Chapitre 2
La lumière tremblante de la lampe torche révéla peu à peu le sol.
Un liquide sombre recouvrait les planches du parquet et s’étendait jusque sous ses genoux, brillant faiblement sous le faisceau lumineux.
Haletant, il fixait longuement le fluide rouge — collant, épais ou liquide — dont il n’arrivait pas à définir la consistance.
「Du sang ?」
L’odeur métallique lui monta aussitôt au nez et son cœur se mit à battre si fort qu’il crut qu’il allait lui percer la poitrine.
Il recula légèrement la main qui tenait sa lampe.
— Lève-toi. Petit, tu dois sortir d’ici au plus vite… pour notre survie.
Dans un sursaut brutal, son regard balaya la pièce d’un mouvement nerveux.
La voix n’était venue ni de la porte, ni d’un coin de la pièce. Elle avait simplement résonné, claire et autoritaire.
Il serra la lampe dans sa main tremblante et braqua la lumière autour de lui.
Une chambre inconnue apparut lentement dans l’obscurité : un lit, une armoire entrouverte, des posters inconnus accrochés aux murs.
Il n’avait aucun souvenir de cet endroit, ni même une image.
— Qui… qui a parlé ?
— Ce n’est pas le moment pour les questions. Lève-toi et cours. Il risque de revenir.
Il fronça les sourcils.
「Il ? D’où ça vient ? Qui va revenir ?」
Sa mémoire, toujours muette et n’ayant rien où se raccrocher, il concentra toute la force qu’il avait dans les jambes et se leva.
Frottant rapidement ses mains gluantes sur son pantalon délabré, il s’approcha difficilement de la porte, ralenti par le parquet collant sous ses chaussures.
— Dès que tu ouvres cette porte, cours de toutes tes forces… Nous avons besoin de toi.
Il s’arrêta juste devant la poignée.
— Bon sang, t’es qui ?
Un silence.
— Et moi…
Sa main se crispa sur la poignée.
— Je suis qui ?
Puis, presque dans un murmure :
— Et où je suis ?
Il avait beau chercher dans sa mémoire, aucune réponse n’apparaissait à ces questions qui lui semblaient pourtant primordiales.
— Ce n’est pas la priorité, on verra ça plus tard !
La réponse fut sèche, mais il ne pouvait rien y faire. Une envie d’en savoir plus sur sa situation naissait dans son esprit, mais rester là ne lui semblait pas être une bonne idée non plus.
「Si c’est une erreur… je m’en rendrai compte assez vite.」
Sa main frissonnante abaissa la poignée et il se mit à courir. Non pas par confiance, mais parce que l’immobilité était pire : une option qui ne lui aurait rien apporté.
Dans sa course effrénée, deux ou trois portes claquèrent derrière lui dans de grands fracas. L’obscurité des murs rendait chaque couloir plus froid, le liquide rouge venant compléter leur ton terne.
— C’est… bon, on est assez loin ?
À bout de souffle, il s’arrêta devant une fenêtre et son visage se figea devant le paysage qu’arborait celle-ci.
「C’est quoi ce ciel… Pourquoi est-il aussi sombre ? Et cette lune rouge ? Il fait nuit ? Et ces nombreuses lumières derrière la lune…」
Ébahi, il avait devant lui un paysage inconnu, une lune d’un rouge sang éclatant qui contrastait avec le ciel lugubre ainsi que des nuages reflétant la même lueur écrasante. Le ciel était percé de petites lumières tout aussi inconnues.
Ses yeux se posèrent plus bas et il se rendit compte qu’il ne pouvait pas voir l’extrémité la plus basse.
— Je suis dans un immeuble… mais il se passe quoi ici ?
— Ce paysage est quelque peu inhabituel… C’est à en glacer le sang et franchement je ne sais pas ce qu’il se passe ici, mais tu ferais mieux de sortir d’ici au plus vite.
L’honnêteté de la voix dans son ignorance le rassurait étrangement. Si cette voix admettait ne pas savoir, elle était peut-être réellement là pour son bien.
— Oui… tu n’as pas tort. Je vais essayer de partir de là… Même si je ne sais pas trop comment.
— Tu devrais essayer de trouver de quoi survivre car tu… enfin on va devoir rester ici longtemps.
「On ? Mais de qui parle-t-il ? Lui et moi ?」
— Et comme tu as dû le voir durant ta course, il ne semble pas y avoir d’électricité et, vu les nuages, sauter ne semble pas être une option. Il faudra donc trouver un moyen de descendre, sûrement des escaliers.
Sous les mots de la voix, de la pleine logique : si l’extérieur était aussi anormal qu’il le voyait, l’urgence de se préparer devint réelle. De sa part, il avait une route à suivre : trouver de la nourriture, un abri, comprendre où il se trouvait.
Avec plus d’assurance et une légère méfiance, le jeune homme reprit sa route.
