Chapitre 4
— 120, 122, 124
Ses blessures étaient simples à résumer… mais leur impact était tout autre.
Une entaille profonde lui avait lacéré le flanc droit : le sang coulait encore, ses muscles hurlaient à chaque mouvement et sa respiration se faisait douloureuse. Le coup de pommeau reçu en plein ventre lui avait retourné l’estomac et lui faisait régurgiter du sang.
Tout son corps était une source de douleur, ses membres refusaient de le soutenir et sa conscience cherchait où se placer.
Le temps continuait de s’écouler, mais il était imperceptible. La lumière de la lune ne bougeait pas, restant immobile, silencieuse, impassible. Depuis combien de temps était-il là — allongé sur ce sol rouge ?
Des secondes ? Des heures ? Des jours ? Aucune réponse ne venait.
「Mon téléphone… Où est-il ?」
Il se souvint que, depuis le début, il lui manquait un appareil qui lui aurait pourtant bien servi, que ce soit pour savoir l’heure, le jour, la date ou même s’éclairer dans cette pénombre. Mais même s’il l’avait eu, son corps agonisant ne lui aurait pas permis de le saisir.
— 130, 132, 134, 136
— Tu fiches… quoi ?
Sa voix sortit, rauque et faible. Malgré son état, prononcer quelques mots lui était encore permis.
— Je fais passer le temps. On va dire que je m’occupe. 140, 142, 144.
— Comme ça ?… Alors que je ne peux rien faire… Tu peux m’expliquer ce qui vient de se passer…
— C’est pourtant simple, non ? Tu as rencontré un ennemi beaucoup trop fort et maintenant tu es au sol. Donc je compte le temps que tu prendras à te relever. 152, 154, 156.
— Tss Me relever ? J’en suis incapable… Hgg Si je m’en sors et qu’un jour je te trouve… tu vas voir.
— Ça ne risque pas d’arriver. 160, 162, 164.
「Il est agaçant… Pourquoi il continue de me parler… Maintenant que j’y pense, l’armure ne l’entendait pas ?」
— La Voix… L’Entity a dit que je parlais seul… Je suis le seul à pouvoir t’entendre ?
— Humm oui, en effet, tu es le seul. 280, 282, 284.
— Il y a une raison à cela ?
— Je te l’ai dit, non ? Je suis toi et tu es moi… 300, 302, 304.
Sur ces derniers mots, il s’arrêta et accepta son sort : devoir rester sur ce sol, totalement immobile, et écouter une voix qui était censée l’aider.
Malgré tout, ce qu’il pouvait considérer comme du temps passa.
Ses paupières se refermèrent, son corps s’enfonça dans la douleur, englouti par le liquide rouge qu’il avait supposé être du sang.
「Je me noie… Je n’arrive plus à respirer… Je meurs ?」
La voix semblait continuer de compter. Chaque chiffre se fondant quelque part entre le lointain et le proche. 678, 700, 702.
Le sommeil l’emporta sur sa réflexion.
— Il est de retour ?
Ses os fracturés se réparaient dans une douleur aiguë. 3652, 3654, 3656.
— Non, ce n’est pas lui. Mais…
Sa respiration, autrefois saccadée, reprenait son cours. 86 520, 86 522, 86 524.
— Je sens quelque chose en lui ! Dans tous les cas, il faut s’en débarrasser !
Toutes les douleurs qu’il avait ressenties jusque-là s’amoindrissaient. 604 800, 604 802, 604 804.
— Ils s’en chargeront.
Chacune de ses blessures guérissait, se réparait, comme si elles n’avaient jamais existé… 777 602, 777 604, 777 606.
— Nel…
Comme si son combat à mort, dont il avait miraculeusement survécu, n’avait jamais eu lieu, ne lui avait infligé aucune blessure, ne l’avait pas laissé pour mort.
Pourtant, ce dernier avait bel et bien eu lieu.
