Chapitre 5
Épisode 5 — Les bêtes sauvages ne cachent pas leurs griffes.
Il n’était pas nécessaire d’aller bien loin pour trouver un terrain de chasse.
La montagne derrière notre école était réputée escarpée. Des positions défensives et des formations de combat avaient été installées ici et là, si bien que personne ne pouvait y pénétrer. Dans ce lieu désert, il n’y avait que mon père et moi.
Oh, il doit y en avoir trois.
Hwi, le garde du corps de mon père, devait me suivre en se cachant quelque part.
Je l’appelais oncle Hwi. Je le voyais souvent quand j’étais petit, mais, en grandissant, j’en avais eu de moins en moins l’occasion. Hwi était un garde rapproché en qui mon père avait une confiance absolue. Si j’avais Ian, mon père avait Hwi.
Je levai les yeux et regardai autour de moi, mais ne trouvai pas la moindre trace de Hwi. C’était effectivement un expert qui avait atteint le plus haut niveau dans l’art de se dissimuler. Bien sûr, même quelqu’un d’aussi doué que lui… avait été tué par Hwamugi, ce jour-là.
Les premiers mots que mon père m’adressa ce jour-là furent ceux-ci :
« C’est quoi, tout ce foutoir ? »
Je portais un sac en cuir aussi gros que moi.
« C’est ce qu’il nous faut pour quelques jours. »
— Quelques jours ? Je compte redescendre au bout d’une seule journée.
« Tu ne sais pas, hein ? Je suis sûr que tu vas aimer chasser avec moi et que tu voudras continuer quelques jours de plus. »
Mon père afficha sans détour son incrédulité.
« Tu rêves un peu trop. »
Bien que je n’eusse passé qu’une demi-heure avec mon père, je compris une chose que j’ignorais jusque-là : mes souvenirs de lui étaient assez déformés.
Je me rappelais qu’il parlait rarement. Pourtant, il en disait plus que je ne l’aurais cru.
« Tu es bien plus fort que je ne le pensais. »
Il parlait de ma performance lors du combat contre Gu Pyeong-ho. Je n’avais fait preuve d’aucune technique, mais j’avais dû laisser transparaître le savoir-faire accumulé dans ma vie précédente. Je ne cherchai donc pas à le duper.
« Je cachais mes capacités. »
— On aurait dit, en effet.
J’ajoutai une plaisanterie pour détendre l’atmosphère.
« Je ne suis pas un chat qui griffe, mais une bête sauvage qui cache ses crocs. »
Mon père s’arrêta et se retourna vers moi.
« Puisque tu es une bête sauvage, pourquoi cacher tes crocs ? »
« Oh, je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle. »
— Alors tu es un chat.
Mon père, qui s’apprêtait à repartir, me posa soudain une question.
« Quel niveau as-tu atteint dans la Technique de l’Épée Céleste Volante ? »
La Technique de l’Épée Céleste Volante était un art martial transmis aux descendants du Démon Céleste. Elle ne pouvait certes pas rivaliser avec les Neuf Arts démoniaques du Feu, enseignés uniquement aux Démons Célestes, mais c’était un art martial de très haut niveau, réputé comparable à ceux appris par les Seigneurs démons.
Bien sûr, apprendre un art martial de haut niveau ne rendait pas forcément plus fort. Selon celui qui l’employait, même une technique médiocre pouvait tuer un adversaire aux compétences martiales supérieures.
Je jugeai inutile de mentir à mon père et lui répondis franchement :
« J’ai atteint la grande maîtrise. »
À cet instant !
Fiu !
Une rafale jaillit du bout des doigts de mon père et frôla ma joue. Si je n’avais pas tourné instinctivement la tête pour l’éviter, elle m’aurait percé la joue.
Mon père me lança un regard surpris.
« La grande maîtrise ! »
Je lui répondis presque en criant, tout en touchant ma joue brûlante sous l’effet du vent :
« Bon sang ! Vous ne m’avez même pas cru et vous m’avez envoyé une bourrasque capable de fendre la terre ! Et si je n’avais pas réussi à l’éviter ? »
— Tu paies le prix de ton mensonge. Si tu avais vraiment atteint la grande maîtrise, tu l’aurais évitée.
« Les cicatrices ne vont pas avec ce beau visage qui ressemble à celui de mon père ! »
Mon père renifla, puis s’éloigna.
À l’époque, il avait donc de bonnes raisons d’avoir peur de moi.
