Chapitre 516
Il fallait vraiment être arrogant pour oser dire une chose pareille.
Qui aurait osé parler ainsi devant des experts de cette trempe ?
Et pourtant, pas une seule personne présente ne se moqua ouvertement de lui.
Car son adversaire n’était autre que le chef actuel du Culte du Démon Céleste.
L’énergie démoniaque qui ondoyait autour de son corps n’avait rien de comparable à ce que quiconque avait déjà vu. Une aura puissante, qui semblait réduire en cendres tout ce qu’elle touchait.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que les experts rassemblés étaient intimidés. Ceux qui s’étaient réunis ici étaient, depuis le début, bien trop redoutables. Ils étaient au nombre de douze, exactement.
Gyo Cheon éclata de rire. Ce n’était pas le rire rauque d’un vieillard raclant du métal, mais un rire sonore et puissant, imprégné d’énergie interne. Il riait ainsi à dessein, pour briser l’élan de Geom Woojin.
« Sais-tu seulement qui sont ces gens, pour oser parler avec une telle arrogance ? »
Geom Woojin répondit avec calme. Il gardait ses manières par égard pour le Blood Heaven Blade Demon. À ses yeux, seul ce dernier avait le droit de s’affranchir de ces convenances.
« N’est-ce pas vous qui les avez convoqués ? »
Les rides près des yeux de Gyo Cheon tressaillirent. À ses oreilles, ces paroles signifiaient : « Ce ne sont que les gens que vous avez réussi à rassembler, non ? »
« Oui, tu étais déjà arrogant quand tu étais jeune. »
Pendant que les deux hommes échangeaient, le Blood Heaven Blade Demon observait les visages de ceux qui étaient apparus.
Certains étaient reconnaissables à leur seule apparence.
D’abord, l’homme qui se tenait derrière le Fou aux mille massacres lorsque le mur s’était effondré.
Il avait le visage entièrement rouge. Pas simplement empourpré : on aurait dit qu’il était couvert de sang. Parmi les hommes assez forts pour se tenir ici, un seul avait le visage aussi rouge.
Le Noble au visage rouge.
Un fou qui prétendait que son visage était devenu rouge à force d’être éclaboussé par le sang de ses ennemis. Malgré son titre de « Noble », c’était un vieillard monstrueux, septuagénaire.
Un peu à l’écart se tenait une autre silhouette.
Son épée suffisait à révéler son identité. Le fourreau et la poignée étaient ornés d’une représentation éclatante d’un fantôme aux couleurs vives.
Le Disciple de l’Épée fantôme.
Un démon meurtrier dont on disait qu’il ne laissait aucun survivant dès que l’Épée fantôme poussait son cri.
Ces deux hommes n’étaient pas moins habiles que l’Empereur noir ou l’Enchanteresse démoniaque de Qilian, apparus plus tôt.
Même si son maître avait autrefois porté le titre de Suprême démoniaque et s’y était préparé pendant des années, réunir de tels individus sous une même bannière n’avait rien de facile. Ce n’étaient pas des gens prêts à servir n’importe qui.
Qu’as-tu bien pu leur promettre ?
Quelle qu’ait été la promesse, elle expliquait sûrement pourquoi tant de maîtres s’étaient réunis ici.
Le Blood Heaven Blade Demon tourna alors les yeux vers Geom Woojin.
Le chef du culte ne montrait pas la moindre peur.
Il prenait plaisir à la situation. La fièvre qui brûlait dans ses yeux lorsqu’il les regardait n’avait rien de semblable à ce qu’on lui avait vu jusque-là.
Voilà le chef du culte tel qu’il se tenait sur le champ de bataille.
Il était évident qu’il n’avait pas abattu le mur pour se donner en spectacle. Dans ses combats comme dans sa vie, il ne jouait jamais la comédie.
Le Blood Heaven Blade Demon comprit les intentions du chef du culte.
Il aurait été plus facile de les affronter un par un, mais le combat se serait alors transformé en une succession de duels.
Il aurait donc dû dépenser autant d’énergie interne qu’il avait d’adversaires.
En revanche, en les combattant tous à la fois, il pouvait en tuer deux, voire davantage, d’un seul coup.
Bien sûr, le risque était tout aussi grand.
Geom Woojin dégaina lentement l’Épée du Démon céleste.
Son geste n’était ni rapide ni lent.
À mesure que la lame sortait du fourreau, un flot d’énergie meurtrière glissa le long de son tranchant, puis scintilla à la pointe. À cet instant, l’Épée du Démon céleste se mit à gémir.
Gooooooooooh.
On aurait dit un écho profond remontant des abîmes sans fond de l’enfer.
