Chapitre 13
Un cercle. Deux cercles. Trois larges cercles. Tous entourés d’un épais mur transparent.
Mike était tombé dans l’un d’entre eux sans avoir pu se rattraper. Mais il n’était pas seul, la multitude de corps brûlants avait malencontreusement chuté avec lui et, légèrement sonnés, ils étaient là, totalement immobiles.
— 200 ? Le chiffre augmente !
Au sol, le chiffre indiqué avait progressivement doublé, passant de 【100】 à 【200】, et sa progression était loin d’être terminée. À chaque nouveau corps, il continuait d’augmenter, de même que la taille de la plateforme circulaire.
Plus les corps arrivaient, plus le chiffre augmentait, plus la plateforme s’agrandissait. Tandis que les rares corps qui n’y tombaient pas continuaient leur course dans le vide.
Pour Mike, tout cela était évident, les trois étaient liés. De plus, il avait beau tâter les murs, il ne trouvait aucun moyen de sortir de cet endroit.
「— Ça a l’air bien plus profond que l’endroit où je t’ai affronté, Gekidō.」
「— Mike, concentre-toi. Il y a plus important.」
「— Ouais, abruti, t’as d’autres choses à faire que de regarder ce stupide vide.」
Suite à sa remarque, il avait reçu les réponses succinctes de la Voix et de Gekidō, le poussant à se concentrer sur le véritable objectif, suivi d’un fin silence. Celui-ci fut immédiatement brisé par la Voix :
「— Bon. Je pense que vous pouvez gérer à deux. Je vais aller voir l’état de Rhéa.」
「— Tu te barres comme ça ? Je viens avec toi. Je veux des réponses de sa part.」
「— Non, Gekidō, tu restes là. Mike risque d’avoir besoin de toi.」
Avec entrain, Gekidō lui demanda de l’accompagner, mais il fut catégoriquement refusé. Mike finit par réagir à son tour :
「— Quoi, attends la Voix, tu lui fais vraiment confiance pour partir comme ça ?」
「— Ce type est déjà parti…」
— Tss Il a encore fait le coup…
Dans sa tête, il ne restait plus qu’une présence, celle de Gekidō, et Mike finit par atteindre à nouveau le centre de la plateforme avant d’être attiré par de nouveaux bruits.
Clap clap clap
Des étincelles fusaient dans tous les sens sous les applaudissements du seul et unique corps incandescent s’étant relevé.
— Wow, nous en mettons partout. Ce corps a beau se rapprocher d’un humain, il n’est guère pratique.
Ainsi, le seul doté de parole se plaignait en continuant de s’approcher dans des gestes théâtraux. Le Warai-gami finit par s’arrêter au centre, face à Mike. Mike avait beau le connaître depuis peu, il trouvait ces gestes et remarques de très mauvais goût.
Dans un dernier mouvement théâtral, le Warai-gami rouvrit sa bouche incandescente :
— Oh ! C’est bon ! Nous avons enfin ton attention ?!
— Oui…
Mike acquiesça en créant une certaine distance entre eux. Pour autant, le Warai-gami continuait d’agiter ses mains et, en tirant la langue, il reprit ses mots de plus belle.
— Bon, alors nous allons la faire simple… Abandonne ta descente infernale, ce n’est que souffrance et chagrin, et laisse-nous mettre fin à tes jours ! Te trucider, te massacrer et, pour finir, te brûler la cervelle !
— Ferme-la ! Déjà que tu manipules un corps qui n’est pas à toi !
「— Gekidō ne parle pas à ma place !」
Sans que Mike ne s’en rende compte, sa mâchoire s’était serrée et avait balancé des accusations qu’il avait fait en sorte de réprimer le plus vite possible.
— Calme, calme, calme, les infos qui nous ont été transmises sont déjà à chier. Oups, nous voulions dire nulles.
Il les coupa en mettant la main devant ce qui lui servait de bouche, dans une fausse expression de désolation, et rajouta :
— Nous n’allons donc pas adjoindre des complications. Alors, nous te le redemandons, veux-tu bien nous laisser te tuer ?
