Chapitre 836
L’Esprit du Démon Céleste de Hyeok Do-cheon éprouva des sentiments confus.
Son plan initial avait été d’absorber d’abord l’Esprit du Démon Céleste de Geom Mugeuk, puis de se servir de cette puissance accrue pour absorber celui de Hwa Moogi.
S’il parvenait à absorber la puissance de deux Esprits du Démon Céleste…
Ne pourrait-il pas retrouver son Esprit du Démon Céleste d’origine ?
Il voulait un corps. Son propre corps.
Il aurait dû vouer une loyauté éternelle à Hyeok Do-cheon, qui l’avait fait naître. Mais trois cents ans s’étaient écoulés, et même cette loyauté s’était désormais éteinte.
Après être resté si longtemps auprès d’eux, il était devenu à moitié humain. C’était pourquoi l’idée de devenir l’Esprit du Démon Céleste de Hwa Moogi ne le dérangeait pas. Du moment qu’il obtenait un corps, peu lui importait à qui appartenait l’Esprit du Démon Céleste qu’il devenait.
Il avait pensé ainsi… jusqu’à ce qu’il voie l’Esprit du Démon Céleste de Geom Woojin renoncer à annihiler celui de Hwa Moogi.
Si l’on perdait contre un autre Esprit du Démon Céleste et qu’on était annihilé, on disparaissait à jamais. En revanche, si l’on s’évanouissait à la mort de son hôte, on pouvait espérer en rencontrer un autre un jour.
L’Esprit du Démon Céleste de Geom Woojin n’avait pas sacrifié cette possibilité dans le seul but de devenir plus puissant.
À cet instant, l’Esprit du Démon Céleste de Hyeok Do-cheon se rappela quel être il avait été autrefois.
Oui… Lui aussi avait été un être aussi fier et digne que celui-là.
Un être absolu devant lequel tous les démons s’inclinaient avec révérence et tremblaient de peur, sans jamais convoiter le pouvoir d’autrui.
À présent, il était en proie à un désespoir écrasant : il n’était plus qu’un mesquin Esprit du Démon Céleste, l’esprit encombré de pensées dérisoires.
Une voix résonna alors dans son cœur.
— Toi aussi, tu vacilles.
C’était la voix de Hwa Moogi.
Fouuu.
À peine eut-il entendu ces mots que l’âme de l’Esprit du Démon Céleste fut aspirée dans les ténèbres, comme si elle tombait du haut d’une falaise.
Ses pupilles noires disparurent et Hwa Moogi reprit possession de lui-même.
Malgré la défaite de son Esprit du Démon Céleste, Hwa Moogi ne se mit ni en colère ni ne vacilla.
« Vous arrivez même à ébranler l’âme d’un Esprit du Démon Céleste. »
Jusqu’à ce qu’il voie les autres âmes enfermées dans son corps trembler et s’effondrer, il avait trouvé cela compréhensible. Après tout, elles étaient prisonnières de son corps depuis bien trop longtemps. C’était déjà un miracle qu’elles n’aient pas sombré dans la folie.
Ce n’était pas leur statut de maîtres qui leur avait permis de tenir bon. C’était parce qu’ils étaient restés ensemble qu’ils avaient pu endurer une si longue captivité.
Qu’ils vacillent, eux qui étaient humains, cela se comprenait. Mais il n’aurait jamais imaginé que même des Esprits du Démon Céleste puissent être ébranlés par eux. Pas seulement le sien : celui de Hyeok Do-cheon aussi avait vacillé.
Une question lui échappa naturellement.
« Qu’êtes-vous donc, au juste ? »
Geom Mugeuk jeta un regard aux personnes qui se tenaient derrière lui. Le long combat se poursuivait, mais elles étaient restées là, silencieuses, à observer.
« Ce sont les gens qui se sont rassemblés à cause de vous. Sans vous… »
Et si Hwa Moogi n’avait jamais existé ? S’il n’avait jamais régressé ?
Quelle vie mènerait-il aujourd’hui ?
Son frère aîné serait devenu le Jeune chef du Culte du Démon Céleste, et lui-même serait peut-être déjà mort.
C’était très probablement ce qui se serait passé.
Même s’il avait survécu par chance, ses relations avec son père et les Suprêmes Démoniaques auraient été un désastre. Et il aurait difficilement eu l’occasion de rencontrer les deux chefs d’alliance. Aurait-il seulement rencontré le Roi de l’Épée ?
« Ce n’est pas à cause de vous. C’est grâce à vous. »
À cause de toi, toute sa vie avait été difficile. Et grâce à toi, sa vie actuelle était incroyablement heureuse.
Pour lui, Hwa Moogi était cet être-là.