— Enfin… ça a pris exactement 1 087 602 secondes, ce qui donne 18 126 minutes et 42 secondes. Tu veux plus de détails ?
Le liquide diminua au fur et à mesure, ne laissant plus que la quantité d’origine.
「J’ai l’impression d’avoir entendu parler pendant mon sommeil…」
Ses yeux s’ouvrirent et il put se mouvoir de nouveau et ainsi se relever. Une fois fait, il fit quelques mouvements, vérifiant si son corps allait réellement bien. Il le contrôlait avec aisance, ses mouvements étaient fluides et clairs.
— Fais-le si ça te fait plaisir.
D’une voix calme et détachée, il finit par répondre à la Voix.
— 302 heures, 6 minutes et 42 secondes, ce qui équivaut à environ 12 jours, 14 heures, 6 minutes et 42 secondes… tu es donc resté…
— Quoi ? Tout ça ? Et je suis…
Les paupières grandes ouvertes, il coupa la Voix dans ses explications.
「Je vais bien… Mes habits sont comme neufs… Rien… Plus de déchirures… Aucune trace du combat ?」
Encore bouche bée, il ne comprenait pas ce qu’il s’était passé. Il avait beau retourner le problème dans sa tête, pour lui ce n’était pas concevable. Les blessures qu’il avait reçues auraient dû le clouer au sol encore longtemps, sans jamais pouvoir se relever et dépérir.
— Guérir aussi facilement ? C’est impossible…
Un simple humain ne pouvait tout simplement pas avoir ce genre de capacités. Il y avait donc quelque chose ou quelqu’un qui lui avait permis ce miracle.
— À mon avis, c’est grâce au liquide qui t’a recouvert. Pendant ces 12 jours, il s’est infiltré en toi via tes blessures, tes habits et tu en as ingurgité une grande quantité. C’était lent, mais au moins tu es comme neuf.
— Je vois… C’est incroyable qu’il ait eu cet effet-là. Non, au contraire, ça a sûrement été placé là volontairement… Ce n’est pas un hasard…
— Il est là depuis le début. Ça doit être sa fonction.
— Oui… je pense aussi. Mais pourquoi…
— On verra ça plus tard.
— T’as raison, pour l’instant je vais juste en prendre avec moi.
Réfléchissant à l’endroit où son sac était posé, son pied heurta quelque chose, un objet que son cerveau avait omis : son “cadeau” que lui avait fait son ennemi.
L’épée faite d’un matériau inconnu qui l’avait tant blessé. Toujours aussi blanche, immaculée, malgré le fait qu’elle ait été trempée, elle aussi, pendant ses 12 jours.
Plantée dans le sol, elle restait là, immobile.
— Pourquoi me donner son épée… Huh En plus, il l’a bloquée ! C’est lourd !
Les tranchants de la lourde épée étaient arrondis de manière à ce que les coups ne tranchent pas, mais puissent bel et bien détruire, broyer, écraser ce qui rentrait en contact avec elle.
「Comment il l’a rentrée… Je ne peux plus la récupérer…」
Mike tirait de toutes ses forces, tentant de faire sortir l’épée enracinée dans le sol.
— Arrête de forcer et regarde de plus près, c’est une relique…
— Une relique ?
Il suivit les conseils de la Voix et examina la garde de très près. Sur un petit écriteau, il était inscrit :
【N°260】
— Qui s’amuse à graver son nom de cette manière ?
Lorsque son doigt entra en contact avec l’écriteau, ce dernier s’illumina, des lettres déferlèrent sur la lame, formant chacune à leur suite des mots.
Enfin, dire que c’étaient des mots était une déduction, les lettres s’éloignaient grandement du japonais ou de toute autre langue.
— Huh… Y a écrit quoi ?
Assez surpris, il tenta de les lire, mais fut pris d’une forte incapacité à déchiffrer quoi que ce soit… Les lettres, les mots, l’ordre de lecture et la signification de ces derniers n’avaient absolument aucun sens à ses yeux.