Mike, les sourcils froncés et un peu plus confiant, pointa son couteau droit vers le Warai-gami.
— Je refuse ta proposition. Je n’ai plus envie de mourir.
— Avons-nous posé une question ? Avons-nous dit que c’était une proposition ? Tu te trompes complètement, nous ne t’avons jamais laissé… Pshh
Il s’interrompit, un liquide venait de crépiter et s’évapora avant même de le toucher.
— Une goutte ? Il pleut ? Ne nous dites pas que…
— Il pleut à l’intérieur ?
Mike réagit à sa suite en regardant sa main qui venait également de recevoir une goutte.
— Ce n’est tout de même pas ce que nous pensons…
Alors que le Warai-gami reprenait, d’autres gouttes vinrent les toucher sans avoir le temps de crépiter et tous deux levèrent leur regard vers l’étage supérieur.
La pluie de corps avait à peine eu le temps de s’estomper qu’une deuxième vint la surplomber. Tout aussi rouge que la première, mais bien plus fine, plus lisse, plus petite. Un liquide unique dont Mike et Gekidō avaient déjà fait l’expérience, le liquide soignant chaque blessure.
「— Bon bah tu n’as plus le choix. Dégomme-les tous !」
Mike savait très bien que Gekidō avait raison. D’un simple regard, il constata que tout était déjà en place : un immense cercle, fortifié d’un mur surélevé formant une arène.
Au sol, le compteur figé à 【250】.
Le tout rempli des corps donnés à Gekidō qui, semble-t-il, avaient échappé à son contrôle. Chacun d’eux dégageait une chaleur suffisante pour consumer tout ce qui entrait en contact avec eux.
Parmi eux se tenait le Warai-gami, qui avait fièrement annoncé vouloir attenter à sa vie. Et au-dessus, cette pluie rouge s’abattant lentement, comme une vile promesse : chaque goutte de sang versé serait rendue, chaque os brisé se ressouderait et toute chair détruite renaîtrait.
— C’est glauque…
— Merde, merde, merde, liquide de merde ! Étage de merde ! Immeuble de merde ! Corps de merde !
Le Warai-gami tapait vraisemblablement du pied sur l’un des corps au sol, lui écrasant totalement la tête jusqu’à épuisement.
— Vous allez vous lever ! Sale merde ! Sale carcasse !
「 — Au final, il est peut-être marrant, ce voleur de merde. Mais je n’approuve pas ce qu’il leur fait… j’ai l’impression de me faire piétiner à leur place.」
「— Gekidō ? Comment ça, marrant ? Il n’est surtout pas bien dans sa tête.」
Alors que Mike s’approchait de lui, les carcasses se redressaient peu à peu, formant une horde, fixant tous le même point : Mike.
— Ce n’est pas trop tôt ! Débarrassez-nous de ce gamin !
Dans un large sourire, le Warai-gami alla se poser contre le mur opposé avant de frémir de froid.
— Brr Pourquoi c’est aussi froid ! C’est vraiment un corps de merde…
L’armée incandescente progressait vers Mike à grands pas. Un premier corps l’atteignit, prêt à le frapper. Mike ne lui en laissa pas le temps : d’un mouvement circulaire, il visa directement le cou de son ennemi.
Aucune tête ne tomba. Son couteau resta bloqué dans le corps et l’adversaire contre-attaqua d’un coup de poing à l’épaule gauche. L’impact brûla ses vêtements, sa peau, allant jusqu’aux tissus musculaires.
— Ghh
「— Abruti, tu fous quoi ? Mets-y plus de force !」
Malgré la douleur, Mike acheva son geste. La lame céda enfin, et la tête ennemie roula au sol avant de se dissiper en fines braises.
【249】
Avec difficulté, il posa sa main sur son épaule, mais à sa grande surprise, ses tissus musculaires se reconstruisaient déjà. La pluie rougeâtre faisait déjà son effet, ainsi sa blessure ne ressemblerait bientôt plus qu’à un mauvais souvenir.
