’une forte odeur d’humidité envahirent la pièce. L’odeur était omniprésente et venait d’au-dessus de lui.
Suspendus à un crochet, des habits trempés et criblés de taches sombres.
— Mon uniforme… Mes affaires de sport…
Il les fixa un long moment. Un froid le parcourut, ses propres habits semblaient mouillés et il tomba au sol sans pouvoir se relever.
— Les vestiaires… Ils ont pris mes affaires. Les ont plongées dans l’eau des toilettes. Ils m’ont laissé avec seulement un caleçon… La porte s’est refermée derrière eux. J’ai attendu. La sonnerie… les prochains cours allaient reprendre. Mais la lumière s’est éteinte. Et moi, j’étais encore là, recroquevillé dans un coin. Je ne voulais plus aller dans les vestiaires… mais les professeurs ne me laissaient pas le choix…
Un sifflement strident résonna dans le néon au-dessus. Le casier en face s’ouvrit lentement. À l’intérieur, des mots griffonnés sur une étiquette déchirée s’implantaient dans son esprit.
【Tu ne disais rien. Tu n’appelais pas à l’aide ! Tu avais honte, hein ? Pourquoi tu n’as pas crié ? J’aurais pu les en EMPÊCHER !!】
— Ce n’était pas à toi de t’en occuper… Tais-toi. Laisse-moi…
Tic tac
Il put enfin se relever et les bancs se réorganisèrent encore. Cette fois, des tables simples, froides, rigides. Toujours orientées vers l’avant, toutes occupées. Une silhouette sur chaque place, sauf une. Le bureau à côté de lui.
— Il y avait toujours cette place vide… à côté de moi. Même quand la classe était pleine. Même quand les autres se disputaient pour s’asseoir ensemble. Moi, j’étais… l’obstacle. Celui qu’on contournait. Celui qu’on fuyait. Celui qu’on ignorait.
Un gribouillis apparut sur la surface du bureau vide. Des lettres tracées à l’ongle, tremblantes, irradiant son esprit.
【Tu la regardais tous les jours. Affalé sur ton bureau. Tu espérais que quelqu’un vienne, hein ? Hein ?! Tu ne voulais pas être seul. Alors que j’étais là. Mais tu ne disais rien. T’aurais dû me PARLER !】
— Je ne voulais pas parler à celui qui a tenu le couteau… à celui qui l’a tué… ni à qui que ce soit d’autre…
Tic tac
Une vibration se répéta, sourde, grave, dans tout l’espace. Toute la pièce. Brr-brr
Un vieux téléphone à clapet glissa lentement du casier sous le bureau. Écran fissuré, éclairé. Une seule notification clignotait en boucle.
【On sait ce que tu as fait ! T’aurais dû mourir avec elle.】
Il recula brusquement, hésitant à le toucher.
— La nuit… toutes les nuits… toujours la nuit… toujours les mêmes mots. Des comptes inconnus. De la menace floue. Ils revenaient même dans mes rêves. Au début, je répondais. J’essayais de nier. J’essayais d’expliquer. J’essayais… puis j’ai compris que ça les amusait. Dans tous les cas, ils continueraient… J’ai fini par le jeter loin de moi…
L’écran afficha une série de messages s’écrivant seuls, rouges sur fond noir. De l’eau coulait du téléphone et les mots irradièrent son esprit.
【Tu les lisais en pleurant. Mais tu ne me laissais pas répondre. Pourquoi ? À la place, tu as préféré le noyer, mais malgré ça, tu en faisais des cauchemars. J’AURAIS PU LES FAIRE TAIRE ! POUR TOI ! POUR NOUS !】
Il se gratta les bras et finit par répondre.
— Non… Je ne savais pas de quoi tu étais capable… ou plutôt je savais…
Tic tac
Une cloche résonna au loin. Ding-Doong
Les murs se couvrirent de tableaux, de feuilles déchirées, de papier arraché, brûlé, froissé. Et un pupitre surgit au centre de la pièce, couvert de papier mâché.
Il poussa un profond soupir.