Hwa Moogi perçut les émotions profondes et complexes qui se reflétaient dans le regard de Geom Mugeuk. Pourquoi le regardait-il ainsi ? Ce Jeune chef du Culte du Démon Céleste avait toujours été comme ça.
Fixant ce regard incompréhensible, Hwa Moogi prit soudain la parole.
« Je le regrette. »
Il ne parlait pas à la légère. Il le regrettait vraiment.
« J’aurais dû les tuer un par un, et vous garder pour la fin. »
Geom Mugeuk le regarda et sourit d’un air énigmatique.
Hwa Moogi, tu as déjà fait quelque chose de semblable.
Tu as tué les chefs d’alliance, tu as tué mon père, et tu as même essayé de me tuer. Tu as déjà vécu ainsi.
Hwa Moogi formula alors un reproche sincère à son égard.
« J’ai été arrogant. »
À vrai dire, il avait toutes les raisons de l’être. Il avait une maîtrise martiale écrasante, une énergie interne inimaginable, et même une Énergie protectrice capable de renouveler cette énergie interne… sans compter deux Esprits du Démon Céleste.
Comment aurait-il pu croire qu’il perdrait ?
Il poursuivit son autocritique. Même s’il était arrivé ici avec arrogance, voilà ce qu’il aurait dû faire.
« J’aurais dû foncer comme un fou et tous les exterminer avant votre arrivée. »
Tout avait dérapé après l’arrivée de Geom Mugeuk. Il s’était même retrouvé entraîné dans un repas. Il détestait l’admettre, mais au bout du compte, ce n’étaient pas seulement les âmes qui avaient été influencées par ce Jeune chef du Culte du Démon Céleste.
Regrets. Remords.
Hwa Moogi se comportait déjà comme un homme qui avait perdu.
Mais Geom Mugeuk ne le crut pas une seconde. Un peu plus tôt, quand son Esprit du Démon Céleste avait attaqué celui de Hyeok Do-cheon, Hwa Moogi avait tenté de tendre un piège.
Il n’a pas encore renoncé.
En réalité, il était encore plus dangereux maintenant. Il les poussait à baisser leur garde tout en préparant quelque chose.
Au départ, il avait voulu dire :
Père, combattons ensemble.
Quand aurait-il de nouveau l’occasion de combattre aux côtés de son père ? Il avait prévu de l’éliminer avec lui, sans lui laisser la moindre chance.
Mais son instinct lui disait le contraire.
— Combats seul.
Geom Mugeuk choisit de suivre l’instinct qui l’avait protégé si longtemps.
Il regarda Hwa Moogi et lança d’un ton désinvolte :
« Ne vous en voulez pas. Ce n’est pas parce que vous étiez arrogant, mais parce que j’ai vécu avec trop d’ardeur. »
Il semblait détendu, mais Geom Mugeuk n’était pas le moins du monde imprudent.
Il dégaina l’Épée du Démon Noir.
Avant le combat, il regarda son Esprit du Démon Céleste. Il n’avait pas encore disparu ; il était toujours là.
Les yeux d’un noir d’encre, il fixait Hwa Moogi.
Geom Mugeuk pouvait sentir ce qu’il éprouvait.
« Je sais que tu veux te battre jusqu’au bout. »
L’Esprit du Démon Céleste continua de regarder droit devant lui. Il voulait sans doute détruire Hwa Moogi de ses propres mains. Peut-être sentait-il que celui-ci était l’ennemi juré de son maître.
Sous le regard de tous, Geom Mugeuk s’adressa calmement à lui.
« Je n’ai pas vécu en cherchant à devenir le protagoniste. »
À ces paroles inattendues, l’Esprit du Démon Céleste tourna légèrement la tête vers lui.
Derrière lui, le chef du Culte du Vent Céleste ne put se retenir et s’écria : « C’est n’importe quoi ! » Le Roi de l’Épée, lui, hocha la tête en signe d’approbation.
Pourtant, à bien y réfléchir, personne n’avait davantage vécu pour les autres que Geom Mugeuk.
Chaque fois qu’ils le rencontraient, ils avaient l’impression de devenir eux-mêmes les protagonistes. Il leur faisait comprendre qui ils étaient et ce qu’ils aimaient.
C’était pourquoi ils étaient prêts à rester ici, même s’ils n’étaient que des personnages secondaires, voire de simples figurants.
