Chapitre 6
— Encore… encore… pourquoi y a-t-il encore une porte ! Laissez-moi le temps de pleurer… Laissez-moi le temps de comprendre… Laissez-moi tranquille… Laissez-moi… Laissez-moi…
Une porte semblable à un miroir reflétait son nez et ses joues rougis. Les paupières légèrement gonflées ainsi que ses cils humides, collés. Sa peau était sensible, chaude et irritée, ainsi que ses poings ensanglantés, dus aux nombreux coups qu'il avait donnés contre la surface réfléchissante.
Lui demander s’il avait vidé toute l’eau de son corps serait dénué de sens. L’ensemble montrait de lui-même la tempête intérieure qu’il endurait.
— Vous essayez de me montrer à quel point je suis pitoyable ? Hein ?! Hein ?!
— Mike… rappelle-toi, c’est un souvenir, tu ne peux plus rien y faire…
— T’essaies de faire quoi ? Me réconforter ? T’es nul ! Nul ! Nul !
Tout en faisant de grands gestes, le ton de Mike montait sous la remarque qui n’avait pas lieu d’être.
— Et puis pourquoi continuer… pour revivre encore un de ces stupides souvenirs ? Pour frôler la mort ? Inutile ! Inutile ! Inutile !
La colère prenait le pas sur la tristesse, contre lui-même. Contre son passé. Contre sa mère. Contre la Voix. Contre ce lieu.
Gesticulant les mains, agitant les bras dans le vide, cherchant quelque chose à jeter sans résultat, il finit par se rabattre sur ses propres bras, les grattant avec ses fins ongles. Pour autant, il n’arrivait pas à se faire saigner…
Il savait que, depuis le début, il était le seul à entendre cette voix quelque peu fallacieuse. Que lui parler n’était pas nouveau, et pourtant il ne pouvait s’empêcher d’analyser les infos qu’il avait.
「À 10 ans… la Voix était déjà avec moi ? Et cette autre voix, qui c’était ?」
— Absurde ! Je l’ai tué… c’est moi… qui j’étais vraiment ? Ça n’a aucun sens ! Aucun !
Sans prévenir, il se releva avec hâte et poussa la porte d’un geste sec…
— Qu’est-ce que tu fais, Mike ?
— Laisse-moi…
Dans sa course, une fine brume l’accueillit, totalement aveuglante. Quelque chose changea.
L’air devint plus froid, plus lourd. Ça lui écrasa la poitrine.
Sa colère s’y accrocha un instant… avant de se dissoudre, comme avalée par la brume elle-même, comme si elle ne lui appartenait déjà plus.
Chaque pas qu’il faisait l’allégeait un peu plus, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un vide étrange, inconfortable.
La porte se referma dans un grand claquement… BAM ! BAM… Bam…
Il attrapa rapidement sa lampe et fit des tours sur lui-même, tentant de voir plus loin que le bout de son nez.
— J’y vois rien…
Rien… rie… ri…
Il sursauta avant de reprendre contenance. Sa voix venait d’être amplifiée plusieurs fois après ces paroles.
— Un écho ?
Écho… cho… o…
「Pourquoi parler…」
— Tu es enfin calme ? Mais fais attention !
「Il a de la chance, il ne produit pas d’écho…」
Il continua d’avancer avant de… Boom boom bo…
— Aïe ! Il n’y avait pourtant rien…
— Je t’avais prévenue en plus.
Aïe ! Aïe ! Rien… Rien… Rien…
Après s’être cogné, il ne put se retenir de briser son propre silence et de crier. Le son se propagea dans tout l’étage et démultiplia la force de l’écho.
Face à lui, un immense miroir, dont le sommet était recouvert par le brouillard. Mais en s’approchant… son reflet disparut.
「Où est mon reflet ? C’est juste du verre ? Pourtant il était là…」
— Bizarre…
Normal… mal… mal…
Il l’inspecta de plus près et donna de petits coups. Tac, tac, tac.
— J’ai cru qu’il allait encore se passer un mauvais événement. Je vais pouvoir continuer et trouver la sortie.
Reste là… reste… reste…
— Attends, tu joues à quoi, Mike ? Tu n’as pas entendu l’écho ? Ce n’est pas du tout ce que tu as dit !
Alors que Mike allait continuer à avancer en ayant la main contre la surface de verre, la Voix l’interpella, ce qui le fit tiquer. Les sons qui auraient dû se répéter étaient quelque peu différents et ses yeux furent attirés vers le miroir.
— Hein ?
Enfin… fin… fin…
— Bah enfin tu me remarques, espèce d’abruti !
Il s’éloigna brusquement du miroir qui, à son tour, vibra et laissa voir une ombre informe esquisser un large sourire.
「Ce n’est pas mon reflet…」
Dans le miroir, vacillant comme sous l’effet d’une chaleur invisible, un jeune homme venait d’apparaître.
Il ne bougeait pas. Seul son regard traversait le verre, brûlant, chargé d’une colère contenue. Par instants, un éclat doré fissurait le rouge vif de ses yeux.
Ses cheveux, d’un rouge incandescent, retombaient en mèches indisciplinées, comme encore animés d’un feu intérieur.