— C’était mon exposé. Je crois que c’était sur mon héroïne préférée. Je l’avais préparé pendant une semaine entière. Sans téléphone… J’avais cherché dans tous les livres qu’il me donnait, recopié chaque ligne à la main. Le matin même… il avait disparu de mon sac. Et je l’ai retrouvé… complètement humide dans les toilettes.
Un des papiers au sol se mit à trembler, puis flotta devant lui avant d’atteindre ses pensées.
【Tu savais qui avait fait le coup ! Mais tu n’as rien dit. Tu as juste ramassé les morceaux et recommencé. POURQUOI ? J’aurais pu leur faire la même chose. J’AURAIS PU BRISER CES FAIBLES CHOSES !】
Il détourna les yeux, des larmes lui échappèrent.
— Non… Tu voulais juste te venger. Moi, je voulais juste… qu’ils arrêtent.
Tic tac
La salle s’assombrit. Des rires étouffés résonnaient entre les murs. Des bruits de pas, de sacs qu’on balance, de coups portés.
Il releva les yeux, et devant lui, un gamin bien plus jeune, aux cheveux noirs, courts, avec de petits reflets blancs au niveau des pointes et un uniforme classique.
— Je m’étais habitué à la douleur. Ce n’étaient pas les coups le pire. C’était le regard absent. Il ne me regardait pas réellement. Même en me frappant… j’étais invisible.
La silhouette d’un des élèves se pencha vers le jeune au sol. Vers la personne qui portait son nom, tenant une règle tachée de sang. Et dans l’air flottaient des gouttes tremblantes, pénétrant ainsi son esprit.
【Tu serrais les dents. Tu ne criais pas. Tu ne bougeais même pas. Tu l’acceptais. POURQUOI TU NE M’AS PAS LAISSÉ AU MOINS PRENDRE LES COUPS À TA PLACE.】
Il souffla, jugeant ces mots qui sonnaient faux.
— Prendre les coups à ma place ? Tu t’en serais pris à eux…
Tic tac
Les lumières changèrent. Une salle froide, figée.
Ainsi qu’une silhouette d’adulte se tenant devant le tableau, dos tourné, immobile. Une craie tomba de sa main et roula jusqu’à ses pieds.
— Je levais la main. Tout le temps. J’avais les bonnes réponses. Mais il ne me pointait jamais. Même quand j’étais le seul à vouloir répondre.
La silhouette se retourna lentement. Son visage était vide. Plat, lisse. Sans bouche, sans yeux.
— Ils disaient toujours : “Peut-être une autre fois.” Mais il n’y a jamais eu d’“autre fois”.
Un petit carnet tomba du tableau, ouvert à une page unique.
【Ils savaient. Ils savaient ce qu’on te faisait. Mais ils préféraient se taire. Ils préféraient ne pas avoir de problème. Ils préféraient que ça continue. Tu le savais aussi. Tu les as laissés faire. Pourquoi ? POURQUOI ES-TU ?】
— Je n’en valais pas la peine. C’est ce qu’ils disaient entre professeurs. Et j’ai fini par y croire.
Tic tac
Les murs de la classe s’étendaient à perte de vue, tandis que le nombre de tableaux autour de lui se multipliait, chacun nommé et daté.
Tous affichaient des photos… Celles de la fête du collège… celles du stand à hot-dog… celles du début d’année… celles des années passées…
Mais sur chacune d’entre elles, il manquait quelque chose.
— Ils prenaient toujours les photos sans me prévenir. Ou ils disaient que je bloquais la lumière. Alors j’ai arrêté de venir. Dans tous les cas… même quand j’étais là… on m’effaçait.
Vide. Flou.
L’endroit où il aurait dû être était tout simplement vide ou flouté, c’était volontaire, effacé numériquement.
Tous les cadres tombèrent et se brisèrent, et le verre se démultiplia et des mots :
【Tu n’avais pas besoin d’exister pour eux… Tu ne voulais plus exister… Alors laisse-moi exister à ta PLACE !】
— Non, toi… Je ne te laisserai pas faire…
Tic tac
La salle se tordit. Un long couloir apparut, sans fin.
