Chapitre 14
Dans un vacarme assommant, la plateforme, accompagnée de ses deux voisines, acheva sa chute dans le vide.
Celle du milieu, où se trouvait Mike — plongé dans un état second — paraissait étrangement silencieuse, contrastant avec les deux autres, d’où s’élevaient des cris déchirants.
— Il faut se diriger vers la prochaine… Je vais pouvoir couper…
Attiré par le bruit, Mike se releva tranquillement en marmonnant. Il tenait son couteau à en blanchir le manche, et la seule idée de couper remplissait son esprit, ainsi que ses gestes.
「— Hmm」
Pendant que Gekidō continuait d’observer la scène silencieusement, l’une des plateformes vint se coller à l’actuelle plateforme de Mike. Les murs fusionnèrent entre eux pour laisser place à un agglomérat bien plus grand.
— 8… ça forme un 8… c’est beau…
Mike sourit en agitant son couteau ; sans raison, ce chiffre le rassurait.
— 100… Je vais couper 100 fois… Heh… heh…
Sa gorge laissa échapper un son entre le soupir et le rire, et Gekidō lui fit rapidement remarquer son erreur :
「— 500 ! Imbécile ! C’est marqué 500 !」
— …
À la place du précédent 【0】, il était maintenant inscrit 【500】.
L’état mental de Mike avait-il vraiment empiré à ce point ? Au point où il se trompait sur les chiffres ? Sur le nombre exact de corps à couper ?
Dans tous les cas, la seule chose qu’il voyait, c’étaient les carcasses incandescentes se dirigeant en trombe vers lui ; le décompte allait pouvoir commencer.
Couper ! 【490, 480, 470, 460, 450】
— Concentration…
Il ne lui fallut que dix simples coups de lame pour les décapiter cinq par cinq.
Couper ! 【400, 350, 300, 250】
Tel un enfant dansant sous une averse, il ne prenait pratiquement plus de coups. Leurs têtes se détachaient avant même de l’atteindre, sans pouvoir lui infliger la moindre blessure.
— Je vole… c’est si beau…
Pour autant, il se contentait de “couper” tout ce qui l’approchait, sans prendre le temps de les esquiver.
Couper ! 【200, 150, 100, 50, 25】
La pluie avait cessé, comprenant d’elle-même qu’elle ne servait plus à rien. Malgré cela, l’odeur âcre remontait dans ses narines, et son sourire se figea.
— Plus de pluie… alors quelle est cette odeur dégoûtante…
Couper ! 【20, 15, 10, 5】
Ses bras continuaient de bouger d’eux-mêmes, sans qu’il ait besoin d’y penser, et les cinq dernières carcasses disparurent toutes ensemble.
— 100… J’ai bien coupé 100 fois.
【0】
Les plateformes reprirent leur lourde chute sans lui laisser le temps de récupérer complètement ses esprits.
「— Mike ! C’était quoi, ça ? Pourquoi tu ne l’as pas fait plus tôt ?」
「— Hmm ? T’es toujours là, Gekidō ?」
「— Oui, mais explique-moi comment t’as fait ça avec un corps aussi faible ?」
「— Je me suis concentré sur le fait de couper, et sur les cous des ennemis, et leurs têtes partaient facilement… mais je crois que Rhéa et le Warai-gami ont dit quelque chose par rapport à… ma tête…」
S’attrapant les cheveux de sa main libre, son esprit lui semblait en fusion et, sans terminer le peu d’explications qu’il essayait d’apporter, il arriva face à la dernière plateforme.
Les murs de cette dernière étaient grisés et anormalement sombres. Ils vinrent se coller à leur tour et fusionnèrent avec l’agglomérat des deux premières.
— Il n’y a rien ?
Mike jeta un coup d’œil vers le compteur derrière lui, et ses sourcils se froncèrent légèrement. Il affichait—
— Un ? Il n’y en a vraiment qu—
Avant qu’il ne s’en rende compte complètement, un bruit de verre brisé retentit, son corps se détacha du sol, projeté par quelque chose qu’il n’avait pas encore vu.
Son envie irrépressible de couper fut instantanément remplacée par une émotion bien plus forte, plus omniprésente.
「— C’était quoi ? Je fais quoi ? La plateforme continue de descendre… je vais me retrouver dans le vide…」
「— Pff, tu paniques trop vite !」
La plateforme s’arrêta brusquement dans un énorme fracas assourdissant. Boom
Son corps heurta violemment le sol.