Un long manteau noir enveloppait sa silhouette, rigide, marqué par les flammes. À chaque frémissement de l’air, une lueur rouge sang semblait s’agiter dans ses replis.
Le reste n’était que brûlure.
Bandages noircis, peau à vif, marques lumineuses pulsant sous la surface — comme si quelque chose, en lui, cherchait à se libérer.
Même le sol paraissait céder sous ses pieds nus.
— C’était donc toi… et il a fallu que ça soit maintenant…
— La ferme ! Je ne t’ai pas causé, à toi !
La Voix voulut protester, mais fut brutalement coupée par le jeune homme incandescent qui venait d’apparaître.
Dans ce même temps, un grand BOOM ! retentit et un éclair rouge embrasa tout l’étage. La brume, quant à elle, devint rouge et se dissipa.
Autour de Mike, il ne restait plus que des miroirs. Partout, teintés de rouge et tout simplement incalculables. Chacun d’entre eux le reflétait bien.
— Tu n’as rien à faire ici.
— Tu continues à faire semblant de l’aider ? Hypocrite. T’as ton propre objectif.
— Euh je vois que vous vous connaissez, mais qui es-tu ? Et comment ça se fait que tu entendes la Voix ?
Avant que la discussion ne dérape davantage, Mike intervint. Le jeune homme incandescent plissa les yeux, visiblement troublé. Quelques secondes passèrent, puis avec une hésitation presque imperceptible :
— Moi ?
Quelque chose se brisa. Son regard se durcit d’un coup, comme si une irritation longtemps contenue venait d’éclater à la surface.
— Tu as oublié ? Pathétique. Tu es vraiment resté le même.
Il fit un pas en avant et reprit d’une voix plus tranchante :
— C’est Gekidō ! T’as intérêt à bien le garder dans ta mémoire.
「C’est…」
À son tour, Mike fit un pas en arrière, se frottant les tempes sous la migraine qui montait en lui, comme si ce reflet était présent dans sa tête, parlant directement en son for intérieur, car après tout,
— Évidemment, je suis toi, abruti !
「Moi ?」
— Alors ? T’es devenu muet ? Tu ne vas pas me dire que tu n’en as plus conscience ?
Muet… muet… muet…
Sa voix était si haute qu’on l’aurait entendue en dehors de ce lieu, en dehors de ce qui pouvait être appelé une salle des miroirs, dans le vaste ciel à perte de vue.
Mike, encore perdu dans de nombreuses hypothèses et cherchant à comprendre ce que signifiaient les mots de ce Gekidō, finit par délier ses lèvres :
— Non, non, je viens de me rendre compte qu’il me manquait quelque chose, même si je n’arrive pas à le déterminer…
Il se relâcha un peu et reprit :
— Donc… tu es moi ? C’est ça ? C’est-à-dire ? Et puis, qu’est-ce que tu fais dans un miroir ?
Miroir… miro… mi…
— Tu me saoules ! Je t’en pose des questions ? J’en sais rien et j’ai à peine pu me manifester. Depuis que tu t’es réveillé ici, c’est une galère pas possible. T’entendais rien quand je te parlais. Tu faisais la sourde oreille à cause des imbéciles de ta classe…
— Se manifester ?
— On va faire simple.
Gekidō tapa du pied et un petit craquement se fit entendre. Mike jeta un coup d’œil autour de lui, vérifiant d’où venait réellement le bruit. Ce fut sans résultat.
「Ce bruit… il n’a rien remarqué ?」
Gekidō commença à se promener de miroir en miroir, les reflets brulants sous son passage et continua par ces mots :
— Fais-moi sortir de ces fichus miroirs et après on parlera !
Il tapa du poing sur le miroir. Une autre microfissure crissa et apparut, mais aucun des deux ne le remarqua, à part la Voix qui s’était mue dans le silence.
— Tu comptes faire quoi si je te fais sortir ?
Sortir… sort… sor…
Mike avait beau réfléchir, il n’arrivait pas à délimiter le bon choix. Cette personne en face de lui avait beau avoir dit être lui, il avait déjà entendu ce genre de discours de la part de la Voix et, d’un autre côté, il ressentait qu’à un moment quelque chose s’était échappé de lui, s’était fait arracher de lui.
— Bah ? Prendre le contrôle de notre corps. T’es trop faible pour l’utiliser.
Sèchement, Gekidō répondit, ses paroles reflétant un jugement assez brut, résolu à sortir de ce qui pouvait être appelé une prison. Ce qui simplifiait le schéma de pensée de Mike ainsi que sa réponse.
— Je comprends mieux… alors non, je ne peux pas te faire sortir.
Il ne peut pas… pas… p… Il ne veut pas… pas… p…
Mike se prit la tête entre les mains, ses pensées devenaient trop bruyantes, comme si sa propre voix se dédoublait dans son crâne.
— Hehehe tu crois pouvoir te cacher derrière des refus ?
Gekidō devenant plus acerbe, un fin sursaut parcourut Mike. Il tituba en arrière, mais releva la tête et, d’un ton résolu, il réaffirma ses propos.