Entendre le gémissement de l’Épée du Démon céleste pour la première fois depuis une éternité fit battre le cœur du Blood Heaven Blade Demon. Il voulait combattre aux côtés du chef du culte. Tout comme le Roi démoniaque du Poing et le chef du culte s’étaient battus ensemble dans leur jeunesse, lui aussi rêvait de combattre à ses côtés.
Mais cette bataille appartenait au chef du culte. Il n’avait pas à intervenir.
Gooooooooooh.
Au gémissement de l’Épée du Démon céleste, le Fou aux mille massacres se redressa brusquement. Il avait passé sa vie à se faire traiter de boucher fou et n’avait peur de rien. Même quand le chef du culte avait lancé : « Venez tous à la fois », il était resté assis, sans ciller.
Mais le cri de l’Épée du Démon céleste éveilla en lui un sentiment qu’il n’avait jamais éprouvé.
La peur.
Cette émotion inconnue le surprit et le décontenança. Il baissa les yeux vers ses mains. Elles tremblaient.
À cause du cri d’une épée… mes mains tremblent ?
Cette peur ne venait ni de son esprit ni de son cœur.
Il avait passé sa vie à penser : « De toute façon, la vie finit toujours. Il n’y a rien à craindre. »
Mais le tremblement qu’il ressentait à présent ne venait pas de son cœur : c’était son corps lui-même qui avait peur.
Pour se débarrasser de la peur, il n’y avait que deux solutions : fuir et s’en éloigner, ou en éliminer la source.
Il avait toujours choisi la seconde.
Mais son corps refusait de bouger.
« Bon sang ! »
Le Fou aux mille massacres serra le poing si fort qu’on aurait dit qu’il allait exploser, puis lâcha un juron à voix basse. Il s’adressait autant à lui-même qu’à Geom Woojin.
Derrière lui, l’épée du Disciple de l’Épée fantôme poussa un lugubre cri de fantôme.
Hiiiiiiiiiiiii.
À cet instant, le Disciple de l’Épée fantôme comprit que ce gémissement n’avait rien à voir avec son cri habituel.
L’Épée fantôme a peur !
C’était la première fois que l’Épée fantôme, qui avait terrifié ses adversaires toute sa vie, montrait de la peur.
De ce gémissement d’épée.
Le Disciple de l’Épée fantôme se mit à lui insuffler de l’énergie interne pour l’apaiser.
Mais l’un d’eux réagit à l’exact opposé.
Un homme s’avança lentement. De toute sa vie, il n’avait jamais été écrasé par l’aura de qui que ce soit. C’était le genre d’homme qui ne supportait pas qu’on lui donne des ordres.
« Si on vous appelle, vous vous avancez. »
Il était massif, bâti comme un soldat de l’Armée démoniaque. Le torse nu, sa musculature le faisait ressembler à un gardien Vajra.
Le Vajra de l’Âme colorée.
On disait de lui que son corps ne pouvait être tranché, pas même par le qi de l’épée ou la force du sabre. Maître à la force monstrueuse, il était connu pour briser des rochers à mains nues et fracasser des épées précieuses.
Il avait écrasé de ses mains le crâne d’innombrables artistes martiaux. Ce qui le rendait si infâme, c’était qu’il le faisait uniquement pour s’amuser.
Mais le comble de sa cruauté se lisait dans les tatouages qui recouvraient son corps.
Son immense corps était couvert de petits tatouages représentant des femmes. Des portraits détaillés de leurs traits.
Il se faisait tatouer l’apparence des femmes qu’il avait violées et assassinées. Lorsqu’il s’en prenait à une nouvelle victime, il lui montrait ses tatouages en disant : « Celle-là était comme ci, l’autre comme ça. » C’était ce genre de fou.
Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il proférât une horreur pareille :
« Si le chef du culte avait été une femme, quelle beauté tu aurais fait. »
À cet instant, une autre silhouette bougea à l’arrière.
« Vraiment, quelle bande d’insolents, ces bâtards du Culte démoniaque ! »
La voix appartenait à un vieillard dont la seule présence suffisait à montrer qu’il n’était pas un homme ordinaire.
« Même ton père n’oserait pas me parler à la légère, à moi, le Seigneur des sépultures aux motifs étoilés. Et tu oses remuer la langue pour nous ordonner d’avancer ? »
Lui aussi était un maître de la génération précédente, célèbre dans tout le monde martial. Ses arts martiaux étaient puissants, mais il était tout aussi réputé pour sa ruse et son esprit acéré.
Et même à cet instant, tandis qu’il haussait le ton, il se dissimulait subtilement à moitié derrière le Vajra de l’Âme colorée, dont il gardait le corps entre lui et son adversaire.