— J’ai déjà plus rien, mais ça fait encore mal…
「— C’est rien du tout, ça ! Ils sont bien plus faibles que moi. Si je t’avais frappé sérieusement au bras, tu l’aurais perdu directement. Regarde plutôt le chiffre à diminuer.」
「— Sérieusement ? Alors…」
Alors qu’il allait répondre à Gekidō, un coup perçant lui transperça le thorax. Sans qu’il ait le temps de réagir, il tituba et tomba à terre en crachant du sang.
「— Je ne sens pas leur chaleur arriver… Même maintenant, je n’ai pas chaud… J’ai beaucoup trop mal…」
L’atroce douleur alourdissait ses yeux, malgré sa main qui s’approchait de son thorax, sa conscience s’éloignait.
「— Mike ! C’est pas le moment de s’endormir !」
Pressant sa main contre son thorax qui se refermait, il se releva de toutes ses forces tandis qu’au loin, seul dans son coin, un énergumène tapait du pied.
— Meurs, meurs, meurs ! Pourquoi continues-tu de te relever ! Juste, reste au sol et meurs…
「— Ignore cet abruti, on a mieux à faire ! Concentre bien ta force en un seul point. Et coupe !」
Sans prêter attention aux deux idées contradictoires, il se retourna brusquement, s’armant d’un nouveau coup de couteau. De nouveau, sa lame se bloqua dans la nuque de son adversaire.
— Rah !
Dans un cri rauque, il donna une seconde impulsion. La tête se décrocha et disparut.
【248】
Balloter par les carcasses incandescentes, le même cycle recommença : il se prit un nouveau coup, qu’il peina à esquiver. Leur nombre l’en empêcha et il frôla la mort, mais son corps meurtri se régénéra grâce à la pluie ruisselante omniprésente sur lui.
【247, 246, 245, 244, 243】
Chaque brûlure lui ôtait un peu plus de sa chair, de son sang et de son être.
【242, 241, 240, 239, 238】
Chaque blessure lui arrachait des cris stridents, la régénération forcée n’épargnait pas la douleur.
【236, 234, 232, 230】
Les têtes tombaient deux par deux, mais malgré cela, la précision de ses attaques se dégradait à grande vitesse.
【228, 226, 224, 222】
— Ah ah… J’en ai éliminé combien ? 50 ? 100 ?
Haletant, il tituba, son corps était pourtant intact mais son esprit pleurait sous les nombreuses blessures.
— Ennuyeux, ennuyeux, ennuyeux ! Tout ça est terriblement ennuyeux. Seule ta volonté t’empêchera de tomber… et elle est terriblement instable. Pour autant, elle te permet quand même de rester debout… de couper…
La voix acerbe du Warai-gami se déclara de nouveau et, dans de nombreux applaudissements, il continua ses dires :
— Au final, nous trouvons ça terriblement satisfaisant, terriblement amusant ! Mets toute ta volonté dans ton couteau et COUPE !
— Hgh Pourquoi tu m’aides ?
— Concrètement, nous avons été envoyés pour t’éliminer… Mais, de ce que nous voyons, l’immeuble en a décidé autrement, il ne nous laissera pas faire et ce corps devient donc inutile. Te regarder sera donc bien plus plaisant.
Souriant fièrement, le Warai-gami continuait de regarder la scène avec un malin plaisir. Mike tenta d’en faire abstraction et de se reconcentrer au maximum.
— Se concentrer sur une action.
Il ne le faisait non pas à cause des conseils du Warai-gami, mais par faute de solution. Sans comprendre pourquoi, il sentait que se concentrer et cette volonté étaient bien plus que ce qui lui était dit.
Et son propre corps confirmait cela, sa tête bourdonnait dans une cacophonie assourdissante tandis que les odeurs se mélangeaient, en commençant par celle des corps sentant le riz et le pain cramé.
