Chapitre 854
Avant que le véritable tournoi ne commence, Geom Mugeuk fixa des limites à la zone.
« Aujourd’hui, la pêche ne devra pas dépasser le rocher qui dépasse là-bas ni l’arbre de ce côté-ci. »
Tout le monde devait rester à portée de vue, et assez près pour que les voix portent si l’on y insufflait de l’énergie interne.
Comme la rivière formait un coude, ils ne se rangèrent pas en ligne, mais se placèrent de façon à voir le visage des autres. Cette réunion n’avait pas été organisée uniquement pour pêcher : elle devait aussi leur permettre d’avoir des conversations qu’ils ne pouvaient généralement pas tenir.
« Maintenant, décidons de nos places. Une fois votre emplacement choisi, vous pourrez en changer plus tard s’il ne vous plaît pas, ou rester où vous êtes. »
En vérité, trouver un bon emplacement comptait encore plus que la pêche elle-même. D’autant plus que la zone était limitée : il était essentiel de bien choisir dès le départ.
« Père, veuillez choisir votre place en premier. »
Geom Woojin déclina l’occasion que lui offrait Geom Mugeuk.
« Je choisirai plus tard. »
Vu son tempérament, il ne voulait sans doute pas entendre qu’il avait gagné simplement parce qu’il avait pris le meilleur emplacement.
Comme s’il avait attendu cette réponse, Geom Mugeuk fit une proposition.
« Dans ce cas, que diriez-vous de ceci ? Par souci d’équité, ceux qui n’ont jamais pêché choisiront en premier. »
Son père acquiesça. Le tournoi du jour était à la fois un concours de pêche et une bataille d’orgueil.
Une fois sa décision prise, Geom Mugeuk accorda la priorité aux débutants.
« Pour commencer, que ceux qui se vantaient tout à l’heure s’écartent. »
Les trois plus grands fanfarons étaient le Démon Lame du Ciel de Sang, le Démon Bouddha et le Démon Ivrogne. Ils furent exclus du premier tour de sélection.
Comme ils savaient mieux que quiconque à quel point un bon emplacement comptait, ils le regrettèrent intérieurement, sans rien en laisser paraître.
« Bien. Parmi ceux qui restent, qui est arrivé le premier aujourd’hui ? »
Tandis que chacun regardait autour de lui, le Roi Poison leva discrètement la main.
« Très bien. Le Roi Poison choisira donc en premier. »
Il avait même déclaré qu’il défendrait sa place en répandant du poison partout s’il le fallait, et pourtant Geom Mugeuk lui avait accordé le droit de choisir le premier.
« Je ne vais donc pas refuser. »
Après avoir salué Geom Woojin d’un poing respectueux, le Roi Poison s’apprêtait à se diriger vers l’endroit indiqué par Geom Mugeuk.
À cet instant,
« C’est étrange. »
Une voix retentit.
Le Roi Poison tressaillit et s’arrêta net.
Contre toute attente, celui qui avait parlé était le Démon Bouddha.
« Le Roi Poison n’a aucun intérêt pour la pêche. Pourtant, vous dites qu’il est arrivé le premier aujourd’hui ? »
Parmi les Suprêmes démoniaques, le Démon Bouddha était le plus proche du Roi Poison, et pourtant, c’était lui qui soulevait des doutes.
« Pourquoi as-tu pris la parole en premier ? »
Geom Mugeuk regarda le Démon Bouddha.
Essayait-il de prendre la place du Roi Poison pour gagner le concours de pêche ?
Autrefois, le Démon Bouddha l’aurait certainement fait. Il aurait même pu manigancer une affaire, prétendre que le Roi Poison s’était entendu avec le Jeune chef du Culte du Démon Céleste pour s’assurer à l’avance un emplacement de choix, puis invoquer la découverte de la vérité comme prétexte pour s’en emparer.
Mais le Démon Bouddha d’aujourd’hui n’aurait pas agi ainsi. Geom Mugeuk lui faisait assez confiance pour plaisanter de la sorte.
« La vengeance du petit géant, forcé de cueillir des herbes empoisonnées, a donc enfin commencé. »
Cette remarque révélait à elle seule que le Démon Bouddha avait cueilli des herbes empoisonnées pour le Roi Poison.
