Chapitre 999
Il arrive un moment dans la vie où les choses commencent à déraper.
On le remarque rarement sur le coup. À l'instant T, cela semble insignifiant. Ordinaire, même. Un choix fait sous la pression. Un chemin emprunté parce qu'il ne paraît pas pire que les autres.
Le monde ne s'arrête pas pour vous prévenir. Aucune voix n'annonce que vous avez pris la mauvaise route. Le ciel ne s'assombrit pas. Le sol ne se fend pas sous vos pieds. La vie continue, tout simplement.
Alors, vous avancez.
Un jour passe. Puis une semaine. Puis des mois. Les conséquences n'arrivent pas toutes en même temps. Elles s'accumulent. S'empilant les unes sur les autres. Subtiles au début, puis impossibles à ignorer.
Un compromis en entraîne un autre. Un échec en force un second. Une blessure s'infecte sous la suivante.
Quand vous comprenez enfin que quelque chose a terriblement mal tourné, il y a déjà trop de sang derrière vous pour prétendre le contraire.
C'est seulement là que vous regardez en arrière.
C'est seulement là que vous retracez les événements à l'envers, au-delà de tous les choix qui semblaient nécessaires, jusqu'à ce que vous vous rappeliez ce point précis et que vous disiez :
« Là. C'est là que tout a commencé. »
La première erreur.
Pour elle, c'était cette mission dans les Abysses.
Ordonnée par le Roi lui-même, sous la pression d'une famille devenue trop puissante pour être ignorée.
Trop importante pour être refusée. Trop imposante pour être remise en question.
Une femme serra le poing de frustration en se remémorant cette mission.
Même maintenant, elle pouvait encore entendre ces mots résonner à son oreille.
Un effort collaboratif entre trois nations. Une quête de savoir. Une étude sur un remède possible contre le fléau qui souillait leur monde. Cela avait été présenté comme un devoir enveloppé de gloire, le genre d'objectif que l'on apprenait aux jeunes chevaliers à convoiter.
Et elle l'avait accepté avec enthousiasme.
La mission acceptée, elle était partie pour les Abysses. Elle avait plongé dans ces profondeurs à la recherche de cette possibilité cachée, croyant marcher vers le salut.
Le vent balayait le balcon supérieur de l'une des tours de guet de Thalmyra, saisissant ses cheveux et les rejetant en arrière en longues mèches d'or pâle, exposant la ligne fine de sa mâchoire, la pointe acérée de ses oreilles et ses yeux azur qui reflétaient le ciel.
Elle se tenait là, une main posée contre la rambarde de pierre pâle, observant la ville en contrebas.
Des vignes avaient grimpé le long de la tour au fil des ans, s'enroulant autour du bord du balcon et se faufilant entre les pierres avec une persistance silencieuse. Quelques-unes s'étaient approchées assez près pour effleurer ses doigts, leurs feuilles teintées de la nuance du soleil resplendissant.
Elle paraissait presque douce, debout là.
Naturellement, sa tenue y contribuait.
D'ordinaire, elle serait parée d'une armure d'argent, une apparence conforme à son rang.
Mais elle n'était pas en service en ce moment. Pas au sens traditionnel.
À la place, elle portait une robe.
Sa robe était d'un vert forêt profond, élégante sans excès, le tissu épousant parfaitement son buste, exposant ses clavicules et ses épaules. De délicates chaînes ornées de bijoux pendaient le long des bords comme des gouttes de pluie solidifiées.
Une ceinture dorée s'enroulait autour de sa taille fine, la rendant plus fragile qu'à l'accoutumée.
Ce n'était pas la tenue que la plupart attendraient d'un Seigneur des Abysses.
Qui plus est, de la garde du Roi.
Mais cela n'avait que peu à voir avec la raison de sa présence ici.
Son affectation à Thalmyra avait été décidée à cause de ses échecs. Ses erreurs s'enchaînant les unes après les autres.
