Chapitre 469
Geum Ajong ne comprenait tout simplement pas la situation.
Bon, admettons, pour les besoins de la discussion, que ce type soit un meilleur artiste martial que les Insectes à argent.
Mais qu’il ait réussi à faire agir ces brutes sauvages, grossières et arrogantes avec autant de docilité ? Comment ?
Celui qui débarrassait le sol des pierres brisées ne s’était même jamais donné la peine de le saluer. Il vivait comme si chaque jour était le dernier, sans la moindre honte. Et maintenant, il affichait cet air soumis ? Geum Ajong n’avait jamais vu ça.
Pendant ce temps, Geom Mugeuk s’avança vers eux.
À cet instant, l’un des Insectes à argent qui se trouvaient à proximité laissa tomber la pierre qu’il dégageait.
Geom Mugeuk la ramassa et la lui tendit. L’Insecte à argent tressaillit, persuadé qu’il allait le frapper, puis tomba à la renverse, sous le choc.
Devant la scène, Geum Ajong resta sans voix.
« Incroyable. Tout bonnement incroyable. »
C’était là ce qu’il n’arrivait pas à comprendre.
Si on leur avait coupé les bras ou les jambes, il aurait pu comprendre. S’ils avaient été tellement brutalisés qu’ils n’avaient eu d’autre choix que de ramper par terre comme des vers, alors oui, cela aurait eu du sens.
Mais ils avaient juste reçu une petite correction, et les voilà déjà si obéissants ? Ces voyous mal embouchés ? Mais quel genre de raclée avaient-ils bien pu recevoir ?
« Voici mon sahyung. »
Geum Arin présenta son frère aîné à Geom Mugeuk.
« Enchanté. Je m’appelle Geom Yeon. »
Geum Ajong n’allait certainement pas voir Geom Mugeuk d’un bon œil. Mais il ne pouvait pas non plus l’affronter sur-le-champ, alors que les Insectes à argent nettoyaient encore les lieux. Il ne pouvait tout de même pas lui dire : « Je sais que tu es un escroc. »
« Ma cadette m’a un peu parlé de vous. »
« Et qu’a-t-elle dit ? »
Le regard de Geom Mugeuk se tourna naturellement vers Geum Arin. Dans ses yeux brillait une lueur de gratitude à son égard.
Merci de ne pas avoir pris la fuite, et de ne pas avoir tué les Insectes à argent.
Le fait qu’il ne se soit pas enfui prouvait au moins qu’il n’était pas un escroc, contrairement à ce qu’avait prétendu Geum Ajong.
Geum Ajong, qui ne pensait qu’à lui-même, se souciait davantage de son propre intérêt que de tout le reste. Bien sûr, même sa colère devait être calculée.
« Elle m’a dit que vous étiez extrêmement doué. »
« Un artiste martial se doit de donner le meilleur de lui-même pour ceux qui reconnaissent sa valeur. »
C’est pour l’argent, évidemment ! Geum Ajong ravala la rage qui bouillonnait en lui. Et ce n’était pas la seule chose qu’il avait envie de hurler.
Cette fichue ordure de domestique !
C’était clairement un escroc. Mais comment un simple serviteur avait-il réussi à soumettre les Insectes à argent ? Une ruse ? Son père était peut-être un maître ? Oui, ça devait être ça. Il y avait forcément un maître dans cette maisonnée. Sans doute même pas son vrai père : plutôt quelqu’un qu’ils avaient acheté à prix d’or.
Ce fut Geum Arin qui répondit à ses questions. Elle n’arriva pas à se retenir.
« J’ai entendu dire que la Secte Seodo avait formé le champion du Tournoi du Dragon Ascendant ? »
Elle aurait fini par poser la question, et elle était prête à accepter n’importe quelle réponse. C’est pourquoi elle pouvait la poser avec autant de calme.
« C’est exact. »
Voilà pourquoi Geom Mugeuk avait repris le nom de Secte Seodo. La secte avait une histoire pareille.
Pour juger quelqu’un, on ne pouvait d’abord se fier qu’à son apparence, ou à des faits superficiels.
La Secte Seodo avait formé le vainqueur du Tournoi du Dragon Ascendant ?
Et Geom Yeon était le serviteur de ce vainqueur ?
Il était tout naturel de s’arrêter à de tels faits.
Mais les faits n’étaient qu’une coquille.
Pour comprendre que Geom Yeon était en réalité Geom Mugeuk, il fallait écarter chaque couche de cette coquille.
