Chapitre 7
— Il faut vraiment que je fasse attention, j’ai encore failli tomber.
Il se tenait là, totalement indemne après avoir descendu les escaliers qui menaient à l’étage suivant. S’habituant, par la même occasion, à descendre cet endroit. Finalement, descendre lui paraissait plus facile qu’avoir à monter et pour cela, il remerciait un minimum ce lieu.
Un minimum, car après tout, dans ce même lieu, sous chaque respiration, de la buée sortait de son nez et venait s’agglutiner à la fine brume flottante au sol. Quelque chose n’allait pas et un certain malaise le submergeait, mais il préférait en faire fi.
— Drôle de porte…
Cette nouvelle porte, avec inscrit 【97】, était plus grande que les précédentes, mais ce n’était pas la seule différence : elle était composée de deux battants. Chacun d’eux avait un cadre épais et, en leur centre, se trouvait un vitrage qui prenait une assez grande place.
Il avait beau essayer de regarder à travers, il ne voyait pas ce qui se trouvait derrière. Ce dernier vibrait légèrement sous ses doigts, tel une surface rejetant le contact. Un instant, il laissa entrevoir des ombres indistinctes. Puis plus rien.
「Je n’ai pas de souvenir de ce genre de porte… Pourtant, j’ai l’impression que je devrais savoir…」
Il s’éloigna de la porte et, sur sa gauche, des boîtes empilées et remplies de chaussures étaient là. Des chaussures aux tailles disparates et aux styles bien différents les uns des autres. Le tout semblait flou, un attrait à un souvenir.
— Depuis quand c’est là ?
Logiquement, ces boîtes avaient une utilité claire, mais ironiquement, Mike ne s’en souvenait plus et ainsi il préféra pousser la porte et garder ses chaussures, car après tout il n’y avait même pas de place pour les siennes.
Après quelques pas, il s’arrêta, regardant autour de lui. Le lieu était faussement silencieux. Aucun écho ne répondait à ses pas, le son lui-même refusait de rester ici.
— C’est différent…
Des vitres longeaient chaque côté du couloir.
D’un côté, derrière de grandes fenêtres, il pouvait voir un ciel noir dégagé ainsi que la lune, toujours aussi rouge. Cette dernière éclairait totalement le couloir vide.
De l’autre, en y regardant de plus près, il n’y avait pas seulement de grandes vitres, mais aussi des portes, chacune placée de façon précise. Sur les portes, des plaques illisibles, effacées. Était-ce volontaire ? Dû à cet étage ?
Pvvvvf
— Les retardataires sont priés d’entrer dans leur classe.
Mike sursauta sous la brève annonce qui venait de retentir. De plus, l’annonce lui avait indiqué le nom de l’endroit où il se trouvait.
— Des classes… ça doit être derrière cette porte…
— Oui, mais je ne sais pas s’il…
— Dans cet endroit, le choix ne m’est pas donné…
Il fit une courte pause, ravalant sa salive, et fit coulisser la porte, qui s’écarta sur le côté. À cet instant, il sentit un frisson l’envahir et,
— Vous êt…es encor…e en re…tard, Mr ” ___ “.
Devant lui, une silhouette féminine flottant à moitié, ses traits flous, comme effacés à la main…
Elle avait prononcé ces quelques mots de façon saccadée et sur un ton acerbe, se tenant entre un bureau en bois et un grand tableau.
— En retard ? Pourquoi ?
Sans répondre, elle pointa le mur du fond. Mike suivit son geste du regard et une horloge y était accrochée, dont les aiguilles semblaient vouloir avancer, mais revenaient à chaque fois vers la même position, figées : toutes les trois pointaient vers la douzième heure.
— Il se passe quoi, encore ?
— Ça doit être ton enseignante et tu es en retard en cours…
「Une enseignante ? En retard pour des cours ?」
Mike avait beau avoir reçu une réponse de la part de la Voix, ça ne l’avançait en rien. Sa mémoire rejetait simplement ces concepts. En un sens, qu’est-ce qui lui permettait de retrouver des souvenirs ou pas ? Est-ce qu’il y avait un déclencheur précis qui n’était pas encore apparu ? S’il se déclenchait, resterait-il intact malgré toutes les informations données ?
La silhouette ne lui laissa pas le temps de réfléchir à ses nouvelles questions et s’avança vers les tables et, avec un petit objet blanc dans la main, elle désigna l’une des tables au fond.