Tandis que tous les regards convergeaient vers lui, le Roi Poison répondit calmement :
« N’est-ce pas le premier tournoi organisé personnellement par le chef du Culte du Démon Céleste ? Je suis donc venu tôt pour m’entraîner. Quant au choix de l’emplacement, je l’ai appris du Jeune chef du Culte du Démon Céleste. »
« Je vois. »
Le Démon Bouddha accepta la réponse sans insister.
Sa seule réaction suffisait à comprendre qu’il avait amené le Roi Poison à prononcer lui-même ces mots, afin que son père en entende la raison.
Comme Geom Mugeuk l’avait deviné, en apprenant que le Roi Poison était arrivé le premier, le Démon Bouddha avait compris qu’il cherchait à améliorer ses relations avec le chef du Culte du Démon Céleste.
Le Jeune chef du Culte du Démon Céleste étant allé rendre visite à tous les Suprêmes démoniaques, il avait dû leur indiquer comment raccommoder leurs liens.
Et le Démon Bouddha était donc intervenu pour aider le Roi Poison.
Le plus important, c’était la réaction de Geom Woojin.
Il posa sur le Roi Poison un regard serein, puis déclara d’un ton doux :
« La pêche deviendra un passe-temps agréable pour vous. »
Après avoir salué respectueusement Geom Woojin d’un poing, le Roi Poison rejoignit son emplacement et s’y installa. Il avait ainsi obtenu la meilleure place.
Geom Mugeuk chuchota à l’oreille du Démon Bouddha :
« Je te le dis, tu te fais avoir ! Notre Démon Bouddha se fait rouler jusqu’au bout. »
Le Démon Bouddha sourit en voyant que Geom Mugeuk avait compris son intention. Oui, c’était parce que le Jeune chef du Culte du Démon Céleste le comprenait sans se méprendre qu’il avait pu agir ainsi à l’instant.
Une fois le Roi Poison à sa place, Geom Mugeuk lança :
« Le suivant à être arrivé ! »
À ces mots, la Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes s’avança.
Que le Roi Poison soit arrivé le premier était déjà surprenant, mais la deuxième à se présenter était-elle ? Tous la dévisagèrent, incrédules.
Le Roi Poison et la Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes.
C’étaient les deux personnes les plus redoutées du Culte du Démon Céleste, et pourtant, elles étaient arrivées les premières pour un concours de pêche. De plus, toutes deux étaient débutantes.
La Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes choisit l’emplacement qui lui plaisait.
À cette vue, les trois fanfarons se détendirent. Aux yeux d’un expert, c’était un endroit où il serait difficile d’attraper ne serait-ce qu’un seul poisson.
Geom Mugeuk l’interpella.
« Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes ! »
En voyant la malice dans ses yeux, elle se raidit intérieurement.
Ça y est.
Il allait sûrement le dire : devant le chef du Culte du Démon Céleste, cette secte ne comptait plus huit Suprêmes démoniaques, mais six.
Elle s’était déjà résolue à devenir la Suprême démoniaque du Jeune chef de culte, mais l’idée de devoir l’admettre devant le chef du Culte lui faisait tout de même battre le cœur à tout rompre.
Mais Geom Mugeuk lui lança tout autre chose :
« Utilise ton Art de l’Arrachement de l’Âme pour m’envoyer tous les poissons ! Surtout, n’en envoie jamais à Père ! »
Bien sûr, les arts martiaux étaient interdits : ce n’était qu’une plaisanterie.
Soulagée, elle sourit et répondit :
« Pour une raison ou une autre, on dirait que vous me dites de les envoyer au chef du Culte du Démon Céleste. »
Geom Mugeuk secoua la tête.
« Je suis peut-être un fils dévoué, destiné à entrer dans l’histoire de la secte, mais pas aujourd’hui ! Aujourd’hui, ce n’est pas un concours de pêche, c’est une guerre de pêche ! »
Geom Woojin, lui aussi, ne dissimulait pas son esprit de compétition, ni dans son regard ni dans son expression.
Geom Mugeuk fixa à son tour son père avec des yeux qui refusaient de s’avouer vaincus. À cette vue, l’esprit de compétition s’éveilla chez tous les autres.
« Bien, le suivant à être arrivé est l’Ancien Démon Lame du Ciel de Sang, n’est-ce pas ? En tant que maître parmi les maîtres, je suis sûr que vous allez céder votre tour. »
Le Démon Lame du Ciel de Sang claqua la langue, contrarié. Il avait déjà repéré plusieurs bons emplacements ; s’il les perdait tous, ses chances seraient bien minces.