— Je vois… merci. Mais au fait, maintenant qu’il n’y a plus l’air d’y avoir ton fameux danger, tu peux répondre à mes questions et me donner plus d’informations, n’est-ce pas ?
— En effet. Pour faire simple, je suis toi et tu es moi. Tu t’appelles Mike et malheureusement je ne sais pas non plus ce qu’on fait ici, j’ai aussi l’impression d’avoir oublié.
Ce n’était pas une grande révélation, mais un élément de son identité lui était donné : son prénom.
「Il est moi et je suis lui ? Il me raconte quoi celui-là ? Et Mike… j’ai l’impression que ce nom m’est familier…」
— Je peux aussi te dire que je ne suis pas le seul avec toi et que les autres auront peut-être plus d’informations.
— Les autres ? Tu parles de qui ?
— Et j’ai l’impression d’avoir oublié mon nom, donc appelle-moi la Voix pour l’instant, ce sera plus simple pour nous.
— Tss D’accord, la Voix.
Après avoir répondu, il tourna dans le couloir et entra dans un appartement — vraisemblablement abandonné — dont la porte était entrebâillée.
Son ventre gargouilla et, presque instinctivement, il se dirigea vers la cuisine. De sa lampe, il inspecta la pièce et ouvrit un placard, ramassant les quelques paquets de gâteaux.
Sans s’attarder sur leur goût, il engloutit leur contenu et, épuisé, il s’effondra dans la chambre qui faisait face à la cuisine.
— J’ai bien…
— Et aussi fais attention quand tu—
La Voix n’eut pas le temps de finir sa phrase qu’une fatigue prit Mike et il s’endormit sur le coup.
Son corps, quant à lui, se mit à bouger dans la pénombre…
✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧
Boum
— Ah !
En sursaut, il ouvrit les yeux et attrapa sa lampe. Un clic — la lumière balaya la pièce.
「Qu’est-ce que je fais là ? Je m’étais endormi dans un lit…」
Il bâilla avant de se relever et d’épousseter ses vieux vêtements légèrement collants.
— Fichu liquide… et cette porte ? C’est quoi ?
D’un pas, il s’approcha de la porte qui faisait deux fois sa taille et d’un matériau à l’air peu commun.
— Pas de poignée ? Comment je suis censé l’ouvrir ?
Il tenta de la pousser, lui donna un coup de pied mais elle ne bougea pas d’un pouce.
— C’est quoi ce machin…
Son pied vibrant sous la résonance, il recula et tâtonna la porte.
— Je pense qu’il est impossible de l’ouvrir pour l’instant car elle est scellée. Donc, arrête de jouer avec et analyse-la, elle doit sûrement mener plus bas.
Sous le choc, son cœur s’arrêta brusquement.
— Je t’avais oublié, t’es encore là toi… Merci pour le commentaire, j’ai bien vu que je ne pouvais pas l’ouvrir.
— Tu pensais pouvoir te défaire de moi ?
— Tss Non, par contre tu peux m’expliquer pourquoi je ne suis plus dans le lit ?
— Je ne sais pas vraiment… Enfin si, c’est sûrement un des autres qui a dû se déplacer.
Perplexe, il faisait encore face à d’autres phrases jetées sans explication apparente. Une mauvaise impression qu’on se moquait de lui le fit répondre en augmentant son ton :
— Hein ! Ça fait plusieurs fois que tu parles des autres, il y a d’autres—
— Ne t’énerve pas, ce n’est pas ma faute si tu as oublié ce genre de chose. Dans tous les cas, tu comprendras par toi-même.
Il n’avait pas fini de parler que la Voix lui coupa la parole et il ronchonna quelques mots :
— Encore la même rengaine…
— Pour l’instant, il vaut mieux que tu retournes dans la chambre pour prendre des affaires et de quoi t’équiper. N’est-ce pas ? dit-elle d’un ton calme.
— Mouais, c’est louche tout ça… J’espère qu’il n’y a personne d’autre ici.
「Il doit sûrement se moquer de moi.」
Mike se remit en marche, cherchant l’appartement où il s’était malencontreusement assoupi, et entra dans le premier appartement qu’il vit. Il fouilla un peu et prit les vivres qui lui semblaient mangeables.
「Il me faudrait un sac pour transporter tout ça…」
Au moment où cette pensée lui traversa l’esprit, il était dans une chambre d’adolescent. Sous un grincement, il ouvrit en grand le placard face à lui et vit vers le bas un sac noir — rempli de cahiers de différentes matières — qu’il prit et vida après un temps d’arrêt.
— Oh pas mal. Il devrait bien te servir.
Il ignora la Voix et, bien content de sa trouvaille, il le nettoya avant de le remplir de toutes les choses qu’il avait récupérées et jetées sur le lit juste avant.
