Chapitre 3
Derrière son heaume impénétrable, il semblait scruter Mike de haut en bas. Son armure n’était pas faite de métal mais d’une matière minérale semblable à de la pierre blanche, veinée de reflets opaques.
Il n’y avait ni jointure ni séparation : chaque plaque semblait fusionner avec son corps, collée à sa peau, comme si l’armure avait poussé sur lui.
Sa silhouette imposante inspirait autant la crainte que la fascination, telle une relique oubliée revenue à la vie.
Dans sa main reposait une épée massive, du même matériau : une lame brute, presque cristalline, lourde de promesses sanglantes. Elle semblait avoir été créée de toutes pièces pour lui et lui seyait parfaitement.
Mike avait beau le regarder, il —
— Je te repose la question ! Demi-portion ! Es-tu prêt pour ton premier et dernier combat ?
La voix de l’homme emplissait le couloir et Mike en resta figé sur place.
「C’est qui cet homme ? Il veut vraiment se battre ? Je ne veux pas… Ce n’est pas mon but.」
Ne comprenant toujours pas, il finit par ouvrir sa fine bouche avec le peu de désinvolture qui l’habitait :
— Mon premier et dernier combat ? T’es qui ? Pourquoi je devrais me battre contre toi ? Je n’en ai aucune envie !
— Mike… si j’étais à ta place, je ne perdrais pas mon temps à essayer de discuter avec lui. Prépare-toi, il a l’air vraiment redoutable !
La voix restait posée, calme. Elle avait quelque chose de rassurant, presque apaisant, mais sur l’instant, son effet était amoindri. La situation n’allait pas dans le sens de ces mots.
— Il faudrait au moins que je sache à qui j’ai affaire, non ?
Reprenant peu à peu ses esprits, il commença à reculer pour s’éloigner le plus possible de l’armure.
— Tu es assez étrange. Tu parles seul sans pour autant te préparer au combat. Tu fuis déjà ?
Tandis qu’elle s’avançait, posant sa main minérale sur le manche de son épée.
— Tes questions n’ont aucun intérêt. Qui suis-je ? C’est absurde ! Pourquoi devrais-tu te battre ? Te moquerais-tu de moi ? Tu devrais plutôt penser à ta pitoyable vie !
D’un geste sec, il pointa son arme vers Mike, laissant dans l’air une poussière blanche sous sa lame légèrement vibrante.
— …
— Tu auras les réponses à tes questions si je t’en juge digne.
— Pose vite ton sac, il va te gêner. Et prends ton couteau, tu n’as que ça de toute façon.
— Très bien, si je n’ai pas le choix…
Avec hâte, Mike posa son sac au sol et serra fermement son couteau.
— Je vais te guider autant que possible, alors ne sois pas hésitant.
— Enfin…
Un rire en provenance de l’armure résonna dans tout l’étage, un rire grave, tel un écho sortant directement des entrailles d’une grotte.
Puis elle chargea, suivie d’un coup latéral fendant l’air.
「Je n’ai pas le temps de réagir…」
— Baisse-toi, vite !
De justesse, il se jeta en arrière. La lame passa au-dessus de sa tête avant de s’écraser contre le mur voisin.
Pas une seule étincelle métallique, seulement un fracas assourdissant : le mur éclata en blocs et en poussière, et le sol trembla sous l’impact. Des débris volèrent dans le couloir.
— Merci ! Ce coup aurait pu m’être fatal !
— Qui remercies-tu comme cela, demi-portion ? Mais ce n’est pas si mal… tu es peut-être plus doué que je le pensais !
Tranquillement, l’armure retira son épée du mur, laissant à Mike le temps de reculer et de reprendre sa position.
「Son épée est bien trop dangereuse… comment je suis censé faire face à ça ?」
— Il va falloir attaquer aussi. Mais sans expérience, tu ne vas pas aller très loin dans ce couloir étroit… il faudra ruser.
— Ok. Je suivrai tout ce que tu dis. C’est ma vie qui est en jeu, n’est-ce pas ?
— Exactement. Pour commencer, laisse-le détruire le plus de murs possib—
Réalisant que l’impact sur sa vie ne serait pas moindre, Mike décida de mettre sa pleine confiance dans les mots de la Voix.
— Tu délires tout seul ? Tu continues de m’ignorer ?