Quel père au monde lancerait sans hésiter un coup à son enfant pour le réprimander ? Et en plein visage ! Je ne serais pas mort, mais j’aurais été grièvement blessé si je ne l’avais pas esquivé.
Mon père, qui marchait devant moi, parla sans se retourner.
« À ton âge, atteindre la grande maîtrise… c’est remarquable. »
Dans ma vie précédente, je n’avais atteint la grande maîtrise qu’après avoir passé la trentaine. Il était donc naturel que mon père fût surpris. Quoi qu’il en soit, il prenait les arts martiaux au sérieux ; ce compliment était un grand éloge.
« Merci. »
Nous gravîmes la montagne sans parler pendant un moment.
Dans une pièce, un silence pareil aurait été étouffant. Mais gravir une montagne, c’était différent. J’avais l’impression que nous échangions sans un mot, simplement en marchant côte à côte.
Ce fut moi qui brisai enfin le silence.
« Qui vous a appris à chasser ? »
Après un instant, mon père répondit :
« Mon frère aîné. »
« J’avais donc un oncle ? »
« Il est mort. Je l’ai tué quand il avait à peu près ton âge. »
Un silence s’installa. Au lieu de lui présenter des condoléances par politesse, je lui dis franchement ce que j’en pensais.
« Vous avez bien fait. »
Mon père s’arrêta et me lança un regard sévère.
« Sans ça, je ne serais pas né. »
Mon père me fixa froidement un instant, puis reprit sa marche.
Quel père n’a pas de blessures laissées par un conflit fratricide ? J’en avais vu beaucoup dans ma vie précédente. Plus quelqu’un semblait fort à l’extérieur, plus les blessures de son cœur étaient profondes.
C’est pourquoi je laissai sortir ces mots comme on presse une plaie pour en faire jaillir le pus.
J’avais tiré une leçon de ma vie précédente :
On peut enterrer un corps, mais pas les blessures du cœur.
C’était sans doute pour cela que mon père me dit :
« À l’époque, je… n’avais pas trouvé d’autre solution. »
Je compris ce qu’il voulait dire. Il n’avait pas trouvé de moyen de gagner la lutte pour la succession sans tuer son frère.
Ma réponse fut catégorique.
« N’attendez rien de moi non plus. »
Mon père jeta un regard par-dessus son épaule. Ses yeux étaient plus froids qu’avant, mais je dis ce que j’avais sur le cœur.
« Je ne peux pas faire ce que vous n’avez pas réussi à faire. Et vous devriez au moins me donner un frère qui mérite qu’on s’en soucie avant de dire ce genre de choses. Vous savez bien à quel point mon frère est mesquin et cruel. »
« Tu m’insultes souvent dans mon dos. »
« Ce n’est pas grave si je me fais réprimander. »
En vérité, ce n’était pas suffisant. Surtout quand je repensais à ce que mon frère ferait plus tard pour devenir son successeur.
« Moi, je trime dans les régions périphériques, pendant que toi, tu m’insultes bien au chaud. »
« Si tu deviens grand duc du Culte du Démon Céleste, tu ne souffriras pas, même enfermé dans le dernier cachot souterrain au lieu des régions périphériques. »
Mon frère travaillait alors sous les ordres de mon père. Il n’avait pas encore révélé son vrai visage et ses capacités étaient remarquables ; mon père lui faisait donc davantage confiance qu’à moi. De plus, nombre de démons de l’école cherchaient à se mettre dans les bonnes grâces de mon frère.
« Mon frère ne renoncera jamais à sa place d’héritier. Espérer le sauver tout en devenant son successeur, c’est faire preuve de sottise et de prétention. »
Le visage de mon père exprimait clairement : « Tu étais donc comme ça ? » Mon regard lui répondit sans hésiter : « Oui ! »
Mon père se remit à marcher.
Je ne m’étais jamais marié dans ma vie précédente. Je ne savais donc pas exactement ce que la présence d’un enfant pouvait représenter pour un homme.
J’étais curieux.
Qu’étais-je aux yeux de mon père ?
Combien de montagnes gravîmes-nous ainsi ?
« Chut. »
Je levai les yeux au signal de mon père. Il pointait droit devant lui.
« Tu le vois ? »
J’ouvris grand les yeux, mais je ne distinguai que la forêt dense.
« Je ne vois rien. »
« Moi, si. »
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
« Le dîner. »
« Alors, il faut l’attraper. »
Je sortis l’arc suspendu à mon sac en cuir, mais mon père calma mon impatience.