« Si tu dois continuer à vivre comme mon Esprit du Démon Céleste, tu devras t’habituer à ne pas être le protagoniste. Bien souvent, tu devras t’effacer, regarder, endurer et céder. Ça ne te conviendra probablement pas. Pourtant, je ne vivrai pas comme le protagoniste de ce monde. À l’avenir, au lieu de décider du destin du monde martial, nous serons allongés sur une charrette, à regarder le ciel pendant que nous traverserons les Plaines centrales. »
Après une brève pause, Geom Mugeuk confia son destin non seulement à l’Esprit du Démon Céleste, mais aussi à tous les autres.
« Mais pour ce combat, je serai le protagoniste. »
L’Esprit du Démon Céleste ne détacha pas son regard de lui. Jusqu’alors, il ne lui avait jeté que quelques coups d’œil, mais à présent, il le fixait sans bouger.
Et c’était là ce que Geom Mugeuk voulait vraiment lui dire.
« Merci d’être descendu pour moi aujourd’hui. Je sais que tu es venu pour être annihilé. Merci… mon ami. »
L’Esprit du Démon Céleste, qui le contemplait en silence, disparut sans un bruit.
« J’ai tant parlé et tu t’en vas sans dire un mot ! »
Après l’avoir laissé partir, Geom Mugeuk s’avança.
Hwa Moogi trouva cette scène pitoyable. Ce n’était rien de plus qu’un esprit maléfique né des arts martiaux.
« Tu parles vraiment trop, et tu te soucies de tout. »
Geom Mugeuk sourit.
« Tu n’es pas si différent. Tu en portes un sacré poids, toi aussi. En ce sens, on se ressemble. »
Au mot « ressemble », Hwa Moogi pensa instinctivement : Quel fou !
À ses yeux, Geom Mugeuk était parfaitement incompréhensible. Plus il le regardait, plus il le trouvait déplaisant. Il voulait le tuer sur-le-champ… mais, en même temps, il était curieux de savoir quelle absurdité il allait sortir ensuite.
« Alors, qu’en dis-tu ? Je suis toujours prêt à discuter avec toi. »
Il s’était attendu à ce qu’on le traite de fou, mais la réponse fut différente.
« Après le combat, je t’écouterai autant que tu voudras. »
Fiiou.
Hwa Moogi passa le premier à l’attaque et se rua sur Geom Mugeuk. Celui-ci ne chercha pas à esquiver et fonça droit sur lui.
Ils s’étaient déjà affrontés une fois ; tous deux savaient que leurs forces étaient égales. C’est pourquoi ils se donnèrent à fond dès le premier mouvement.
Clang !
Au choc de leurs premières frappes, un frisson leur traversa le cœur.
C’était le combat final : rien ne pouvait être dissimulé, tout devait être révélé.
Fouu !
L’épée de Geom Mugeuk fendit l’air en direction de la taille de Hwa Moogi. Elle fila plus vite que l’idée même de viser cet endroit.
Bien sûr, le corps de Hwa Moogi réagit plus vite pour esquiver que pour songer à parer.
Il pivota pour éviter la lame, puis dirigea son épée vers le cou de Geom Mugeuk.
Fouu !
Geom Mugeuk esquiva de justesse et frappa en direction de son cœur, mais Hwa Moogi visa ses yeux.
Difficile de croire qu’ils échangeaient encore des propos légers quelques instants plus tôt. Chacune de leurs attaques n’avait qu’un seul but : tuer.
Tous deux le sentaient.
Après s’être entretués ici, ils ne combattraient plus jamais ainsi jusqu’à la fin de leurs jours.
Les éclairs de leurs épées se succédaient sans relâche.
Leurs lames fusaient si vite que les techniques exigeant une préparation ou une grande quantité d’énergie interne n’avaient pas leur place. C’était de l’escrime purement pratique, conçue pour tuer.
Il n’y avait aucune place pour la beauté ou l’élégance.
Rien que des lignes droites.
Les plus courtes, celles qui menaient à la mort.
Seul un adversaire inférieur permettait de faire apparaître la beauté des courbes au sein d’une telle simplicité.
La moindre hésitation suffisait pour qu’un point vital soit transpercé sur-le-champ.
Les spectateurs ne pouvaient détourner les yeux du combat. Ils ne pouvaient ni aider ni intervenir. Les positions changeaient si vite qu’ils n’auraient même pas eu le temps de lancer une énergie d’épée.
Ceux qui maniaient l’épée, surtout, observaient le duel comme s’ils se battaient eux-mêmes. Leur cœur battait à tout rompre. Ce n’était pas pour aider : ils voulaient se battre ainsi, prendre la place de Geom Mugeuk.
Au fil des échanges fulgurants, l’énergie d’épée jaillit. Ces brèves décharges rapides donnaient l’impression que les lames s’allongeaient puis raccourcissaient.