— Va t’ass-oir au fond, sans déran-ger tes camarades…
— Au fond ?
Après cette phrase, prononcée sur le même ton et sans répondre à Mike, elle disparut. Mike en détourna son regard et le posa sur les bureaux.
Sur chaque chaise était assise une silhouette, ayant toutes leurs propres tailles ainsi que caractéristiques. Certaines souriaient ou riaient, tandis que d’autres se recroquevillaient sur leurs chaises. D’autres avaient des visages flous, d’autres encore un masque peint à la main, et plusieurs le regardaient.
Sans détourner le regard, les silhouettes le fixaient bel et bien.
「C’est ça, des élèves ? Pourquoi ils rigolent ? Sans raison ? De quoi ont-ils peur ? De moi ?」
Un certain malaise coulait dans son cœur et impactait chacun de ses pas.
Ne comprenant pas ce qu’il lui arrivait, il passa entre deux tables et la silhouette à sa droite recula brusquement.
— Ma mère… m’a dit que ta mè-re était morte de façon suspecte comme ton père ! Alors n-ne m’appro-che pas ! Ne me… parles pas ! Ne me regarde pas !
Avec une voix de garçon et de nombreux bégaiements, il portait des lunettes et un uniforme bien arrangé. Dire de lui qu’il était peureux et craintif ne serait pas trop s’avancer.
— Pfft Lui ? Tuer quelqu’un ? Il n’arrive même pas à se lever le matin pour arriver à l’heure.
Quant à la silhouette féminine à sa gauche, eh bien, elle se moquait clairement de lui avec un ton hautain et moqueur. Ricanant en le pointant du doigt, totalement affaissé sur son bureau.
— C’est donc ce genre de souvenir…
— Tu peux sortir de là si c’est trop dur…
— Non… je dois continuer à avancer. Je sais que si j’arrive jusque là-bas, je récupérerai ce souvenir… mais surtout aller au prochain étage… ça a l’air moins douloureux que les précédents.
Mike ignorait ses propres raisons, mais depuis un moment il était persuadé que continuer lui permettrait de descendre les étages. Lentement, un par un, mais qu’il finirait par trouver la vérité et une sortie par la même occasion. Dans cette optique, il continua de se diriger vers le fond de la pièce.
Plus il progressait, plus les silhouettes parlaient de façon saccadée et forte.
— Tch Si tu ne trai-nais pas des histo-ires aussi glauques, je t’aurais pris d-ans ma bande.
Tels étaient les mots d’une silhouette mâchouillant un bâton et portant son uniforme de façon désordonnée. Un garçon finalement bien plus jeune que lui et pour autant, une certaine force émanait de lui.
「Sa bande ? Qui voudrait de quelqu’un comme moi ?」
Sans s’en rendre compte, Mike se dénigrait et, comme si ce n’était pas suffisant,
— ASSASSIN ! MEURTRIER !
Mike ignora toutes ces accusations, avançant avec une nouvelle détermination.
— Je t’aurais… bien payé pour… t’occuper de ma famille.
— Payé ? Il ne va pas bien, lui ?
Mike jeta un coup d’œil à la silhouette bien apprêtée, une montre bien visible et d’autres affaires laissant pensé que sa famille avait de l’argent. Avec dédains Mike en détourna le regard.
— Le mur ?
Avec surprise, il remarqua que le mur s’éloignait, tout comme la place qui lui avait été indiquée. Le nombre d’élèves augmentait en conséquence.
L’horloge aussi reculait, ses aiguilles s’emballant, tournant à une vitesse folle : le temps semblait s’accélérer.
Tic tac Tictic Tac Tictictic TAC
Ses pas devenaient lourds, de plus en plus durs à réaliser. Ses paupières s’humidifiaient et les voix des silhouettes partaient dans les aigus, de plus en plus aigus, de plus en plus violentes.
— Assassin ! Peureux ! Meurtrier ! Fou ! Lâche ! Dégonflé ! Tueur ! Maudit ! Poltron ! Peureux ! Tueur ! Fou ! Assassin ! Dégonflé ! FOU ! FOU ! FOU !
Chaque silhouette le pointait du doigt, l’insultait et l’accusait dans un brouhaha assourdissant.