— Ghh
Il se redressa aussitôt, vérifiant l’état de son corps.
「— Heureusement que c’est déjà fini. Mais qu’est-ce qui m’a frappé ?」
Il releva les yeux plus haut encore. Devant lui se dressait une carcasse — non pas incandescente, mais figée, durcie. Une masse de roche rougeâtre, comme pétrifiée dans la violence.
Elle devait mesurer quatre, ou peut-être cinq mètres. Des poings énormes, bien plus larges qu’une tête, chacun prolongé de longues griffes encore luisantes, telles de la lave solidifiée.
De multiples têtes émergeaient de cette masse informe. Toutes silencieuses, le visage figé dans une même expression : un mélange d’agonie et de rage.
Une dernière senteur la caractérisait : une odeur sucrée et nauséabonde à la fois.
Tout en cette chose dépassait l’entendement. À la fois trop vaste, trop difforme et trop irréel pour exister.
— Qu’est-ce que…
La gorge nouée, Mike recula, et ses doigts totalement amorphes de toute sensation se crispèrent sur son couteau. Ses jambes tremblaient ; il ne voulait qu’une seule chose—
「— Il me plaît bien, celui-là ! Mike, laisse-moi faire !」
Avant qu’il n’ait le temps d’avoir réellement peur, la présence de Gekidō le ramena complètement à la raison.
「— Si tu veux. Je ne crois plus pouvoir me concentrer comme tout à l’heure… ça fait beaucoup trop mal…」
Suite à son accord délibéré, Mike sentit son corps s’éloigner de sa conscience, et Gekidō prit le contrôle, mais il était toujours présent.
✦✦✦ Gekidō ✦✦✦
Ouais ! Cette cacophonie de pensées louches et redondantes s’était enfin arrêtée, et j’avais enfin le plein contrôle du corps. Je pouvais enfin me battre !
J’y pense, mais c’était la première fois que j’étais pleinement libre de mes mouvements, avec son accord. C’était… dérangeant.
Mais depuis quand je n’avais plus d’habits ? Il ne restait que ma veste ? Il se battait vraiment comme ça ? Il ne s’en était vraiment pas rendu compte…
BON ! J’avais un cloporte à abattre. Cet amas de corps ! Il avait l’air un peu faible, mais j’avais envie de me dégourdir un peu ! En plus, ça me fait chier, ils se prennent pour moi ?
— Imbécile ! Tu regardes bien ?
「— Oui…」
— Tu m’as un peu impressionné… même si t’avais l’air totalement fou. J’ai bien dit un peu ! Mais bref —
Avant que je n’aie le temps de finir de parler à Mike, un poing géant m’arrivait droit dans la tête, mais j’avais juste à l’esquiver avant de sauter dessus puis de le couper !
Huh ? J’ai dit couper !
— Rah ! Mais il va tomber ! Fichus bras !
J’avais beau taper de toutes mes forces avec cette fichue arme, rien ne se décrochait.
Ça me tapait sur les nerfs ! Ça m’agaçait ! Ça m’énervait ! Pourquoi ne tombait-il pas ? Pourquoi Mike arrivait-il à les couper aussi facilement ?
Ma veste commençait à réagir à mes accès de rage, volant d’elle-même, pulsant de son beau rouge. Et sous cette splendeur, le bras tomba enfin, et moi avec.
— Et d’un !
Je n’avais plus qu’à couper le deuxième, mais mes yeux se posèrent sur la jambe, qui était bien plus proche. Un autre coup de couteau !
Huh ? Elle résistait aussi ? Un seul coup ne suffisait pas ?
Alors il ne me restait plus qu’à en donner autant qu’il en faut : un, deux, trois. La jambe essaya de me repousser ?
Trop tard, je l’avais déjà coupée. Elle était déjà en train de voler.
— Et de deux !
Maintenant l’autre jambe ! Deux simples coups suffirent ; elle s’arracha et vola avec l’autre. Elles étaient simples à couper, finalement.
— Et de trois !
Pathétique ! C’était juste un faible de plus et je n’avais plus qu’à lui couper le cou. Je suis donc monté sur son corps, et certaines caboches se mirent à hurler.
Agaçant ! Avec facilité, j’en ai coupé quelques-unes, qui disparurent sans laisser de trace. Il ne me restait plus que la grosse tête.
Alors pourquoi était-elle encore plus dure que les mains et les jambes ? J’avais beau donner des coups de couteau, rien ne changeait. C’était quoi ? Un cou de compétition ?