Si Geom Woojin lançait une attaque surprise, il se réfugierait derrière le Vajra de l’Âme colorée. Tant que celui-ci lui servirait de bouclier, il ne risquait pas de mourir.
À mesure que les deux hommes s’avançaient, les autres se mirent eux aussi à bouger lentement, venant se ranger à leurs côtés. Leur élan semblait croître avec leur progression, mais Gyo Cheon les arrêta.
« Attendez ! Suivez le plan. »
À ces mots, le Blood Heaven Blade Demon demanda à son maître :
« Vous avez établi un ordre pour savoir qui entrerait dans le combat ? »
Gyo Cheon ne répondit pas. Ce fut le Vajra de l’Âme colorée qui prit la parole.
« Personne ne voulait être le premier ni le dernier. Difficile de te tuer quand tu as encore toute ton énergie, et en passant le dernier, on rate la gloire d’avoir tué le chef du culte. »
Sa remarque sous-entendait que beaucoup d’entre eux mourraient, mais qu’au bout du compte, l’un d’eux tuerait le chef du Culte du Démon Céleste.
Tu n’es qu’un homme, toi aussi. Peux-tu vraiment supporter une telle dépense d’énergie interne ? Tu finiras bien par être à sec.
Voilà la stratégie qu’ils avaient élaborée pour affronter Geom Woojin.
« Alors, chef du culte, cesse de faire le fier et accepte tranquillement ton tour de mourir. Le mieux serait que tu tombes sous ma main, mais, malheureusement pour moi, j’ai tiré le huit. Tiendras-tu jusqu’à mon tour ? »
Geom Woojin répondit à la provocation du Vajra de l’Âme colorée :
« Non, tu es le deuxième. »
Le deuxième ? Pas le premier, mais le deuxième ?
Le Vajra de l’Âme colorée n’y comprenait rien. S’il avait voulu réagir à la provocation, n’aurait-il pas dû dire qu’il serait le premier ?
À cet instant précis !
Soudain, tout devint noir.
Comme si quelqu’un avait soufflé une lanterne, le monde fut englouti par les ténèbres. Même la vue aiguisée de ces experts de premier ordre ne leur permettait plus de voir devant eux.
Gyo Cheon sortit vivement une Perle de nuit et cria :
« Préparez-vous à une embuscade ! »
Alors, l’incroyable se produisit. À peine la Perle de nuit eut-elle éclairé les environs que les ténèbres se mirent à engloutir sa lumière.
La Perle de nuit ne fonctionne pas ?
C’était une obscurité qu’aucune lumière ne pouvait percer. Ils n’avaient encore jamais connu de telles ténèbres.
Puis, l’instant d’après, le monde retrouva son apparence normale, comme si rien ne s’était passé. Tout avait été si bref qu’on aurait pu croire à une illusion fugace.
Gyo Cheon regarda autour de lui. Personne ne semblait blessé ni effondré.
Alors, le Seigneur des sépultures aux motifs étoilés pencha la tête et marmonna :
« J’ai cru entendre quelque chose… »
Il regarda autour de lui. Dans l’obscurité, il l’avait clairement entendu. Un craquement sec, comme de la glace qui se brise, avait résonné à son oreille.
Quel était ce bruit ?
Le Seigneur des sépultures aux motifs étoilés tressaillit soudain.
Pourquoi me regardent-ils comme ça ?
Tout le monde le fixait. Leurs yeux étaient rivés sur son corps.
Il baissa lentement les yeux vers lui-même.
Un éclair de confusion traversa son regard.
Son corps était disloqué.
Une ligne nette s’étirait de son épaule droite jusqu’à sa hanche gauche.
Le haut de son corps se mit à glisser le long de cette ligne.
Hein ? Heiiin ?
Slllirp.
J’ai été tranché ?
Il ne ressentait aucune douleur. Il n’avait même pas eu l’impression d’avoir reçu un coup d’épée.
Et surtout, il se tenait derrière le Vajra de l’Âme colorée.
Il tourna les yeux vers Geom Woojin.
Comment… ?
Sa chute s’accéléra et bientôt, sa vision s’abaissa. Les ténèbres fugaces devinrent pour lui une nuit éternelle. Le sang jaillit de son corps et éclaboussa les environs.
Le Vajra de l’Âme colorée était tout aussi stupéfait.
Je me tenais devant…
Était-ce possible ? Le coup du chef du culte pouvait-il traverser les obstacles ?
Mais, malheureusement pour lui, ce coup ne traversait pas les obstacles.
Tchiiik.
Une ligne rouge en diagonale commença à se dessiner de son épaule à son flanc.
Ses yeux s’écarquillèrent.
Impossible !
Slllirp.