— Non ! Ça ne va pas être possible ! Je ne t’aiderai pas et je te laisserai encore moins le contrôle.
Le corps… corp… cor…
Gekidō le transperça d’un regard noir. Son regard avait bien plus d’effet qu’il ne le laissait paraître et ainsi sa colère prenait de plus en plus de place. Sa tension montait, et avec elle, la chaleur grimpait.
「Je suffoque… que se passe-t-il encore…」
— Non !? Sale abruti. Tu penses avoir le choix ? Tu crois que je ne trouverai pas de moyen de sortir par moi-même ? À ton avis, qui t’a empêché de mourir jusqu’à maintenant ?! Pas l’autre abruti qui ne fait que déblatérer.
Gekidō marqua une courte pause avant de reprendre depuis un miroir dans le dos de Mike. En un sens, plus la discussion avançait et plus Gekidō avait des facilités à se mouvoir entre les miroirs, comme un poisson qui s’habituait à un nouvel habitat.
— Tu me traites comme un étranger ? Un monstre ? Mais je suis celui qui a toujours voulu t’aider pendant que tu pleurais dans un coin ! Seul… abattu…
Criiik, sous ses nombreux déplacements, les fissures s’agrandissaient à vue d’œil, apparaissant partout où il y avait de la place. Les craquements devenaient de plus en plus bruyants.
— C’est quoi encore ce bruit ? T’as fait quelque chose, abruti ?
— Non, c’est toi… les miroirs se fissurent !
Fissure… délivrance… échappatoire…
Gekidō regarda partout autour de lui. Jusqu’à maintenant, il ne pouvait voir la partie extérieure des miroirs, mais finalement il n’en avait plus le choix. Le monde dans lequel il se trouvait se cassait, se broyait sur lui-même et se rompait.
Faisait-il partie intégrante du miroir ? Ou était-il sorti d’un quelconque imaginaire ? Dans ce cas-là, où Gekidō allait-il pouvoir se réfugier ?
— Non !
Réalisant lui-même la situation dans laquelle il se trouvait, Gekidō cria en direction de Mike et, l’instant d’après, il disparut.
Tous les miroirs éclatèrent en mille morceaux. Certains reflets semblaient désynchronisés, comme si une présence était là. La pièce, quant à elle, semblait tourner, se refroidissant en même temps.
Puis arriva un vide total, dénué de tout son. Un silence pressant, flippant, un calme à en donner des frissons, comme si la personne qu’il avait vue dans les miroirs avait tout emporté avec elle.
Il pouvait entendre sa propre respiration, chacun de ses mouvements, et une étrange impression qu’un lourd regard pesait encore sur lui fut coupée.
— C’était un de tes alters. Il est un peu colérique…
La Voix, d’un ton calme, brisa le silence, donnant finalement une info et appelant ainsi Gekidō un alter. Ce qui ne surprit pas Mike, car il connaissait bien la signification de ce mot.
— Un peu colérique ? Tu savais que ça allait se passer de cette façon ?
— Profite-en pour partir. La voie est libre.
Ce qui paraissait être un écho avait totalement disparu et, encore une fois, la Voix ne répondit pas aux questions posées. À la place, sa réponse l’incitait à partir de là, montrant tout simplement qu’il ne pourrait en tirer aucune autre info.
— Tss
Mike reprit donc son chemin à la recherche d’une sortie. Contrairement à l’étage précédent, il n’avait pas été expulsé d’une quelconque manière et chacun de ses pas était lourd, ancré de réflexion.
Une impression d’avoir raté une occasion de gagner de nouvelles informations l’envahissait. Qui d’autre pouvait bien répondre à ses questions ? Qui d’autre savait qui il était ?
— J’ai l’impression d’être ignorant… si j’ai commis cette atrocité envers cette personne sans cœur, qu’était ma mère alors ? Qui suis-je ?
Repensant à sa mère, il marchait sur les brisures de verre, ne sentant rien pour autant. Les semelles de ses chaussures en étaient parsemées, et leur nombre se démultipliait à chaque pas.
Pour autant, il se contentait de les enlever et de les jeter loin derrière lui. En scrutant certains d’entre eux, des reflets déformés s’animaient par instants : une silhouette d’enfant recroquevillé sur lui-même, pleurant, un cri étouffé, puis un regard plein de haine.
Il préféra en détourner les yeux. Il ne voulait pas savoir si c’étaient les siens… et finalement, il arriva devant une porte. Elle était là, devant lui, brisée en plein d’éclats, mais toujours debout.
— La sortie…
Il se regarda dans ce dernier miroir qu’était la porte de sortie avant de l’empoigner d’une main tremblante.
À cet instant précis, une des brisures de verre vibra et, pendant une fraction de seconde,
「Mes yeux ? Rouges ?」
Il recula d’un pas, vérifia sur un autre éclat au sol puis revint, sans trembler.
— Tout est normal… j’ai dû halluciner… il faut que je me repose…
Derrière lui, un autre éclat vibra et une bouche s’y dessina un instant et bougea, tandis que Mike ouvrait la porte.
Tout se passe bien, nous n’aurons pas à nous salir les mains… mains… mains…