Suite à cela, il reprit sa fouille et, à force d’entrer dans plusieurs appartements, il finit par pénétrer dans celui où il s’était réveillé. Ce qui lui confirmait cette idée était le placard grand ouvert, les emballages au sol et les quelques restes.
— Tu me fais bien rire, mais tu as raison, il vaut mieux ne pas y toucher.
— Oui je sais, ne t’inquiète pas.
Dégoûté par le liquide, il préféra inspecter de sa lampe ce qui restait dans le placard et mit dans son sac ce qui lui semblait mangeable.
「Des conserves, des conserves et un peu d’eau… Je ne vais pas aller très loin avec ça…」
— Je sais que tu n’es pas bête mais tu risques de ne pas faire long feu avec ça, ton sac va juste t’empêcher de te mouvoir et tu ferais mieux de trouver un objet pour te défendre.
— Oh… Comme quoi tu peux servir à quelque chose…
Il se retourna rapidement et fouilla dans les bas placards de cuisine et — au bout du troisième — il finit par trouver un grand couteau très bien affûté. Une fois en main, il fit quelques mouvements brusques et ce dernier lui glissa des doigts.
「Comment je suis censé utiliser ce truc… je ne saurais même pas couper des légumes.」
— Fais attention à ne pas te blesser avec ça !
— Oui, oui, je ferai attention…
Calmement, il ramassa le couteau et le rangea dans la poche avant de son sac, passant par la même occasion dans la pièce voisine.
「C’est là que je me suis endormi… et c’est loin de la porte…」
Des traces de son passage étaient bien visibles mais le lit était fait et bien trop propre pour penser que quelqu’un avait dormi dedans.
— C’est bizarre… murmura-t-il en se soutenant la tête.
Son souvenir de cette pièce bourdonnait dans son esprit, il était persuadé d’avoir bien dormi là sans prendre le temps de défaire le lit et pourtant quelque chose le chiffonnait.
— Tu ferais mieux de changer tes vêtements, ils sont actuellement un peu sales, tu ne trouves pas ?
L’exacte remarque de la Voix fit taire les bourdonnements et effectivement, il portait un simple T-shirt en lambeaux et un pantalon troué de toute part.
— Oui…
Il fouilla le placard, jeta sur le lit ce qu’il trouvait intéressant et essaya plusieurs tenues avant de s’arrêter sur une assez plaisante.
「C’est à ça que je ressemble…」
Il se regarda — un peu surpris — dans le miroir qui ornait la porte.
Il avait une taille moyenne, bien que son âge demeurât inconnu. Sa tête était ornée de cheveux noirs un peu ébouriffés, d’où retombaient sur ses épaules quelques mèches décolorées jusqu’au platine. Des yeux étirés d’un gris profond rappelant ce même platine et une petite bouche sans distinction particulière.
Ainsi, il portait un pantalon noir à taille élastique, quelque part entre le jogging et la tenue utilitaire, dont les larges poches donnaient un air presque militaire. Au-dessus, un T-shirt gris trop simple pour être remarqué tombait sur lui sans le mettre en valeur, se fondant dans le décor comme lui.
Seules ses chaussures tranchaient : de hautes bottes noires aux semelles épaisses, faites pour arpenter le terrain… mais encore trop neuves pour le monde qui l’attendait.
— C’est beaucoup mieux maintenant, non ?
Tout en hochant la tête, il mit quelques affaires de rechange dans son sac qui semblait pouvoir craquer à n’importe quel moment.
— C’est simple mais ça te va bizarrement bien. Mais fais att—
Tac tac tac, alors que la Voix n’avait pas fini de le prévenir, un bruit vint la couper.
Quelqu’un — ou quelque chose — frappait à la porte ?
TAC TAC TAC
— C’est quoi encore ?!
Et il s’empressa de prendre ses affaires et de sortir de l’appartement.
— Ça vient de la porte scellée ?
Doucement, il s’approcha de la porte et la Voix se fit entendre bien plus forte :
— Tu ferais mieux de reculer et de sortir ton couteau ! Ça m’a l’air dangereux !
Avant même qu’il ne puisse réagir, il fut ébloui par un blanc pur provenant de la porte.
TACTACTACTACTAC— Tous les sons s’arrêtèrent nets dans un silence d’une clarté impressionnante et quelque chose sortit de la lumière.
Une silhouette humaine, une armure blanche.
Dans sa main, une longue épée également blanche et, à l’instant où l’armure toucha le sol, il disparut de son champ de vision.
— Hein !? Il est où ?
— Esquive vite !
Proche de lui, une épée descendait à toute vitesse dans un large coup. Il réussit à l’esquiver de justesse d’un bond en arrière.
Son cœur pulsant à une vitesse folle.
「Il a voulu me tuer ? C’est qui ? Non, je ne peux pas…」
— Temps de réaction un peu maladroit… Mais es-tu prêt pour ce qui va suivre ? s’exclama une grosse voix venant de l’armure.