— Du riz… du pain… ça me dégoûte, il faut les couper !
Couper ! Couper ! Couper !【220, 215, 210, 205】
La senteur âcre des gouttes ruisselant sur son corps.
— Couper ! La pluie me ralentit… il faut la couper…
Couper ! Couper ! Couper !【200, 190, 180, 170, 160】
L’odeur nauséabonde de sa chair se recomposant après chaque coup reçu.
— Je sens si mauvais… il faut couper !
Pointant le couteau vers son propre corps, il s’apprêtait à se trancher la gorge. Avant que tout geste soit effectué, sa main se bloqua à l’extrémité.
「— Abruti ! C’est eux qu’il faut couper, pas nous !」
— Ah… oui… Je mangerai… quelque chose…
Couper ! Couper ! Couper !【150, 125, 100】
L’odeur métallique de son sang qu’il avait tant recraché.
L’arène empestait de ce mélange non harmonieux et, à ses yeux, les murs semblaient se plier. S’il avait pu les couper, il l’aurait sûrement fait et, dans de grands éclaboussements, cette scène aurait pu paraître invraisemblable, voire irréaliste, mais c’était bel et bien sa réalité.
— Tout… faute… ta… couper…
Couper ! Couper ! Couper !【75, 50, 25】
Il était passé d’une difficulté extrême à des gestes simples, imparfaits mais suffisants. En se concentrant sur la seule action qu’il avait à faire, coupant ses ennemis en toute facilité.
Sa force n’avait pas augmenté pour autant, au contraire, ses bras étaient lourds, pendants et ses mains ensanglantées glissaient. Sous la douleur, son corps lâcherait à n’importe quel moment, ainsi, son cerveau avait omis toute sensation superficielle.
Couper ! Couper ! Couper !【20, 15, 10, 5】
— Couper…
Le nombre de corps pouvait maintenant se compter sur les doigts de la main et les derniers qui s’approchaient finissaient juste comme les autres.
Couper !【1】
Clap clap clap L’unique et dernier corps se détacha finalement du mur légèrement fissuré, reprenant ses mouvements théâtraux tout en s’approchant de Mike.
— Bravo, bravo, bravo ! Finalement, tu as réussi à te concentrer sur couper ce qui ne devrait pas l’être. Nous ne pouvons que te féli—
— Cou…pée…
Dans un mouvement brutal — presque réflexe — le couteau trancha et la tête du Warai-gami quitta ses épaules avant même la fin de sa phrase, suivie d’un bruit nauséabond de tripes vidées.
Puis, dans un gargouillis difforme :
— Ah… notre tête… tu aurais pu attendre que nous finissions de parler… Retiens juste notre nom, N° - 4—
Elle se désagrégea en braises avant d’achever ses mots.
【0】
Dans ce lieu sans cris, sans chaleur, sans rien à couper, le couteau glissa des doigts de Mike, et son corps tenait encore debout, mais ce n’était qu’une illusion.
— Hein…
Ses jambes cédèrent et il s’effondra, incapable de se rattraper, le souffle irrégulier, le regard vide — et pourtant, il n’avait aucune blessure.
— J’ai… rien… mais j’ai mal…
Sa voix se brisa dans la douleur, comme si chaque coup reçu était encore là, gravé en lui, refusant de disparaître.
— Couper…
Il serra faiblement les doigts dans le vide et le mot sortit seul, encore.
— Couper… y'a plus rien… Je veux juste couper…
「— Relève-toi ! Il te reste plus que deux cercles !」
La voix, plus sèche, plus lourde, de Gekidō, accompagnée d’un grondement sourd, coupa le silence. La plateforme trembla, puis chuta brutalement et le vide les engloutit.
Mike ne cria pas, il était trop épuisé, trop vide, et ses yeux restèrent ouverts, fixant l’obscurité qui montait à sa rencontre.
Pour la première fois, il ne pensait plus à survivre, mais à couper.
Et cette idée lui paraissait… normale.