Dans un nouvel éclair minéral, l’épée fonça droit vers le visage de Mike.
— Stoppe-le !
Comme deux roches qui s’entrechoquent, son couteau rencontra la lame ennemie. Elle dévia à peine et la force du choc le projeta en arrière.
Son corps alla s’écraser plus loin dans le liquide poisseux. Ses mains tremblaient, brûlées par l’impact — pourtant, ce coup n’avait été qu’un simple avertissement.
— Pas mal, demi-portion ! Finalement, je vais peut-être m’amuser aujourd’hui. Je consens donc à répondre à l’une de tes questions : je n’ai plus de nom… mais tu peux m’appeler l’Entity n°260.
L’armure — l’Entity — abaissa lentement son arme vers lui.
— Lève-toi ! Nous n’avons pas terminé !
Mike fronça les sourcils, encore sonné, puis se releva en s’éloignant de la lame.
「Entity ? 260 ? C’est quoi, ce chiffre ? Il sait pourquoi je suis là…」
Ces nouvelles informations n’avaient pas réellement répondu aux questions qu’il se posait et en avaient plutôt créé de nouvelles, et il n’en était pas le seul :
— Entity… ce mot me dit quelque chose… mais où je l’ai entendu ?
La Voix aussi se questionnait sur ces nouveaux mots et Mike reprit :
— C’est quoi, une Entity ? Et tu sais ce que je fais ici ?
— J’ai dit que je répondrais à une question. Pas plusieurs.
Un court silence laissa entendre le frottement de ses habits totalement trempés.
— Maintenant, prépare-toi pour le second round.
Mike inspira profondément. Ses jambes tremblaient encore, mais ses yeux brûlaient d’une nouvelle détermination.
「Si je veux survivre… je n’ai plus le droit à l’erreur.」
Les prochains coups allaient décider de son sort à lui, le jeune homme tenant un couteau qu’il ne savait manier contre un homme en armure dont la maîtrise de l’épée dépassait son propre entendement.
— Un pas en arrière !
L’épée descendit dans une nouvelle diagonale et fut esquivée — de peu, laissant de nouveaux débris voler dans la destruction d’un nouveau pan de mur.
— Tch
Dans un nuage de poussière, ses yeux — brûlés — sondèrent les dégâts qui auraient pu le toucher de plein fouet.
Des éclats de plâtre, des briques disloquées, de simples gravats : il aurait pu être mis dans un état catastrophique.
「J’ai encore eu chaud…」
— Ton esquive était meilleure, demi-portion, mais ne te déconcentre pas !
Sous ce semblant de félicitations de la part de l’Entity, il arracha son épée du mur et enchaîna immédiatement avec un coup plus vif, plus rapide.
— Esquive-moi ça pour voir ! Ou bloque-le, si tu en es capable !
— Il va remettre ça, vite, ton couteau !
Mike leva son arme bien trop tard.
La lame jaillit en diagonale, longea son flanc et effleura ses côtes. Une douleur sourde explosa en lui.
— Ghh
Son corps vola contre le mur gauche. Le choc lui coupa le souffle, sa tête bourdonnait, ses oreilles saturaient d’un sifflement aigu.
Il se redressa, difficilement. Jambes flageolantes. Souffle court. Une main tremblante contre son flanc.
「Il m’a vraiment juste effleuré… ?」
Un fluide rouge mouillait ses fins doigts, son propre sang coulant sur chacun d’eux.
— C’est… pas encore fini…
Il serra fermement son couteau, lançant un coup saccadé qui fut paré, rejeté d’un revers de la main, tel une mouche qu’on écarterait de sa vue.
— C’est tout ? C’est mou… À se demander ce que tu fais là ?
— Mike ! Mets plus d’impact dans tes coups !
— C’est pas fini… pas encore…
D’un cri rauque, il frappa encore, plus fort, plus vite.
Une pluie de coups décrivant des arcs de cercle désespérés, mal assurés.
Le métal ricochait contre l’arme adverse, produisant d’inutiles étincelles aussitôt englouties par l’ombre du couloir.
— C’est affligeant… Un simple gobelin ferait mieux.
Ses bras pesaient une tonne, sa poitrine brûlait, sa vision se troublait.
Pourtant, son corps refusait d’abandonner, une peur mêlée à de la rage le tenait debout.
— Ça ne sert à rien, recule, vite !