« Comment veux-tu attraper quelque chose que tu ne vois pas ? D’abord, ferme les yeux et ressens ce qui t’entoure. »
« Oui. »
Pour percevoir leur adversaire, les experts se servent des mouvements de l’air autour d’eux. On appelle communément cela sentir le souffle de l’autre.
Le seul souffle que je percevais autour de moi était celui de mon père. Calme. C’était justement ce qui m’effrayait. Je savais mieux que quiconque à quel point ce souffle devenait féroce lorsqu’il se mettait en colère. Dans cette mer paisible dormait un typhon capable de bouleverser le monde.
« Maintenant, laisse échapper un filet d’énergie. Un seul. »
Je suivis les instructions de mon père et libérai un filet d’énergie.
« Ralentis sans interrompre le flux. Imagine que ton corps est une pelote de fil et déroule-le doucement, comme si tu tirais sur un fil. »
Dans ma vie précédente, je n’avais jamais projeté une énergie aussi ténue. D’ordinaire, on libérait son énergie pour une raison bien précise : écraser l’adversaire sous la puissance de son souffle. Or, à présent, je la déployais d’une manière que je n’aurais jamais imaginée.
« Plus fin. Ne le coupe surtout pas ! »
C’était la première fois que je comprenais que l’énergie libérée du corps pouvait parcourir une telle distance.
« Encore, encore. »
Sans mon père à mes côtés pour m’encourager, je n’aurais jamais réussi à maintenir le flux aussi longtemps.
Et l’instant suivant, mon énergie effleura quelque chose.
« Tu l’as atteint ? »
Mon père comprit aussi vite que moi que mon énergie venait de toucher quelque chose.
« Oui. Je le sens. »
« À ton avis, qu’est-ce que c’est ? »
« On dirait un arbre. »
À ma grande surprise, je devinais de quoi il s’agissait. Je ne savais pas comment l’expliquer : c’était une simple sensation. Mais c’était bien un arbre.
« Explore autour. Lentement. »
On aurait dit que tous les fils de la pelote s’étaient dénoués et allaient tomber à tout instant. Pourtant, je ne perdis pas ma concentration.
J’étendis mon énergie encore plus loin et sondai les environs. Puis je découvris une énergie vivante sous l’arbre.
« C’est un sanglier ? »
Mon père ne répondit pas. J’ouvris lentement les yeux. Il me regardait, stupéfait.
« Ou un ours ? On aurait dit un sanglier, avec son pelage rêche et son corps allongé. »
« C’est un sanglier. »
Je regardai dans la direction où mon énergie avait porté. L’animal restait invisible à l’œil nu. J’avais repéré un sanglier dans une forêt lointaine.
« Ce ne sera pas facile de l’abattre du premier coup, à cette distance. »
Mon père avait du mal à y croire, même après en avoir été témoin.
À bien y réfléchir, la technique qu’il venait de m’enseigner n’était pas qu’une méthode pour repérer le gibier. C’était une technique secrète redoutable, qui pouvait aussi s’appliquer au combat.
« À la base, vous comptiez vous moquer de moi en me regardant échouer. »
« Évidemment. Tu aurais dû échouer. »
« Je suis votre fils. »
« Moi non plus, je n’y suis pas arrivé du premier coup. »
« Mais je possède le Corps Martial Céleste, non ? »
À la mention du Corps Martial Céleste, le regard de mon père changea légèrement.
À l’époque, j’avais nourri ce genre de regret à son égard au sujet de ce corps martial :
Pourquoi un homme qui poursuit la force avec tant d’acharnement, au point d’organiser un tournoi pour trouver un héritier puissant et de chercher un talent capable de surpasser ses enfants, m’a-t-il négligé ? Pourquoi ne m’a-t-il pas fait progresser ?
J’avais même pensé que mon père était peut-être jaloux de moi. Oui, j’étais si mesquin.
Mais à présent, je le savais.
Les choses ne se passaient pas toujours comme je le voulais.
Il ne s’agissait pas de me traiter comme un être à part parce que j’avais toutes les aptitudes, mais de tirer le meilleur parti de mon corps et de devenir moi-même quelqu’un d’exceptionnel. À présent, je savais que le Corps Martial Céleste ne devenait une bénédiction du ciel que lorsque cette singularité reflétait les attentes et les aspirations de tous.
« Qu’est-ce que tu attends ? Tu comptes sauter le dîner ? »
Je décochai vivement une flèche vers l’endroit où j’avais senti l’énergie.