「Non, ce n’est pas moi…」
Elles chuchotaient directement dans ses oreilles alors qu’elles étaient loin, d’autres criaient d’agonie. Et certaines… riaient doucement, sans jamais cesser de le fixer.
Ass… ! Meurt… ! Fou… !
Dans cette immense cacophonie, sa jambe fut tirée en arrière.
— Ce… ce n’est pas de ta fau…faute, hein ? Hein, Mike ? Mike ?
Un petit enfant inquiet, semblable à de la pierre, s’était accroché à sa jambe, prononçant ces quelques mots avant de disparaître en fine cendre.
— Non ! Ce n’est pas moi ! Qui es-tu ?
Mike — ayant réagi trop tard — trébucha et fut envahi d’une nouvelle pulsation sourde, au rythme de son cœur, résonnant dans sa tête. Mais le sentiment que ce n’était pas le sien vint juste après : c’était forcément celui d’un autre.
Tant bien que mal, il remit de la force dans ses jambes et se releva, mais attiré par un crissement, il se retourna.
— L’objet de tout à l’heure ?
— Une craie…
La Voix répondit directement à l’interrogation de Mike face à l’objet rouge qui flottait. Une craie, un objet si simple soit-il, n’était pas présent dans sa mémoire.
Une craie qui flottait ? Ayant adopté ce mot, Mike ne trouvait pas ça logique, mais ne savait pas non plus si ça sortait réellement de l’ordinaire. Pourtant, elle formait des lettres, des mots, des phrases sur ce tableau noir.
Alors ça devrait s’utiliser comme un stylo qui répondrait au mouvement de la main, et pourtant il n’y avait pas ce dit enseignant qui était là juste avant, et —
— Hgh
Les lettres pénétraient son esprit comme si elles étaient hurlées directement dans son crâne.
【Ils te traitaient si mal… Pourtant tout ce que tu as fait, c’est me rejeter… Alors que moi… MOI ! J’aurais pu t’AIDER !】
— Il est déjà de retour…
Par ces mots, la Voix apaisa, sans s’en rendre compte, le calvaire mental que subissait Mike, chassant les innombrables lettres, mots, phrases qui lui surplombaient l’esprit. Malheureusement, ça ne l’empêcha pas d’entendre les accusations qui fusaient à son égard.
Fou… ! Dég…flé… ! Peur…eux ! Tueur… !
Pour autant, il détourna le regard et continua de marcher, les poings serrés. Une soudaine envie de crier ce qu’il pensait sous cet ignoble brouhaha le prit et,
— ET PUIS VOUS ALLEZ LA FERMER ! C’EST BON, J’AI COMPRIS ! J’AI FAIT TOUT CE DONT VOUS M’ACCUSEZ !
Un silence brutal, presque assourdissant, tomba sur la pièce. L’air lui-même semblait figé.
Les bouches figées. Le temps suspendu.
Les silhouettes immobiles dans une dernière expression grotesque, et ainsi Mike reprit :
— J’ai compris ce que vous me reprochez, alors laissez-moi au moins atteindre cet endroit. Laissez-moi…
L’horloge ralentissait, ses aiguilles revenaient à leur position de départ, la douzième heure. Ainsi, le mur qui paraissait éloigné jusqu’à maintenant sembla faire un grand bond à sa position d’origine. La salle revenait sans aucun doute à la normale.
Ce qui emporta le corps de Mike en avant, se rattrapant sur le bureau qu’il se devait d’atteindre, ce dernier maintenant étrangement proche.
— Enfin…
Il s’assit sur la chaise qui l’avait si bien attendu et, à cet instant précis, un flot de souvenirs l’envahit. Pris de nausées et de maux de tête, il ferma les yeux.
「Des visages. Une salle, toujours la même. Un rire. Une main sur mon épaule. Des coups. Un cri. Du sang ? Mon sang ? Leur sang ? Autre chose… des incitations… je ne m’en souviens plus…」
C’était là. C’était réel. Il revivait toute une période en une fraction de seconde. Il rouvrit doucement les yeux, une larme coulait. Était-ce de la joie ? De la tristesse ? De la peur ? Du dégoût ? Lui-même l’ignorait.
Après tout, dans ses yeux couleur platine, quelque chose avait changé. Il semblait plus morne… plus fatigué… comme usé. Mais pas seulement, ça ne pouvait pas être résumé aussi facilement, car après tout,
— C’était donc ça, le collège…