Un sentiment d’importante perte émanait de la Voix, devenant plus pressante.
Refusant de s’effondrer, Mike fit un pas bancal en arrière, le bras droit pendant légèrement.
「Si je tombe… je meurs… si je m’arrête… c’est la fin…」
Ses pensées dérivaient toutes vers une seule conclusion. La mort. Et il s’y refusait.
— Ennuyeux… Tu n’as peut-être pas ce qu’il faut pour aller plus bas.
L’Entity sembla bâiller, légèrement déçue, enfin, c’est ce que laissait deviner sa main face à son heaume.
— Je dois te vaincre… Je n’ai pas le choix !
Ces mots furent arrachés à ses poumons en dernier espoir, comme s’il n’avait comme seul but de se donner de la force à lui-même.
Il frappa son bras, puis ses jambes avec l’objectif de se réveiller… se motiver… et se remit en position — ce qu’il en restait.
— Demi-portion, c’est inutile…
L’Entity s’approcha. Un pas. Puis un autre. Et frappa d’un coup d’estoc précis.
Le choc le plia en deux et son estomac se retourna. Sa bouche se remplit d’un goût métallique.
Dans un dernier espoir, il leva son couteau. La lame heurta l’armure et glissa le long de celle-ci sans le moindre effet.
— Mike ! Mike… Mi—
Sa vue se brouilla, les contours de l’armure devinrent flous, comme noyés dans une brume.
— Tes… cheveux… ?
La voix étonnée de l’Entity s’éloignait, étouffée, comme si ses oreilles étaient plongées sous l’eau, dans une pression bien trop forte pour lui.
Son cœur battait à tout rompre, ses muscles refusaient de lui obéir, son corps devenant de plus en plus lourd.
「De la chaleur… de la lumière… Je ne peux plus rien faire…」
Une obscurité écrasante envahit son esprit et tout s’effondra.
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Douleur, douleur, douleur, douleur, douleur !
Revenant doucement à lui, tout n’était que douleur.
Une douleur encore plus puissante irradiait son corps. Toujours debout dans ce même couloir, son couteau — désormais brisé — toujours serré dans sa main.
— Ahh c’est pas fini ? … J’ai mal…
En relevant difficilement la tête, il put voir l’Entity toujours présente. Et remarqua également que d’infimes lumières s’échappaient de son armure.
— Bravo ! C’est remarquable, tu as réussi à m’asséner des coups. C’est même épatant.
L’Entity semblait applaudir, mais ses oreilles bourdonnantes ne pouvaient entendre que sa voix.
— Regarde ça, il y en a une dizaine.
「Une dizaine ? Ah je vois… ces lumières blanches sont donc des entailles. J’ai bien trop mal. J’ai mal. J’ai mal.」
Avec agonie, il tenta de se remettre en position de combat, mais ses membres ne le suivaient plus. Ils étaient à bout, dans une profonde douleur.
— La voix ?… il s’est pas— quoi ?
Malgré tous les efforts que ça lui demandait, il marmonna comme il put ces quelques mots.
— Mike ? Tu as réussi à le blesser ! C’était grandiose… Tu ne t’es pas arrêté, tu as continué, continué…
— Ah bon ? C’est moi ?
「J’ai mal… c’est impossible que ce soit moi…」
Les mots de la Voix ne l’avaient nullement rassuré et ses jambes lâchèrent, il tituba et son corps s’effondra contre le sol dans un bruit sourd.
— Voici mon cadeau… pour celui qui a réussi à me blesser avec un simple couteau.
L’Entity s’approcha et planta fermement son épée devant lui.
— Je t’attendrai plus bas. T’as intérêt à survivre et à devenir plus fort !
— …
L’Entity sortait des paroles enrobées d’un air de fraîcheur, visiblement satisfaite, et se dirigea vers la porte. En entrant en contact avec elle, une lumière blanche jaillit et, par la même occasion, le sceau fit de même. Dans un cliquetis, la porte s’ouvrit.
Tandis que notre jeune homme restait de nouveau seul dans ce couloir, gisant au sol, incapable de faire le moindre geste, agonisant dans l’atroce douleur que lui avait laissée son ennemi.
Il n’avait pas gagné, mais n’était pas mort non plus. Son sort était donc de continuer à vivre.
Ou plutôt… survivre.