Chapitre 61
Peu après, elles quittèrent la ville et entamèrent leur voyage sur la route. Les Ruines n'étant qu'à une demi-journée de trajet, elles arriveraient peu avant la « nuit ».
Dans les Abysses, le ciel ne changeant jamais, il était difficile de se repérer dans le temps, mais la plupart des gens se calaient sur les horaires de la surface. De grandes horloges avaient été installées à travers la ville pour que chacun puisse connaître l'heure.
Comme le trajet prenait une demi-journée, Alice eut le temps de s'entraîner avec ses fils. Ria fut surprise par la rapidité avec laquelle elle s'était familiarisée avec cette nouvelle arme.
C'était un équipement complexe, mais une fois les fonctions maîtrisées, sa polyvalence était sans égale. Grâce à la résistance de la Soie, Alice découvrit qu'elle pouvait supporter son poids. C'était prévisible, surtout si elle comptait piéger le Chargeur Kata ou, du moins, le retenir un instant.
Inspirée par l'enthousiasme d'Alice, Ria commença à explorer de nouvelles façons d'utiliser ses Sceaux. Ses Sceaux exigeant que son corps serve de conducteur pour sa foudre, elle cherchait une méthode plus efficace pour canaliser son pouvoir.
Heureusement, le voyage se déroula sans encombre ; la plupart des marchands, cochers et autres Chasseurs semblaient éviter la route menant aux Ruines. Même ceux dont la destination n'était pas les Ruines ne prenaient pas cette direction.
Alice comprit vite qu'ils devaient être effrayés par les rumeurs de morts et, peut-être, par cette ombre immense que leur cocher avait aperçue.
En repensant à cette bête colossale, Alice ne put s'empêcher de se souvenir du titan géant sous la ville des Quais du Massacre. Une créature si vaste qu'elle aurait pu tenir debout sur son dos comme sur une île.
Tant d'esclaves s'acharnaient à extraire son armure qu'on ne pouvait qu'imaginer sa taille à son apogée. Et surtout, quel genre d'être était assez puissant pour trancher la bête en deux et l'emprisonner dans un tel état ?
Un état où elle était à l'agonie, exploitée pour son armure.
« Je me demande pourquoi ils n'ont pas récupéré le sang. Ou peut-être que les effets secondaires étaient trop violents ? » se demanda Alice.
Si le sang d'une Bête des Abysses ordinaire attirait déjà les convoitises, celui d'un tel mastodonte devait être extrêmement prisé.
« Peut-être qu'ils l'ont récolté pour le vendre aux riches. Je doute qu'ils bradent le sang de ce titan… Ah… J'aurais dû demander à monsieur Nalem ce qu'était cette bête et ce que sont ces chaînes qui la lient. Il saurait peut-être de quelle espèce il s'agit. » Alice s'interrompit, pensive.
Soupirant de regret, elle regarda par la fenêtre de la calèche vers les montagnes et admira le paysage. Malgré son désir de devenir plus forte, elle se sentait plus apaisée que jamais.
Remarquant l'humeur d'Alice, Ria ne put s'empêcher de glousser. Elle devait admettre qu'Alice avait un excellent visage de poker. Mais seulement si l'on ne regardait pas ses yeux. Si on les incluait, on pouvait la lire comme un livre ouvert.
« Alice, tu devrais apprendre à dissimuler tes pensées. » lança Ria alors qu'Alice tournait la tête.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Tes yeux. Ils trahissent tout ce que tu penses. Que tu sois heureuse, en colère, triste ou curieuse. En plein combat, ça pourrait être un désavantage si les autres voient ce que tu ressens. » expliqua Ria tandis qu'Alice penchait la tête, confuse.
Fronçant les sourcils, elle se demanda comment dissimuler ses émotions.
« Comment cacher… ses yeux ? » demanda Alice, déconcertée.
« Toi… Hm. C'est une bonne question. La seule référence que j'ai, c'est Allura. Je n'arrive jamais à savoir ce que cette femme pense. Elle montre ce qu'elle veut bien montrer et garde le reste sous scellés. » Ria haussa les épaules.
« Alors peut-être que tu pourrais essayer de garder un regard vide ? Pour Allura, je pense que ses sourires et ses actions explosives servent de distraction, mais tu es différente. Commence par un regard vide et travaille là-dessus. » suggéra-t-elle. Alice hocha lentement la tête.
Elle n'était pas sûre de comprendre, mais pour ce qui était du regard vide, elle en avait vu assez pour servir de modèle.
Le regard de son père.
Fermant les yeux un instant, elle se souvint de sa première expérience avec ce regard. La première expérience où il l'avait observée froidement.
Lorsqu'elle rouvrit les yeux, l'atmosphère dans la calèche devint glaciale. Ria fut forcée de retenir son souffle face à cette soudaine pression. C'était similaire à ce qu'elle ressentait quand son grand-père était sérieux, un regard qui appartenait à quelqu'un qui dominait tout.