Mais ce ne serait pas facile. L’étiquette de « serviteur » avait déjà brouillé leur jugement. Plus les faits superficiels étaient saisissants, plus ils formaient un rempart solide, dissimulant la vérité.
« J’ai entendu dire que le champion s’appelait Seo Ryong. »
« C’est bien lui. C’est mon sahyung. »
« Votre sahyung ? Pourtant, j’ai entendu dire que vous étiez le serviteur de Seo Ryong. »
Alors Geom Mugeuk lui donna une réponse inattendue.
« La petite-fille du chef de l’Alliance m’aimait bien, alors je n’ai pas eu le choix, j’ai dû jouer les serviteurs. »
Comme Jin Haryeong l’avait emmené chez le chef de l’Alliance, cela semblait plausible.
« Ah ! La grandeur de l’amour, qui transcende même les différences de rang ! »
Geum Ajong et quelques Insectes à argent qui se tenaient non loin de là le dévisagèrent, médusés.
L’un des Insectes à argent lâcha même, sans réfléchir : « C’est dingue ! »
Il se figea aussitôt, réalisant qu’il avait parlé sans réfléchir. Les Insectes à argent près de lui le tirèrent rapidement vers l’arrière.
En voyant ça, Geum Ajong trouva leur comportement encore plus ridicule. Ils jouaient la comédie devant Geom Mugeuk. Et ces types touchaient des salaires mensuels aussi exorbitants ?
Geum Arin se tourna vers Geom Mugeuk.
« C’est vrai ? »
La petite-fille du chef de l’Alliance appréciait cet homme ? À bien y réfléchir, c’était logique : elle l’avait emmené chez le chef de l’Alliance. La vérité qui l’avait jusque-là déconcertée venait de prendre un autre sens.
Elle était passée de « Geom Yeon n’est qu’un serviteur » à « La petite-fille du chef de l’Alliance l’aimait bien ».
« La prochaine fois, je vous présenterai Miss Jin. Depuis, nous sommes devenus amis. »
Ses doutes s’éveillèrent puis retombèrent, avant que son regard ne se porte sur les Insectes à argent.
Oui, si c’est cet homme…
Geum Arin décida de croire en lui. Après tout, elle avait mis son destin entre ses mains. Alors elle choisirait de le croire.
Geum Ajong, lui, tirait une tout autre conclusion.
C’est forcément un escroc.
Se vanter de ses relations avec des gens célèbres, n’était-ce pas le comportement typique d’un escroc ?
La petite-fille du chef de l’Alliance avait dû l’emmener chez ce dernier par esprit de rébellion contre sa famille.
Sinon, pourquoi ne l’aurait-il pas épousée ? Pourquoi serait-il ici à essayer de soutirer deux millions de nyang, malgré ses compétences extraordinaires ?
Voilà pourquoi c’était un escroc. Il avait peut-être même soutiré de l’argent à la petite-fille du chef de l’Alliance.
Tandis que Geum Ajong s’enfonçait dans ses délires, Geom Mugeuk s’adressa aux Insectes à argent.
« Bien, si vous avez fini de nettoyer, rassemblez-vous. »
Les Insectes à argent se regroupèrent à la hâte. On avait dû leur ordonner d’avoir l’air aimable, car ils semblaient tous d’une innocence absolue.
En les voyant de près, Geum Ajong n’en fut que plus abasourdi.
L’avant-bras de cet Insecte à argent était aussi épais que la taille de Geom Yeon. Il n’avait donc aucune honte ?
Non… ils étaient peut-être tous drogués, ou quelque chose du genre ? Il n’y avait pas d’autre explication à leur défaite face à ce jeune morveux.
Geum Arin éprouva une profonde satisfaction en voyant ces hommes, autrefois si arrogants, maintenant recroquevillés sur eux-mêmes. Elle avait toutes les raisons de s’en réjouir. Après tout, Geom Yeon était désormais sous ses ordres.
Geom Mugeuk s’adressa aux Insectes à argent.
« Bien, vous avez bien travaillé. Vous pouvez partir. »
Les Insectes à argent s’inclinèrent poliment et quittèrent les lieux.
Geum Ajong les fusilla du regard.
Ils partent vraiment juste parce qu’il le leur a dit ?
Et pourtant, ils s’en allèrent sans même se retourner. Peut-être leur orgueil avait-il été blessé, mais cela n’avait fait qu’atteindre davantage celui de Geum Ajong. Même s’ils servaient son père, il était tout de même le fils de cet homme.
Geom Mugeuk se tourna vers eux.