「— Je crois que je peux t’aider un peu…」
— M’aider ? De quoi, toi…
Sans que je n’aie le temps de réagir à sa proposition, le couteau coupa le reste tout seul, avec une facilité déconcertante.
— Hehehehehe
C’était incroyable ! Je crois que j’ai vraiment bien fait de revenir avec lui.
— Oups…
Le monstre avait finalement disparu, et j’étais brusquement retombé au sol. Pourquoi ils disparaissaient tous de cette manière ?
【0】
Le compteur était finalement à zéro, c’était sacrément énervant, mais il n’y avait plus rien à taper ; nous étions enfin seuls. J’espérais au moins que Mike avait apprécié le spectacle.
Dans tous les cas, j’avais juste à lui poser la question avant de lui laisser le contrôle du corps.
— Alors Mike, t’as pu voir la rage en action ?
✧✧✧ Mike ✧✧✧
— Et tout ça, tu pouvais pas le faire plus tôt ?
Mike reprit le contrôle total du corps et s’étira longuement. Une mauvaise sensation lui restait en travers de la gorge, comme si, pendant un moment, il avait été là à s’observer lui-même, à sentir chaque mouvement sans pour autant les faire lui-même.
Il finit par déceler ces pensées pour en savoir plus :
「— C’est vraiment bizarre comme sensation, c’est ça que tu vis à chaque fois ?」
「— La sensation ? J’en sais trop rien, et ça dépend des moments. Parfois, c’est vraiment proche, d’autres fois non. Parfois, j’entends tes fichues pensées, et d’autres fois non.」
「— Ok, je vois…」
「— Mais du coup, maintenant que c’est réglé, je vais voir Rhéa ! Je crois que l’autre andouille m’a laissé un accès…」
「— Attends ? Tu pars comme ça ? Gekidō ?」
Aucune réponse ne lui parvint ; son esprit était déjà morne. En soupirant, il regarda tout autour de lui : seul le vide était présent, il était bel et bien seul. Plus personne dans sa tête, plus de Warai-gami, ni de corps.
Plus qu’un seul bruit redondant, provenant de derrière lui, du milieu de la plateforme : bip bip bip
Il s’en rapprocha en cherchant d’où provenait le bruit, et finalement, devant ses yeux, le chiffre changea pour laisser place à un 【91】.
「91 ? Il n’y a pourtant aucun monstre… Ça serait pour aller au prochain étage ? La plateforme a donc descendu autant d’étages ?」
En se rapprochant du chiffre, Mike se rendit compte qu’il n’avait fait que descendre pendant tout ce temps ; cela le rassurait, mais il ne voyait pas de porte pour autant.
Lui répondant, le chiffre coulissa avant de laisser place à une trappe. Mike s’abaissa pour tirer sur la poignée, mais elle resta bloquée, et un moule se forma juste en dessous de la trappe. Un moule en forme de couteau.
「C’est pile à la bonne taille, je dois vraiment le placer dedans ?」
Après avoir confirmé la taille et la forme de la trappe via quelques rapides coups d’œil, il plaça l’ustensile de cuisine dans le moule. Ce dernier se referma brusquement et Mike tomba en arrière ; sans sommation, la trappe avait disparu.
— Mon couteau ?!
Il essaya de taper sur le sol et regarda autour de la fente, mais il n’y avait déjà plus rien. Tout avait été remplacé par une échelle. Une longue échelle dont les pieds étaient inapparents.
Avec l’espérance qu’il retrouverait son couteau, il entra dans la trappe et descendit l’échelle, marche par marche.
「C’est…」
Avant qu’il n’ait le temps de se plaindre de la longueur, il arriva au bout de l’échelle. Ses pieds ne touchant malheureusement pas le sol, il entreprit de sauter, et la trappe se referma derrière lui.
Il atterrit intact sur ses deux pieds et jeta un vif coup d’œil autour de lui. Une délicieuse senteur lui chatouilla les narines.
La pièce était petite, à peine la taille d’un studio de vingt mètres carrés, équipée d’un grand bureau, d’un placard, d’un frigo et d’un lit, le tout baigné d’une lumière vive.
— Cette odeur… Ça sent bon…
Attiré, il ouvrit le frigo et y découvrit un plat somptueusement préparé, aux couleurs vives et appétissantes. Son ventre gargouilla et, avant qu’il ne s’en rende compte, il l’avait déjà saisi, une cuillère à la main.