Quelqu'un qui jugeait tout avec une indifférence glacée.
Une sueur froide coula dans le dos de Ria alors qu'elle sentait ses instincts de survie s'affoler. Elle savait qu'elle était plus forte qu'Alice, mais à cet instant, le doute s'insinua en elle.
Aussi vite qu'elle était apparue, la pression se dissipa quand Alice ferma les yeux et prit une profonde inspiration.
« Quelque chose comme ça ? » demanda-t-elle, voyant que Ria restait silencieuse.
« Eh bien… Ça marchera certainement en combat. Je ne dirais pas que c'est pratique pour des négociations, par contre, ça risque de les braquer. » Ria força un sourire, imaginant Alice essayant de garder un visage de poker tout en exaspérant un marchand avec son aura menaçante.
« D'où tu sors un regard pareil, d'ailleurs ? » demanda Ria en se frottant les bras, couverte de chair de poule.
« Mon père. » répondit Alice en haussant légèrement les épaules.
En entendant cela, Ria se figea. Elle n'osait imaginer ce que la jeune Alice avait dû ressentir pour avoir vu ce regard assez souvent pour le mémoriser et le reproduire.
« Je suis désolée. » s'excusa Ria, ce qui fit cligner des yeux Alice, confuse.
« Pourquoi tu t'excuses ? »
« Hm ? Oh non, je pensais juste que d'en parler te rendrait triste. » Ria se gratta la tête, gênée.
« Pourquoi serais-je triste à cause de lui ? »
«. . . C'est un point de vue. Autant pour moi. » Ria haussa un sourcil, comprenant. De son côté, cette réponse laissa Alice plus confuse que jamais.
'??? Autant pour toi ? Pourquoi est-ce la faute de Ria ? J'ai raté quelque chose ?' pensa Alice, tandis que Ria avait déjà reporté son attention sur le paysage, sans montrer la moindre intention de s'expliquer.
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La journée avançant, les deux jeunes femmes firent de courtes siestes dans la calèche pour récupérer après une nuit blanche.
Ria veilla à ne pas tomber dans un sommeil profond, gardant une partie de son attention sur les environs. Alice essaya d'en faire autant, mais n'y parvint pas, finissant par ronfler doucement, ce qui fit glousser Ria.
À leur arrivée, Ria sentit la calèche s'arrêter et ouvrit les yeux.
Le cocher les avait amenées dans un village abandonné avec un grand moulin en ruine. Au loin, la tour se dressait de façon inquiétante, entourée de décombres et de forêts.
« Je vais établir le camp ici. C'est assez loin pour garantir une certaine sécurité, mais il faudra faire attention à la fumée et à la lumière. N'utilisez que de petites lanternes dans les maisons si nécessaire. » expliqua le cocher, visiblement nerveux à l'idée de s'approcher de cette zone.
« Une maison à conseiller ? »
« Quelques-unes, mais le moulin est notre meilleure option. Les murs sont encore debout, ça nous protégera du vent et empêchera la lumière de trop s'échapper. » répondit-il en pointant le moulin.
Hochant la tête, Ria secoua l'épaule d'Alice pour la réveiller.
« Hng ? Hm ? Hein ? » Ouvrant un œil, Alice était encore à moitié endormie, incapable d'ouvrir le second.
« On est arrivées. »
« Oh, d'accord. » Alice hocha la tête et bâilla avant de se rendormir.
«. . . »
Sans voix, Ria secoua Alice encore quelques fois avant de réussir à la réveiller pour de bon.
S'étirant longuement, Alice bâilla avant de suivre Ria pour installer le campement pour la nuit.
Maintenant qu'elles étaient près des Ruines, elles devaient repérer la bête demain afin de formuler un plan d'attaque.
Alice voulait vérifier la solidité des arbres et voir quels pièges elle pourrait concevoir avec la Soie. Si la zone était trop étroite ou dépourvue d'emplacements adaptés, elle serait forcée d'improviser. Une situation qu'elle espérait éviter.
De plus, Ria devait identifier les bêtes aux alentours et trouver un moyen de les éloigner du combat sans que le Chargeur Kata ne s'enfuie.
Une longue nuit les attendait, et elles n'avaient pas une seconde à perdre.
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Au plus profond de la forêt, une bête rôdait, ses cornes brisant sans effort d'énormes troncs d'arbre.
Un liquide violet semblait s'écouler de sa gueule, chaque pas étant une épreuve douloureuse.
Poussant un grognement de douleur, elle s'effondra sur ses genoux tandis que ses muscles se contractaient et gonflaient. Dans l'ombre derrière elle, une silhouette imposante fixa le Chargeur Kata de ses yeux luisants.
Ouvrant sa mâchoire, elle cracha une brume noire qui s'infiltra dans le corps du Chargeur.
Des craquements résonnèrent dans tout le corps de la créature alors qu'elle rejetait la tête en arrière, poussant un cri capable de faire trembler le sol, un cri qui se mêla aux hurlements des autres bêtes de la forêt.