L'explication officielle avait été courtoise.
Thalmyra était trop importante pour être laissée entre des mains négligentes. La convergence des racines de l'Arbre Monde en faisait une terre sacrée pour les elfes, tandis que sa position près de plusieurs portails abyssaux la rendait stratégiquement vitale.
C'était un endroit où il fallait être fort et diplomate pour survivre. Pour s'assurer que les autres factions ne s'en emparent pas.
Quelqu'un ayant fait ses preuves devait rester en poste pour veiller à cet équilibre.
Et c'est ainsi qu'elle fut choisie.
C'était la version prononcée à voix haute.
La vérité cachée était bien moins flatteuse.
Elle avait échoué dans les Abysses.
Pas de la manière simple dont un échec peut être excusé. Pas le genre qui peut être atténué par les circonstances ou enterré sous les mensonges habituels : perdre une escarmouche, mal lire le champ de bataille, revenir avec moins de soldats que prévu. Ces échecs-là pouvaient être pardonnés, à condition que l'explication soit assez élégante.
Non, son échec avait été bien pire.
Elle avait été envoyée pour aider à s'emparer du Monde Inversé.
Au lieu de cela, il lui avait glissé entre les doigts.
L'effort tout entier s'était effondré sur lui-même, toute cette planification gâchée en un instant. Ce qui aurait dû être contenu, revendiqué et maîtrisé avait été perdu.
Et pire encore, Rosalyn avait émergé de cet échec.
Elle avait absorbé le pouvoir libéré lors de l'effondrement et avait accédé au rang de Seigneur, s'emparant d'une force qu'elle n'aurait jamais dû toucher.
Si le Monde Inversé avait simplement été perdu, la cour l'aurait peut-être pardonnée avec le temps. Une opération ratée, aussi coûteuse soit-elle, pouvait être endurée.
Ce qu'ils ne pouvaient tolérer, c'était l'ascension de Rosalyn.
Elle n'aurait jamais dû monter si haut. Au mieux, elle aurait dû rester une Chasseuse à Six Sceaux. Dangereuse, utile, mais toujours à portée de leur influence. Toujours quelqu'un qui pouvait être poussé, dirigé, contrôlé.
Mais cette possibilité avait disparu.
À cause de cet échec, le Seigneur de la Ruine Écarlate était né hors de leur portée.
Et c'était elle qui avait laissé cela se produire.
Serrant les dents, elle attrapa la bouteille à côté d'elle et avala une grande gorgée d'alcool.
Depuis son renvoi dans cette ville, il y avait rarement eu des cas où elle avait réellement besoin de bouger.
En bas, la ville s'agitait comme à l'accoutumée.
Même avec le Cauchemar planant au-dessus d'elle, Thalmyra continuait de vivre sous un faux équilibre, chaque faction accumulant des forces derrière des portes closes tout en feignant la retenue au grand jour. Les marchands déplaçaient pièces et fournitures. Les courtiers échangeaient des murmures plus vite que de l'or. Les elfes entretenaient leurs sanctuaires et leurs postes de garde avec la même froide dignité qu'ils appliquaient à tout le reste. Les Chasseurs allaient et venaient avec des armes neuves, de vieilles cicatrices et ce genre de regard qui suggérait qu'ils avaient déjà décidé ce qui pourrait être sacrifié ensuite.
Tout le monde se comportait comme si la ville était toujours stable.
Un arrangement absurde.
Elle souleva à nouveau la bouteille, pour découvrir qu'elle était plus légère qu'elle ne l'espérait.
Ses yeux se plissèrent un instant avant qu'elle ne la repose à côté des autres jonchant le sol du balcon.
Elle tendait la main vers la suivante quand des pas approchèrent de l'escalier derrière elle.
La femme ne se retourna pas quand le nouvel arrivant atteignit le sommet.