La suivante à choisir fut la Suprême de l’Épée Tranchante. Ne sachant pas quels emplacements étaient les meilleurs, elle se dirigea vers un endroit à l’ombre d’un arbre. Comme elle s’était joliment apprêtée pour l’occasion, elle n’avait aucune envie de passer la journée sous le soleil.
Au moment où elle allait s’installer, le Démon Lame du Ciel de Sang lui fit discrètement signe du menton d’aller plus loin.
Un peu plus loin. Allez, au moins toi, prends une bonne place !
Il s’abstint de recourir à la transmission de voix, car ce serait vraiment de la triche.
Bien sûr, Geom Mugeuk ne laissa pas passer son geste.
« Notre Ancien s’inquiète que la Suprême de l’Épée revienne avec un panier vide. »
La Suprême de l’Épée Tranchante sourit et regarda le Démon Lame du Ciel de Sang.
« Attrapez-en beaucoup pour moi aussi. »
Cela seul montrait combien elle avait changé.
Le Roi Démon du Poing s’avança d’un pas décidé et prit une place libre. À le voir, on aurait dit qu’il allait s’impatienter, casser sa canne à pêche et se jeter dans la rivière pour attraper les poissons à mains nues.
Le Démon au Sourire Maléfique choisit l’emplacement le plus éloigné. Rien qu’à leur façon de choisir leur place, on pouvait deviner la personnalité des Suprêmes démoniaques.
« Et toi, mon frère ? Tu ne participes pas au concours ? »
« Aujourd’hui, je vais regarder Père pêcher et apprendre. »
C’était apparemment un choix judicieux.
Un jour comme celui-ci, plutôt que de rivaliser, il valait bien mieux rester aux côtés de son père et l’aider, pour renforcer leur relation.
Il ne restait désormais que les prétendus experts de la pêche : Geom Woojin, le Démon Lame du Ciel de Sang, le Démon Bouddha, le Démon Ivrogne et Geom Mugeuk.
« Dans ce cas, comme je suis le plus jeune, je vais choisir ma place en premier. »
Alors que Geom Mugeuk tentait discrètement de passer devant les autres, le Démon Bouddha fit rouler son chapelet entre ses doigts et demanda :
« Notre Jeune chef du Culte du Démon Céleste sait-il ce que la pêche et la vie ont en commun ? »
« Quoi donc ? »
« Après une partie de pêche, il arrive qu’on rentre avec un panier vide et le cœur pourtant satisfait, ou avec un panier plein de poissons, mais l’âme vide. La vie n’est-elle pas pareille ? Inutile de remplir le panier à ras bord. »
« Pourquoi dire une chose pareille pendant un concours de pêche ? »
Le Démon Bouddha fit semblant de ne pas entendre et prit l’air d’un moine éclairé qui avait atteint l’illumination.
« N’est-il pas plus important pour vous de parler avec des gens que d’attraper des poissons ? »
« Alors pourquoi me dites-vous ça à moi ? Les poissons comptent davantage pour moi ! Vous croyez que le Ginseng des neiges millénaire, c’est une blague ? »
Tous ceux qui assistaient à la scène sourirent.
L’ambiance avait été excellente dès le début. Comme on pouvait s’y attendre, avec Geom Mugeuk pour donner le ton, impossible de laisser les choses devenir ennuyeuses ou guindées.
Geom Mugeuk sourit au Démon Bouddha.
Il les avait ainsi divertis ; il méritait une récompense. Geom Mugeuk se tourna vers son père.
« Puisque le Bouddha de Sang venu pêcher est devenu un Bouddha bienveillant, nous devrions lui céder sa place. »
Geom Woojin acquiesça sans hésiter.
« Ha ha ! Quand on renonce à la cupidité, la fortune nous tombe dessus sans prévenir. »
« C’est faux ! Vous n’avez pas renoncé à la cupidité ! »
Laissant derrière lui les protestations de Geom Mugeuk, le Démon Bouddha s’avança et choisit sa place le premier. En le voyant s’installer dans un emplacement vraiment excellent, on comprenait qu’il n’avait pas bluffé quant à ses talents de pêcheur.
« Bien, maintenant, comme je suis le plus jeune, je… »
Alors que Geom Mugeuk essayait encore de s’avancer, Geom Woojin s’adressa au Démon Ivrogne.