— Alors… “Cette relique vous a été donnée. Voulez-vous la signer ?”
La voix marqua une pause, semblant réfléchir, et reprit ses dires :
— C’est une langue assez ancienne et rares sont ceux qui peuvent la parler ou même l’écrire. C’est étrange… pourquoi elle serait là… et ce système de signature…
「Il a récupéré des souvenirs avant moi ?」
Pour la première fois, la Voix doutait réellement, se posait de réelles questions sur un sujet qu’elle avait l’air de connaître. Ce n’était pas déplaisant, mais un léger malaise montait en Mike.
— Et toi, tu connais cette langue ? Ça veut dire quoi, signer ?
— En effet, je crois qu’on m’a appris à la lire…
— On te l’a appris ? Qui ça ? Quand ? Tu t’en rappelles ?
Le ton de Mike haussa un peu.
「Si je retrouve cette personne, ça pourrait m’aider.」
— Non, malheureusement, ça ne me dit rien.
Les minces espoirs de Mike furent coupés par une réponse négative, le mur qu’est la mémoire vide venait d’être placé et avancer dans cette direction ne servirait à rien.
— Mince… et du coup, signer veut dire quoi ?
— Pour faire simple, la signer veut dire que seule la personne dont le nom est inscrit peut manier la relique, à part si son propriétaire a la volonté de la donner ou meurt. Pour cela, il suffit de mettre un peu de ton sang sur le nom actuel et elle s’adaptera, mais…
La Voix n’avait pas fini ses explications que Mike se mordait déjà le pouce et imposait une goutte de son sang sur l’écriteau, ce dernier se noircit avant de s’effacer.
Les lettres inconnues laissaient place à 「???」. Elles déferlaient en nombre, incalculables, recouvrant entièrement l’épée. Cette dernière s’élargit de toute part, d’abord en objet difforme, puis s’illumina.
De nouvelles phrases se formèrent instantanément et la Voix traduisit directement :
— “Incompatibilité ! Incompatibilité ! Identité de ??? non trouvée !?”
— “Incompatibilité ! Incompatibilité ! Impossible de déterminer le niveau de maîtrise des cinq piliers !”
La masse informe finit par devenir une petite boule blanche et il s’empressa de la rattraper avant qu’elle ne tombe.
— Il vient de se passer quoi ? C’est vraiment l’épée et comment ça, incompatibilité ?
— J’en sais rien… J’ai l’impression que c’est rarement arrivé auparavant…
Déçu, il la regarda de plus près et la tâtonna. L’examen étant infructueux, il finit par la mettre dans l’une de ses poches.
— Il vaut mieux que je ne perde pas plus de temps, j’ai encore mes affaires à récupérer.
Malgré l’insuccès de ne pas avoir au moins une arme pour l’aider, il reprit son objectif initial.
Ramassant plus ou moins loin de la porte, son sac intact, ni mouillé ni abîmé, il en sortit une bouteille d’eau.
「Avec tout ça, je n’ai pas soif, mais bon, ça pourrait être utile.」
Il but le contenu de la bouteille d’une seule traite et la remplaça par le liquide qui tapissait le sol.
— Beuh Dommage qu’il n’y ait qu’une seule bouteille.
Grimaçant, il remit la bouteille dans son sac qu’il remit sur son dos.
Il regarda une dernière fois derrière lui et vit, sur le sol, son couteau.
「Il n’était pas cassé ? Le liquide répare à ce point ?」
Il le prit rapidement en main, fit quelques mouvements d’échauffement pour s’assurer une dernière fois de son bon rétablissement.
Équipé d’un couteau, de vivres et d’une voix pour le guider, il était prêt à continuer.
Il s'arrêta devant la lumière de la porte.
— Cette fois…
Il inspira.
— Je ne tomberai pas.
Il la traversa… Inondé d'une lumière blanche, et devant lui, des escaliers se formèrent.