Chapitre 863
À l’instant où Alice ferma les yeux, une sensation d’apesanteur submergea son corps.
Ce moment précis où le sol se dérobe sous vos pieds. Le monde ralentit et vous ne pouvez qu’observer votre propre chute.
Alice tendit la main pour saisir quoi que ce soit qui puisse l’arrêter.
Mais... elle n’atteignait rien.
Bien qu’elle voie à quel point le bord était proche, peu importaient ses efforts, il restait toujours à la même distance.
Le monde se replia sur lui-même. Le haut devint le bas, la gauche devint la droite, et Alice bascula dans le vide.
Elle tenta de s’orienter, mais en vain.
Elle traversa un couloir d’horloges hurlantes ; sur les murs, des visages riaient, pleuraient, criaient, tandis que les aiguilles s’affolaient.
Ses bras commencèrent à se tordre dans le mauvais sens, sa peau se changea en verre. Son cœur, visible à travers les couches, battait.
Le sang pompé à travers son corps.
*CRAC !!!
En brisant une autre horloge, Alice vit son reflet dans un éclat de verre.
Des raz-de-marée l’entouraient.
Quoique... ce n’était pas de l’eau. Un vaste océan de plumes. Les étoiles au-dessus avaient été remplacées par des yeux, et partout où leur regard se posait, le sol et tout ce qui s’y trouvait commençait à fondre.
Sous les vagues de plumes, des membres aviaires sans plumes se mirent à creuser à travers les strates. Une tête jaillit.
Une tête d’oiseau dotée de quatre paires d’yeux cramoisis. Un bec géant cicatrisé et une gorge tapissée d’innombrables dents acérées.
Alice essaya de parler, mais une volée d’oiseaux jaillit de sa gorge, se dissolvant en une masse de plumes tombant vers la mer.
Elle tenta de bouger, mais des chaînes invisibles s’agrippèrent à ses membres.
Elle essaya de faire circuler son énergie, de lancer une attaque contre ce monstre.
Mais rien ne se produisit.
L’énergie familière qui l’avait suivie depuis le début de ce voyage, ce sentiment de sécurité, avait disparu.
Elle ne ressentait que le vide.
Serrant les dents, elle fixa la mort dans les yeux et regarda l’oiseau l’avaler tout entière.
Alice grimaça. Elle sentit les dents déchirer sa chair, mais elle restait indemne.
Tombant à travers les ténèbres, elle se retrouva à chuter vers une étrange cathédrale d’os.
Le sol était fait de chair et le sang suintait à travers les dalles.
Juste au moment où elle allait toucher le sang, elle tomba dans un monde cramoisi.
Un battement de cils.
La sensation de chute disparut.
Une brise légère effleura son corps et rejeta ses cheveux en arrière.
Alice se retrouva au sommet d’une montagne. Une mer de nuages l’accueillit tandis que le ciel oscillait entre le jour et la nuit, saccadé.
Elle fronça les sourcils et jeta un coup d’œil vers la base de la montagne.
Des mannequins.
D’innombrables mannequins la fixaient, rampant vers elle chaque fois que la lumière basculait dans la nuit.
Alice se retourna, cherchant une sortie, mais ils l’encerclaient de toutes parts.
Petit à petit, la nuit s’étira et les mannequins commencèrent à accélérer.
Plutôt que de rester sur place, Alice préféra tenter de trouver une issue. Pivotant sur elle-même, elle dévala la montagne.
La brise légère se transforma en lames qui lui lacéraient la gorge et les poumons. Elle sentait la sueur couler sur son visage et son dos.
Ses membres semblaient lestés par mille ancres.
Tout son corps était engourdi, lent et dépourvu d’énergie.
Elle réalisa qu’il s’agissait de sa force de base. Sa puissance physique sans le renfort de ses Sceaux, sans son énergie.
C’était le même corps qu’elle avait lorsqu’elle n’avait pas un seul Sceau pour se protéger.
Faible.
Serrant les dents, elle prit appui et projeta son épaule contre le corps du mannequin le plus proche.
Elle voulait créer une opportunité pour s’échapper de cet endroit.
Pourtant, au moment où elle entra en contact avec le mannequin, elle se retrouva dans un autre monde.
Sa perspective fut... arrachée à son corps ?
Elle pouvait toujours se contrôler. Mais au lieu de voir à travers ses propres yeux, c’était comme si elle dirigeait un personnage dans une pièce de théâtre. Elle pouvait voir des choses au coin d’un mur qu’elle n’aurait pas dû apercevoir si elle avait regardé normalement.
Une sensation étrange.
Le monde autour d’elle s’était transformé en une vaste forêt verdoyante. Un mélange d’arbres inversés et d’étranges tours de chair qui creusaient le monde et le sol au-dessus, comme un ver géant.
Et pire encore... les ombres ne bougeaient pas du tout en rythme.
Il y avait un décalage.
Agitant la main, Alice plissa les yeux tandis que l’ombre rattrapait lentement ses mouvements.
Secouant la tête, elle se fraya un chemin à travers les branches.
Elle se tenait actuellement sur l’un des arbres inversés. Pour atteindre le « sol », elle devait grimper.
Après un court instant, elle repéra un cadavre appuyé contre le tronc. Il portait une tenue de Chasseur et, à sa taille, se trouvait une arme à feu.
Une sorte de pistolet.