« À vous. »
« Merci de me céder votre tour. »
Le Démon Ivrogne était ravi que le chef du Culte du Démon Céleste pense à lui. De plus, il restait encore de bons emplacements.
Pas mal !
Il avait choisi un endroit un peu en retrait, mais qui restait préférable à ceux des adversaires redoutables que représentaient le chef du Culte du Démon Céleste, le Jeune chef du Culte du Démon Céleste et le Démon Lame du Ciel de Sang.
Geom Mugeuk s’attendait à ce que son père cède naturellement le tour suivant au Démon Lame du Ciel de Sang, mais au lieu de cela,
« C’est à moi. »
Voyant son père s’avancer comme s’il avait déjà assez cédé, Geom Mugeuk demanda, intrigué :
« Sans parler de moi, pourquoi ne cédez-vous pas la place à l’Ancien Démon Lame du Ciel de Sang ? »
Geom Woojin lui répondit d’une phrase inattendue :
« Je dois préserver la fierté du maître qui m’a appris à pêcher. »
À ces mots, le visage du Démon Lame du Ciel de Sang s’éclaira. Être reconnu ainsi devant tout le monde lui suffisait amplement.
« Enfin, Ancien, Père vient de vous prendre votre place. Pourquoi souriez-vous comme un benêt ? Père vous considère comme son plus grand rival. Ce terrain de pêche est plein de stratagèmes ! »
Le Démon Lame du Ciel de Sang sourit.
« À mon avis, c’est de toi qu’il se méfie le plus. »
« De moi ? »
Le Démon Lame du Ciel de Sang s’avança et prit le dernier bon emplacement. Il ne restait plus que Geom Mugeuk.
« Ah ! À force de regarder la bataille pour les places, j’ai oublié de m’en réserver une ! »
Tous sourirent à sa plaisanterie.
Autrefois, une scène pareille aurait été inimaginable au sein du Culte du Démon Céleste. Il n’y aurait même pas eu de tournoi et, quand bien même il y en aurait eu un, la présence du chef du Culte du Démon Céleste les aurait écrasés et les Suprêmes démoniaques se seraient livrés à des luttes de pouvoir. Cela n’aurait été rien de moins qu’un champ de bataille impitoyable.
Geom Mugeuk choisit la place entre son père et le Démon Lame du Ciel de Sang. Tous trois se retrouvèrent ainsi exceptionnellement proches, mais ni Geom Woojin ni le Démon Lame du Ciel de Sang ne s’en formalisèrent.
Au contraire, ce dernier fut ravi que Geom Mugeuk vienne se placer à ses côtés.
Lorsque tout le monde eut pris position, tous les regards se tournèrent vers Geom Woojin. Après avoir fixé l’appât à l’hameçon, il lança puissamment sa ligne vers la rivière.
Fouu…
La ligne fendit les airs au-dessus de la rivière argentée qui scintillait.
Plouf.
Ce fut le signal : tous lancèrent leur ligne. Les fils de pêche fendirent l’air à l’unisson.
Grâce à son entraînement, le Roi Poison lança sa ligne comme un pêcheur loin d’être débutant. Plouf.
Le Roi Démon du Poing, qui avait pourtant l’air de vouloir briser sa canne en deux et la lancer aussi loin que possible, se contenta de lancer doucement sa ligne près de lui.
À l’inverse, la Suprême de l’Épée Tranchante, qui semblait devoir lancer sa ligne avec la plus grande élégance, l’envoya étonnamment loin avec beaucoup d’enthousiasme.
Le Démon Lame du Ciel de Sang déploya la technique la plus raffinée.
Le Démon Bouddha lança sa ligne de côté, d’une manière assez singulière.
Le Démon Ivrogne prit une pose élégante et lança d’une seule main.
Le Démon au Sourire Maléfique réduisit ses mouvements au strict minimum.
La Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes se contenta de reproduire ce qu’on lui avait appris. Plouf.
Enfin, Geom Mugeuk lança sa ligne.
Ses gestes semblaient ordinaires, mais les innombrables heures passées à pêcher y étaient visibles.
Ainsi commença véritablement la partie. Tous fixèrent la rivière, plongés dans leurs pensées.
Dans sa vie précédente, alors qu’il cherchait le Noyau interne de l’Essence centrale de la Carpe millénaire, Geom Mugeuk avait compris quelque chose.
À l’époque, il était impatient. Il voulait le trouver au plus vite.
Mais il avait fini par comprendre.