« Ah ! »
Les spectateurs laissèrent échapper des exclamations. Ils avaient beau le voir de leurs yeux, libérer de l’énergie d’épée en se déplaçant à une telle vitesse leur semblait presque impossible à croire.
Vlan ! Vlan ! Clac-clac-clac-clac !
Des dizaines de lignes avaient déjà été gravées autour d’eux, dans le sol et sur les murs en ruine. Il y en avait tant qu’on aurait dit qu’ils se battaient sur un plateau de go.
Peut-être se sentirent-ils à l’étroit…
Sans qu’aucun des deux prenne l’avantage, ils dévalèrent la rue principale du village de Maga, poursuivant leur combat.
Ils échangeaient des coups tout en courant.
Les traînées lumineuses de leurs épées s’étiraient derrière eux comme de longues queues, telles des ficelles de cerf-volant qui les suivaient dans les rues.
Ils coururent au loin, puis revinrent à leur point de départ.
Ils avaient beau sprinter à toute allure, ils ne cessaient jamais d’échanger des coups et ne quittaient pas l’autre des yeux.
Au moindre regard détourné, ils mourraient.
Il était clair qu’ils prenaient plaisir à ce combat.
Mais la létalité de leurs attaques dissimulait ce plaisir.
Ils n’avaient le temps ni de parler ni même de sourire.
Puis ils bondirent dans les airs.
Comme s’ils posaient le pied sur un sol invisible, ils combattirent en plein ciel.
S’élever dans les airs et combattre était à la portée des maîtres, mais prendre appui sur le vide comme s’il s’agissait d’un sol ferme relevait d’un domaine inaccessible au commun des mortels.
Ils déployaient toutes les possibilités de l’escrime portée à son extrême limite.
Leurs épées devenaient tantôt légères, tantôt lourdes. Légères, elles étaient lentes ; lourdes, elles étaient rapides.
Cela défiait les principes fondamentaux de l’escrime.
Et puis…
Geom Mugeuk fit une expérience nouvelle.
Normalement, lorsqu’on entrait dans un état de détachement absolu, on ne se rendait même pas compte qu’on se battait. Ce n’est qu’en reprenant conscience qu’on découvrait le combat terminé.
Mais cette fois, c’était l’inverse.
Il avait l’impression que son âme avait quitté son corps et observait son propre combat comme un tiers. Elle essayait sans cesse de s’échapper pour regarder la scène de l’extérieur.
Était-ce un état qui dépassait le détachement absolu ? Ou bien…
Le regard de Geom Mugeuk s’assombrit.
Peut-être…
En un instant, après des dizaines d’échanges fulgurants, cette sensation s’intensifia.
Klang !
Hwa Moogi écarta l’épée de Geom Mugeuk et cria. C’étaient les premiers mots prononcés depuis le début du combat.
« Tu as perdu ! »
Au même instant, une aura sombre explosa autour de lui.
Fouuuuu !
Geom Mugeuk comprit instinctivement. Depuis le début du combat, Hwa Moogi attendait ce moment précis.
C’était son coup décisif.
Une force écrasante s’enroula autour de lui et l’écrasa tandis que Hwa Moogi déversait presque toute son énergie interne restante dans cette unique frappe.
Et après ça ?
Foua !
À l’instant où quelque chose d’invisible l’engloutit…
Paf !
Le monde s’assombrit, puis s’éclaira de nouveau.
Geom Mugeuk se retrouva dans un nouvel espace.
Une brume épaisse dérivait autour de lui, inquiétante, presque vivante.
Il entendit quelque part le murmure de l’eau qui coulait, ainsi que le crépitement des flammes.
Une senteur parfumée flottait dans l’air, mêlée à l’odeur du sang et à la puanteur des cadavres en décomposition.
Alors…
Quelqu’un surgit soudain de la brume.
À sa grande surprise, c’était l’Épée divine de l’Empereur martial.
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste. »
L’Épée divine de l’Empereur martial ne parut pas surpris de le voir ici, comme s’il avait su que Geom Mugeuk arriverait.
« Il a utilisé l’Art de Liaison des Âmes du Ciel Sombre pour emprisonner votre âme. C’est le même art démoniaque des Ténèbres qui nous a enfermés dans son corps. Cet endroit… c’est son esprit. »
Malgré ces paroles stupéfiantes, Geom Mugeuk ne sembla pas particulièrement troublé.
« Je sais que vous êtes fort, mais… »
Le visage inquiet, l’Épée divine de l’Empereur martial ajouta précipitamment : « Si vous ne parvenez pas à vous échapper dans les deux heures, vous serez prisonnier ici pour toujours. » Au même instant, Geom Mugeuk comprit pourquoi Hwa Moogi avait dit qu’il pourrait parler autant qu’il le voudrait après le combat.