« Est-ce qu’il y a seulement des balles pour moi ? » marmonna Alice. Sa voix était revenue, à sa grande surprise. Elle s’attendait presque à ce que des oiseaux sortent de sa bouche, mais ce ne fut pas le cas.
Se penchant, elle récupéra l’arme.
Pourtant, au moment où son doigt entra en contact avec le métal, le cadavre saisit son bras avant même qu’elle ne puisse bouger.
Le sourire d’Alice se crispa.
Elle vit deux yeux émerger de sa poitrine.
« Put*in de... »
Avant qu’elle ne puisse terminer son juron, une gueule géante jaillit et se referma brutalement, broyant la moitié supérieure de son corps.
« !!! »
Ses yeux s’ouvrirent brusquement et elle fit quelques pas en arrière. Sa perspective était redevenue normale et son corps n’était pas un tas de chair écrasée.
Elle sentait son cœur marteler sa poitrine, un bourdonnement dans les oreilles.
« Qu’est-ce qui se passe, bordel ? » Alice fronça les sourcils.
Silence.
« Cayla ? »
Silence.
« Alyss ? »
Silence.
Alice fronça davantage les sourcils. Sa connexion avec Alyss et Cayla... elle n’avait pas été rompue. Elle pouvait toujours sentir leur présence.
Mais elle ne pouvait voir aucune des deux.
Quelque chose les séparait.
Se grattant la tête, Alice laissa échapper un soupir.
Elle était assez convaincue qu’il s’agissait du royaume des Cauchemars et du Sang dont l’informateur avait parlé. Ce qui signifiait qu’elle devait se méfier de trois choses.
Premièrement, ne pas fixer les sentinelles, les observateurs du royaume.
Alice ne pensait pas en avoir repéré en chemin, du moins pas des évidentes.
À moins que l’oiseau étrange et les mannequins ne comptent, cette partie devrait aller.
Deuxièmement, ne pas poursuivre ni fouiller après les ombres de ses proches.
Elle ne l’avait pas encore fait et comptait bien s’y tenir.
Et enfin, quoi qu’il arrive, ne pas faire de scène. Accepter le monde tel qu’il est, ne pas mentionner les anomalies.
Cette partie serait probablement la plus difficile. Si elle en parlait, cela pourrait être considéré comme une violation de la règle.
Mais heureusement, y penser ne comptait pas. Ou du moins, c’est ce qu’il semblait jusqu’à présent.
Regardant autour d’elle, Alice essaya de comprendre où elle avait atterri.
Elle était entourée d’un brouillard oppressant qui obscurcissait tout. Elle ne voyait pas à plus de deux mètres devant elle.
Mais si une chose pouvait la sauver, c’était qu’elle avait conservé l’arme prise sur le cadavre avant de « mourir ».
Le barillet contenait quatre balles encore utilisables.
« Quatre balles et la force physique d’un mouchoir en papier mouillé. Je peux probablement tirer un coup avant d’avoir besoin d’un moment pour récupérer du recul », pensa-t-elle.
En regardant le sol, elle vit des pavés. Ils étaient assez anciens, à en juger par la mousse qui poussait dans les interstices. Soit ça, soit personne n’entretenait la route.
Elle suivit le chemin. Malgré le brouillard, Alice réalisa qu’elle se trouvait dans une sorte de quartier commerçant. Des boutiques bordaient son passage, mais les vitrines étaient très réfléchissantes. Elle pouvait voir son propre reflet, mais pas les marchandises à l’intérieur.
Son déguisement avait disparu ; ses yeux vairons et ses cheveux bicolores étaient là, à la vue de tous.
Quant à sa tenue...
Alice soupira. C’était la même que celle qu’elle portait lorsqu’elle était coincée dans les laboratoires.
Heureusement, aucun collier en vue.
S’il y avait eu un collier...
Alice frissonna à cette pensée.
Elle tenta de briser la vitre pour se changer les idées, frappant avec la crosse de l’arme, mais le verre refusa de se briser.
« Je suppose que ce royaume porte bien son nom. Cauchemars... ouais, c’est un put*in de cauchemar. » Alice se gratta la tête, agacée.
Non seulement elle avait perdu son énergie et sa force physique, mais en plus, cet endroit lui rappelait ses pires souvenirs.
Continuant sur la route, elle restait sur ses gardes. Elle tenait fermement l’arme, mais veillait à garder son doigt hors de la détente.
Quatre balles.
Elle ne pouvait pas les gaspiller sur une simple peur bleue. Elle devait être sûre que la cible représentait un danger réel.
L’autre option était de trouver une épée, mais même si elle en obtenait une, elle doutait que sa force physique actuelle puisse manier une telle arme.
Au loin, le tintement d’une cloche résonna dans le brouillard. On pouvait voir des lampes, mais leur lumière était limitée.
Des ombres errantes se dessinaient, mais Alice resta sur son chemin, veillant à ne pas les suivre.
Puis, elle fronça les sourcils.
Une ombre se retourna et commença à marcher vers elle.
Elle boitait d’une jambe, trébuchant, la tête penchée sur le côté, le cou incapable de supporter son poids.
Alice tenta d’accélérer, mais il était clair que l’ombre la prenait en chasse.
Levant son arme, elle régularisa sa respiration et visa.
Mais alors que la silhouette perçait le brouillard, les pupilles d’Alice se contractèrent.
Ce visage familier. Ces courts cheveux gris.
La... pupille dorée et la fleur dans l’autre œil.
L’ombre qui marchait vers elle était... Lilia ?