En hésitant, il s’assit derrière le bureau et approcha lentement la cuillère. Elle plongea dans le riz accompagné de légumes et de viande, sans oublier la sauce, et il la remonta vers sa bouche.
— Woah !
Une larme lui échappa, et la cuillère plongea de nouveau dans le somptueux mélange qui irradiait ses papilles. La sauce légèrement relevée épousait ses papilles, la viande et les légumes semblaient livrer bataille, et le riz venait les calmer.
— C’est si bon ! Je n’aurais jamais imaginé goûter un curry !
Les larmes devinrent des sanglots de joie. Une joie incontrôlée, et l’assiette se vida à grande vitesse.
Une fois le curry terminé, il s’affaissa sur le lit derrière lui, incapable de lutter plus longtemps contre la fatigue.
「Ça fait bizarre de ne plus les entendre…」
Sa voix s’éteignit peu à peu, remplacée par le silence.
「Je vais devoir résumer tout seul… Je ne sais toujours pas où je suis ni comment j’y suis arrivé… on m’a attaqué, j’ai revécu des moments que j’aurais préféré garder oubliés et j’ai dû combattre un de mes Alter—」
— Bwah
Un large bâillement brisa le fil de ses pensées et, en un instant, ses paupières devinrent lourdes. Il se recroquevilla sous la couverture, agrippant chaque pli du tissu, comme pour lutter.
Mais le sommeil fut plus rapide et, en quelques secondes, il sombra.
✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧ ✧
Dring dring dring dring dring dri—
— Hugh Un réveil ? J’ai rêvé ?
Il se releva brusquement et tapa sur l’appareil, qui se tut sans pouvoir protester. Mike s’étira longuement avant d’ouvrir les yeux.
— J’ai bien dormi… mais je suis toujours là…
En tournant la tête, il recula brusquement devant un miroir incrusté directement dans le mur et tomba au sol.
— Huh ?
Maintenant posé sur le plancher, il se regarda en triturant ses cheveux.
— Mes cheveux sont plus longs et mes mèches un peu plus décolorés ?
Il tira ensuite sur sa veste, en regardant en dessous. Il n’y avait plus rien, il était tout simplement nu.
— Pourquoi j’ai plus que la veste de Gekidō ? À quel moment j’ai perdu mes habits…
Il chercha partout dans sa mémoire, mais la seule chose dont il se souvint était d’avoir combattu une myriade de corps. Rien en rapport avec une quelconque perte de vêtements.
— Je suppose que c’est pour ça qu’il y a un placard…
Il se releva et s’approcha du placard, qu’il ouvrit en grand. À l’intérieur : un t-shirt noir, simple, intact. Un cargo sombre, à la taille souple et aux poches profondes. Au fond, une paire de bottes montantes noires, neuves et solides.
Tous — à quelques plis près — ressemblaient aux précédents, impeccables et parfaitement pliés, comme s’ils n’avaient jamais été portés.
Tout semblait prêt et destiné à lui appartenir.
Malgré la gêne, il les enfila rapidement et remit la veste de Gekidō par-dessus. Tout lui allait impeccablement bien et il était fin prêt à reprendre sa descente.
Enfin presque, le sentiment qu’il lui manquait quelque chose lui poignardait la poitrine. Quelque chose d’utile, dont il aurait forcément besoin pour—
— J’ai plus rien pour me battre…
Son regard parcourut toute la pièce, à la recherche de quelque chose à tenir, plus précisément d’un couteau.
Rien d’autre dans le placard, ni sur le lit, le frigo non plus, et le seul couvert posé sur la table était une cuillère.
— Ah…
Un autre objet sur la table attira son attention. Une chaîne courte, fine, aux maillons épais — ternis par le temps.
「Y’a rien d’autre alors, ça peut servir…」
Dans sa main, elle lui semblait un peu lourde pour sa taille et froide au toucher. Après quelques mouvements rapides et non concluants, il l’enroula autour de son poignet et se rassit sur le lit.
「Je vais attendre les…」
Enfin, il crut se rassoir, mais il n’en eut pas le temps. Son corps ne touchait plus rien, il était simplement en train de planer, de tomber avant de s’écraser brutalement sur le sol.
— Ghh Je commence à en avoir marre…
Il se releva en protestant, ajusta ses vêtements et alors qu’il s’apprêtait à relever la tête, une main entra dans son champ de vision.
— Yo ! Bienvenue, mon pote ! À l’étage 90 !