« Si tu es déjà là, alors parle. Arrête de me faire perdre mon temps. »
Il y eut une brève pause. Elle pouvait dire que le nouvel arrivant voyait les bouteilles autour d'elle.
Un jugement silencieux.
Le garde s'avança enfin et effectua un salut formel. Un jeune elfe portant une armure d'argent ainsi qu'une courte cape suspendue à une épaule.
Elle aurait été habillée de la même manière sans cet « exil ».
« Dame Renna », appela-t-il.
À son crédit, il ne laissa pas la vue de sa supérieure en robe, entourée de bouteilles vides, relâcher sa discipline.
Il savait à quel point Renna était effrayante lorsqu'elle était ivre. Surtout avec une patience encore plus courte que d'habitude.
Renna tourna enfin la tête, juste assez pour qu'un œil bleu se pose sur lui.
« Eh bien ? »
Le garde déglutit nerveusement.
« Il y a une situation aux portes, ma dame. »
« Qu'est-ce qui s'est passé cette fois ? » demanda Renna avec paresse. « Les marchands essaient-ils de faire passer de la contrebande en faisant un spectacle ? Une meute de Chasseurs s'est-elle sentie offensée parce que quelqu'un les a bousculés ? Ou les Courtiers sont-ils encore mécontents d'arrangements qu'ils ont eux-mêmes proposés ? »
« Non, ma dame. » Il secoua la tête. « Ce n'est rien de tout cela. »
Cela attira un peu plus son attention.
Renna bougea, une épaule se calant contre la rambarde de pierre alors qu'elle l'étudiait sérieusement maintenant.
« Alors dis-moi. Tu as grimpé jusqu'ici, alors fais en sorte que ça en vaille la peine. »
Le garde prit une profonde inspiration.
« Un nouveau groupe est arrivé aux portes. Trois personnes au total. » Il hésita un instant avant de poursuivre. « Nos observateurs pensent que l'une d'entre elles est un Seigneur. »
Renna fronça les sourcils.
Levant la main, elle l'empêcha de continuer.
Puis, d'un coup de poignet, une énergie émeraude se répandit sur son corps.
Ses yeux se fixèrent sur le garde.
« Très bien, donne-moi les détails », demanda Renna, n'étant plus éméchée.
Maintenant, elle ressemblait à ce qu'elle était.
Un Seigneur des Abysses.
Un membre de la garde du Roi.
« Oui, ma dame. Le groupe est arrivé à la porte il y a peu. Trois individus au total. L'un d'eux est suspecté d'être un être de niveau Seigneur. Mais plutôt que d'être celle qui mène, il semble qu'elle serve une fille aux cheveux bicolores avec des effets secondaires visibles. »
Les yeux de Renna se plissèrent.
« Suspecté ? » répéta-t-elle. « Donc nous ne sommes pas sûrs. »
« Nous sommes... réticents à aller plus loin sans votre approbation. La suspectée au niveau Seigneur semble avoir des liens avec les Courtiers. L'Underground, plus précisément. C'est pourquoi je suis venu vous voir en premier, Dame Renna. »
Renna expira doucement par le nez.
Elle n'aimait pas ça.
L'équilibre des Seigneurs avait toujours été maintenu avec soin dans cette ville. Elfes, humains, courtiers... aucun d'entre eux ne pouvait se permettre de laisser l'autre camp gagner trop de terrain sans risquer que l'arrangement tout entier ne s'effondre en un conflit ouvert.
Et voilà qu'un nouveau Seigneur potentiel était arrivé.
Non seulement cela, mais quelqu'un lié à l'Underground.
Les gens qui atteignaient le niveau de Seigneur ne « servaient » pas à la légère.
« Très bien, je vais aller les saluer », décida Renna. « Demande aux autres de maintenir la surveillance sur les autres factions. Assure-toi qu'aucune d'entre elles n'essaie de tirer profit de cela avant que je sache à quoi j'ai affaire. »
« Oui, ma dame. »