Son corps aussi se mit à se fendre, glissant lentement en deux. Tous deux avaient été tranchés, mais ce n’est qu’à cet instant que l’effet l’atteignit, retardé par la robustesse de son corps.
Un corps réputé insensible au qi de l’épée et à la force du sabre.
Mais les entailles ne s’arrêtaient pas à une seule.
Tchik, tchiiik, tchiiiiik.
Ses bras, sa taille, ses épaules : des lignes rouges se mirent à apparaître partout sur son corps, telles les fils d’une toile d’araignée.
« Aaaargh ! »
Dans un cri déchirant, il cracha du sang et s’effondra sur place.
À cette vue, Gyo Cheon et les autres grands experts affichèrent des mines accablées.
Ils ne s’étaient pas livrés à un combat acharné. Le monde s’était simplement assombri, puis était revenu à la lumière.
Alors, une lueur traversa leurs yeux tandis qu’ils contemplaient le cadavre.
Leurs yeux s’écarquillèrent.
Ce n’était pas parce que Geom Woojin avait tué un homme dont le corps résistait au qi de l’épée et à la force du sabre.
Ni parce qu’il avait su que le Seigneur des sépultures aux motifs étoilés mourrait le premier, et avait dit que le Vajra de l’Âme colorée serait « le deuxième ».
Ils fixaient le sol.
Sur son corps démembré, les portraits des femmes étaient toujours là.
Le chef du culte ne l’avait pas découpé au hasard. Il avait mis son corps en pièces tout en épargnant les tatouages des femmes. Pas un seul visage n’avait été abîmé.
Flottant dans le sang, les femmes semblaient enfin avoir trouvé la paix, comme si leurs rancœurs avaient été apaisées.
Le Blood Heaven Blade Demon comprit : c’était la manière du chef du culte de leur rendre hommage.
Tous les regards se tournèrent vers Geom Woojin.
En un instant, dans ces ténèbres, sans que le moindre bruit ne parvienne aux autres…
Il avait tué cet homme sans abîmer les portraits des femmes.
Quatrième forme de l’Art démoniaque des Neuf Calamités : l’Éclair sombre.
C’était l’Éclair sombre de Geom Woojin, porté à la perfection.
Gyo Cheon rompit le silence pesant qui s’était abattu sur eux.
« Vous ne vous attendiez pas à ce qu’il soit aussi fort ? Chaque fois qu’il utilise l’Art démoniaque des Neuf Calamités, cela lui coûte une énorme quantité d’énergie interne. Alors, n’ayez pas peur ! »
C’est alors qu’une voix retentit :
« Vous devriez avoir peur. »
À cet instant précis, l’homme qui descendit de l’arrière n’était autre que Geommugeuk.
Quand Geommugeuk était revenu à la planque avec Seo Daeryong, son père lui avait fait dire de venir ici.
Geommugeuk avait filé comme le vent grâce au Pas de la Lumière stellaire, puis s’était dissimulé sans bruit pour observer le combat de son père.
Après s’être incliné respectueusement devant son père et le Blood Heaven Blade Demon, Geommugeuk se tourna vers leurs ennemis et prit la parole.
« Pourquoi croyez-vous que père a abattu le mur ? Pour éviter une succession de duels ? Si c’est ce que vous pensez, vous le sous-estimez beaucoup trop. »
Le Blood Heaven Blade Demon tressaillit. Geommugeuk ne manqua pas de remarquer son expression.
« C’est donc ce que vous pensiez, Ancien. »
Le Blood Heaven Blade Demon, décontenancé, prit un air embarrassé.
« Notre Ancien, si sincère et droit, ne sait même pas mentir en disant non ! »
Le Blood Heaven Blade Demon le regarda, abasourdi.
Petit insolent, tu plaisantes même dans une situation pareille ?
Puis, le Blood Heaven Blade Demon esquissa un léger sourire. Oui, Geommugeuk serait encore capable de plaisanter à cet instant.
Geommugeuk reporta son regard sur les ennemis. Il avait parfaitement compris les intentions de son père.
« Père calculait son coup. Il cherchait à évaluer vos capacités et à doser son énergie interne en conséquence. Comment tuer celui-ci, comment tuer celui-là… il a déjà établi le plan complet de la bataille d’aujourd’hui. »
Sans la moindre trace d’espièglerie, Geommugeuk s’adressa à son père.
« Je ne manquerai pas le moindre de vos gestes ni le moindre souffle. »
Même si personne d’autre ne le comprenait, il savait que regarder son père combattre représentait une occasion plus précieuse que n’importe quel trésor du monde martial.
« Alors, je vous en prie, montrez-m’en davantage. Je veux voir encore votre combat, père. »