Une vie vécue dans la précipitation se termine à courir après les occasions ; un pêcheur impatient ne fait que troubler l’eau.
Il fallait savoir attendre. En observant la rivière avec calme, il fallait endurer mille respirations, dix mille respirations, pour saisir cet instant unique où l’on ferrerait le poisson. Et si l’on ne laissait pas passer cet instant, il pouvait changer une vie.
Et il ne fallait pas se désoler d’avoir manqué une occasion. Aucun pêcheur n’abandonnait parce qu’un poisson lui avait échappé. C’était cette persévérance qui lui avait permis de réussir, au bout du compte.
Le Démon Lame du Ciel de Sang jeta un coup d’œil à Geom Mugeuk. Le regard avec lequel il observait la rivière était plus profond que celui de tous les Suprêmes démoniaques présents.
Garçon, à quoi penses-tu, en ce moment ?
À cet instant, Geom Woojin tourna lui aussi discrètement la tête vers son fils.
Le regard du Démon Lame du Ciel de Sang croisa alors celui de Geom Woojin.
Votre fils nous a menés jusqu’ici. Comptez-vous vraiment aller jusqu’au bout avec lui ?
Peut-être avait-il lu dans ses pensées.
Le regard de Geom Woojin semblait dire :
Si nous sommes tels que nous sommes aujourd’hui, nous réussirons à coup sûr. Voulez-vous vraiment laisser passer cette occasion ?
Après s’être dévisagés un instant, Geom Woojin et le Démon Lame du Ciel de Sang reportèrent simultanément les yeux sur la rivière.
Au bout d’un moment, Geom Mugeuk fixa sa canne en place et rejoignit son père. Son frère se tenait à côté de celui-ci, les yeux tournés vers la rivière.
Geom Muyang demanda à Geom Mugeuk :
« Tu veux que je m’écarte ? »
« Non. Qu’est-ce que je ne pourrais pas dire devant toi, à moins de dire du mal de toi ? »
Geom Muyang eut l’air décontenancé, mais ces paroles le touchèrent.
« À bien y penser, c’est la première fois que nous sommes tous les trois côte à côte au bord d’une rivière, non ? »
Geom Muyang acquiesça.
« Nous devrions faire venir le peintre de l’époque pour qu’il peigne aussi cette scène. Ou mieux, demander à quelqu’un du village de Maga de sculpter trois figurines de nous en train de pêcher. »
Geom Woojin prit soudain la parole :
« À te voir aussi détendu, tu dois être sûr de toi. »
« Un gros poisson se réveillerait-il si tôt pour se mettre en mouvement ? Il se réveillera tard dans l’après-midi et commencera à bouger lentement. Il sera détendu, comme moi. »
Il ajouta même une pointe d’assurance :
« Dois-je appeler ça le calme du vainqueur ? »
« Ce ne sera pas facile, aujourd’hui. »
« Alors, en dehors du tournoi, que diriez-vous d’un pari à part ? »
Au mot « pari », les yeux de Geom Woojin brillèrent.
« Quel genre de pari ? »
Comme s’il y avait déjà réfléchi, Geom Mugeuk répondit :
« Un pari sur celui qui finira premier. Bien sûr, vous pouvez vous désigner vous-même. »
Un vif intérêt s’alluma dans les yeux de son père.
« Nous observons la situation, puis nous décidons au bout d’un shichen. Qui finira premier. »
« Et si l’un de nous remporte le pari ? »
Geom Mugeuk proposa une récompense plus audacieuse encore que le Ginseng des neiges millénaire.
« Que diriez-vous d’exaucer un souhait du gagnant ? »
« N’importe quel souhait ? »
« Oui, n’importe lequel. Sans exception. »
Geom Woojin renifla.
« Tu vas perdre. »
« On verra bien. »
Après avoir fixé son fils un instant, Geom Woojin acquiesça sans hésiter, pour une raison ou une autre.
« Très bien. »
Ils auraient dû poser des limites — exclure certains souhaits, par exemple —, mais aucun des deux ne le fit. Ils venaient de faire un pari colossal.
Le Démon Lame du Ciel de Sang, qui avait entendu leur échange, secoua la tête comme s’ils étaient incurables, puis contempla la rivière qui s’écoulait et parla à voix basse.
Non… il s’adressait aux poissons qui s’y trouvaient.
« Ce n’est plus l’Étoile meurtrière céleste. À présent, le destin du monde martial repose entre vos mains. »