— Mes jambes…
Il courait, sans pour autant avancer, son corps restait toujours devant la même porte.
— Ce couloir. J’y marchais tous les jours. J’y courais tous les jours. Les autres passaient à côté de moi. Me traversaient presque. Parfois je me disais : “Si je tombe… est-ce que quelqu’un s’arrêterait pour m’aider ?”
Des pas résonnaient, de plus en plus nombreux. Des silhouettes sans visage couraient vers lui, puis à travers, et continuaient leur chemin sans y prêter attention. Encore et encore.
Des mots griffonnés à répétition remplaçaient leur visage :
【T’attendais quoi pour disparaître ? J’aurais couru pour toi. Je les aurais fait tomber pour toi ! Ils nous auraient VUS !】
Il resserra ses mains autour de sa tête et tomba au sol, totalement recroquevillé sur lui-même.
— Non… non… Tais-toi ! Laisse-moi !
Tic tac
La pièce redevint une salle de cours et il était de nouveau assis à sa place. Mais cette fois, toutes les silhouettes riaient à en saigner, bloquées dans un rire incessant.
HAHAHAHAHAHAHAHAHAHA
— Ils riaient… même quand je pleurais. Parfois je me demandais si mes larmes ne les nourrissaient pas ? HEHEHEHEHEHEHEHEHEHEHEHE
Un rire sortit de sa gorge sans qu’il ne le veuille. Un rire strident, lent… Il tenta de fermer sa bouche avec ses mains mais,
— Tu vois ? On peut rire aussi ! Avec eux.
Sa bouche ne lui obéissait plus, sortant des incitations d’elle-même.
— C’est facile. Il suffit de t’oublier. Ta peau… ta forme… de me laisser parler à ta place. De me laisser agir à ta place. De me laisser me battre à ta place.
— Non… laisse-moi, Gekidō !
Il reprit du mieux possible le contrôle de son corps et serra les poings à en laisser des marques.
Tic tac
Une personne lui ressemblant apparut au fond de la salle. Puis une autre. Et une autre encore.
— C’est…
Elles étaient là, tout autour : certaines souriaient, d’autres mâchaient lentement, d’autres encore se recroquevillaient. L’une tendait la main dans le vide, une autre se bouchait les oreilles. Plus loin, quelqu’un écrivait. Un autre encaissait sans bouger. Une main se levait. Un corps disparaissait presque. Un autre tremblait en se relevant. Et au milieu de tout ça… quelqu’un riait.
Aucune ne prononçait de mots, mais leurs cœurs agonisaient.
L’un d’entre eux s’approcha, un miroir brisé dans les mains.
— Au final… qui suis-je ?
Le miroir refléta un œil… mais pas le sien. Un œil rouge, transperçant jusqu’à l’âme, et sa bouche s’ouvrit.
— Celui que tu refuses d’être. Celui que tu as enfermé, étouffé, noyé. Tu m’as laissé hurler dans ce monde noir… à t’interpeller pour rien ! Alors maintenant c’est mon tour ! Je t’attends au prochain étage.
La voix qui sortait de sa propre bouche partit d’elle-même après l’avoir provoqué.
En un instant, la pièce revint à la simple salle de classe qu’elle était au départ, dans un silence tout aussi simple et dénué de silhouettes.
Il ne restait plus que le jeune homme assis derrière son bureau. Il vacilla un peu entre le conscient et l’inconscient.
— C’est fatiguant… mais j’ai l’impression qu’après ça, j’ai arrêté de venir et je l’ai rencontré, mais…
Il avait beau essayer de se souvenir, rien de supplémentaire ne lui vint et il posa sa tête sur ses bras. Le froid du bureau glissa contre sa peau. Ses paupières devinrent lourdes, si lourdes que l’effort de les relever lui semblait inutile.
— J’ai sommeil…
Le monde se ramollit autour de lui, comme si quelqu’un avait baissé la netteté de tout ce qui existait.
Et dans un dernier soupir de tristesse, il s’endormit.