Fiu.
Un feu de camp brûlait dans l’obscurité, et de beaux morceaux de sanglier cuisaient au-dessus des flammes.
« Quand as-tu appris à préparer le gibier ? »
« Dans des livres. »
« Pour quelqu’un qui a appris dans des livres, tu as l’air de bien t’y connaître. »
Père, j’ai dû tuer et manger des centaines de sangliers.
Je changeai rapidement de sujet.
« La peau que vous avez étendue là, c’était pour vous flatter. Ça valait la peine de se donner du mal. »
Mon père était assis sur la peau de tigre que j’avais apportée dans mon sac en cuir.
Ses lèvres se retroussèrent légèrement à ma flatterie. Il était difficile d’arborer un sourire aussi narquois, mais mon père y parvenait à merveille.
« Si tu voulais chasser avec moi, c’était pour te faire bien voir et devenir mon successeur ? »
« Non. Je sais très bien que ça ne marcherait pas avec vous. »
« Tant mieux si tu le sais. »
« Je peux devenir votre successeur sans votre aide. »
« Tu as confiance en toi. »
« Bien sûr. Mon frère, cupide, cruel et odieux, va me mettre des bâtons dans les roues. »
« Tu m’insultes encore dans mon dos. »
« Il faut bien que j’en profite. À quelle fréquence peut-on critiquer ouvertement le juge qui attribue les points ? »
Père, si vous vouliez vraiment préserver la paix entre vos fils, vous auriez dû en décider ainsi dès le départ. Inutile de vous demander qui sera l’héritier. La succession est précisément ce qui entraîne les luttes, les meurtres et le chaos, non ?
« Pourquoi as-tu dit que tu voulais chasser avec moi ? »
« Pour deux raisons. D’abord, je veux apprendre quelque chose et devenir plus fort. Je crois que cette première raison a porté ses fruits. »
« Et qu’est-ce que ça changera si tu deviens plus fort ? »
Je répondis aussitôt au regard provocateur de mon père, qui semblait me demander si je comptais prendre sa place.
« Je ne veux pas devenir fort pour être le Démon Céleste. Vous essayez encore de me corriger, mais je ne veux pas gâcher ma jeunesse en suivant la voie du Démon Céleste. Tant que je peux devenir héritier et apprendre ses arts martiaux, ça me suffit. »
À mes yeux, mon frère et moi étions encore trop jeunes pour que mon père nous juge dignes de devenir ses successeurs. De fait, il choisirait mon frère comme héritier une dizaine d’années plus tard.
Mais cette fois, je ne pouvais pas attendre dix ans. Une petite poussée ne suffirait pas. Il était temps de sortir l’alêne de ma poche et de frapper à droite et à gauche.
Je devais donc apprendre au plus vite les Neuf Arts démoniaques du Feu et atteindre la grande maîtrise. Non, je devais aller encore plus loin. Mon père, qui avait atteint le douzième niveau sacré, avait tout de même été vaincu par Hwamugi ; je devais donc atteindre ce douzième niveau.
« J’y pense parfois. Je pourrais tomber sur quelqu’un que je voudrais vraiment tuer, et m’en vouloir terriblement de ne pas en être capable. Je ne veux pas finir comme ça. C’est pour ça que je veux devenir plus fort. »
L’expression de mon père ne changea pas ; impossible de deviner ce qu’il pensait.
« Et la deuxième raison ? »
« Je voulais passer un moment seul avec vous. C’est la première fois, non ? »
Le sourire moqueur de mon père s’accentua.
« C’est un sentiment bien mièvre, qui ne vaut pas qu’on y risque sa vie. »
« Comment le fait d’être avec la meilleure personne au monde pourrait-il être mièvre ? Si vous chantez, ce sera la plus belle chanson du monde ; si vous buvez, la meilleure boisson du monde. Même si vous faites caca… »
« Ça suffit. »
« Oui ! Je vais me taire pendant une heure. »
Mon père et moi échangeâmes un regard, et je souris de bon cœur. C’était peut-être la première fois que je souriais devant lui. Mon père détourna froidement la tête.
Quand je pensais à mon père, je n’avais presque aucun souvenir. Les fois où j’avais eu peur de lui ne comptaient pas, n’est-ce pas ? Dans cette vie, mes souvenirs ne seraient pas aussi sombres. Mais ne vous réjouissez pas. Je ne fais pas ça pour vous, mais pour moi.