« À bien y réfléchir, vous avez tous les deux essayé de me faire tuer. Il faut croire que c’est de famille : vous n’arrivez pas à me laisser tranquille. Vous avez combien de frères et sœurs ? Ne me dites pas… neuf ? »
À la plaisanterie de Geom Mugeuk, Geum Arin rougit légèrement. Geum Ajong, lui, conserva son air éhonté, comme s’il n’avait pas envoyé les Insectes à argent.
« Quand partez-vous ? Nous sommes déjà prêts. »
À la question de Geom Mugeuk, Geum Arin répondit :
« Alors partons maintenant. Je serai de retour ici dans une heure. »
« Très bien. Passez devant, nous suivrons votre voiture. »
« À tout à l’heure, alors. »
Geum Arin se détourna pour partir, puis revint sur ses pas et reprit :
« Merci. »
Elle ne précisa pas pourquoi, mais Geom Mugeuk lui sourit d’un air qui lui disait qu’il avait tout compris. À cet instant, Geum Arin en eut la certitude.
Alors, c’était donc ça.
Elle comprit enfin ce qui l’avait attirée chez Geom Mugeuk : cette assurance. C’était ce sourire détendu qui l’avait poussée à investir deux millions de nyang et à mettre son destin entre ses mains. Le calme d’un homme qui semblait tout comprendre.
Sur ces mots, Geum Arin et Geum Ajong quittèrent les lieux. Geum Ajong lança :
« Ce salaud est un escroc. »
Après un instant de silence, Geum Arin demanda :
« Et toi, tu n’en es pas un, grand frère ? »
Le reproche qui suivit le frappa de plein fouet, cinglant et cuisant.
« Tu prétends agir pour la Famille du Dragon Doré, mais ce n’est pas vrai, n’est-ce pas ? Si tu avais agi pour moi, tu m’en aurais parlé avant d’envoyer les Insectes à argent. Tu étais simplement persuadé que j’avais commis une erreur et tu voulais arranger les choses pour gagner des points auprès de Père, pas vrai ? »
« Quelles sottises tu racontes ? »
Geum Ajong s’emporta, niant tout comme si elle ne venait pas de mettre le doigt sur la vérité. Si les choses s’étaient déroulées comme il l’avait prévu, il aurait répondu tout autrement, par exemple : « Bien fait pour toi. Père ne peut plus te voir en peinture. »
« On se retrouve à la demeure principale. Et, si tu en as l’occasion, pense à remercier le serviteur. Si tu avais perdu tous les Insectes à argent, c’est toi que Père aurait désavouée. »
Geum Arin partit la première.
En la regardant s’éloigner, Geum Ajong se tourna vers le manoir au loin.
À travers le portail entrouvert, il aperçut Geom Mugeuk. Celui-ci regardait le ciel et, étrangement, avait l’air… seul.
Puis, comme s’il avait senti le regard de Geum Ajong, Geom Mugeuk tourna la tête et lui fit signe de la main.
Geum Ajong détourna vivement la tête et s’éloigna d’un pas pressé, faisant semblant de ne pas l’avoir vu.
Son frère aîné lui avait dit un jour : « Tu es cupide et tu as l’instinct d’un escroc. » Soit. Il l’admettait. Un escroc savait toujours repérer un autre escroc. Ce salaud cachait forcément quelque chose.
Je te démasquerai. Je t’arracherai ton masque.
Et pour cela, il avait à ses ordres quelqu’un de plus compétent que tous les autres.
« Lee Chui ! »
Un homme masqué se dévoila.
« Trouve-moi des preuves que ce salaud est un escroc. Et vite ! »
« Oui, monsieur. »
Lee Chui était un spécialiste du pistage et du renseignement, l’agent le plus coûteux aux ordres de Geum Ajong.
« Ne me déçois pas ! J’ai eu ma dose d’échecs pour aujourd’hui. »
* * *
La voiture filait vers le Shaanxi, où se trouvait le quartier général de la Famille du Dragon Doré.
Les deux voitures roulaient à une certaine distance l’une de l’autre. Dans la sienne, Geum Arin dit à Lim Hyuk, qui conduisait, de ne pas s’inquiéter si la voiture de Geom Mugeuk ne les suivait pas de près.
Dans l’autre voiture, Geom Mugeuk rendit compte à son père de ce qu’il savait sur la Famille du Dragon Doré. Son père avait probablement déjà obtenu toutes ces informations auprès du Pavillon de la Communication Céleste, mais celles-ci provenaient de la Lune Cachée.
« La Famille du Dragon Doré compte trois enfants. Les deux que nous avons rencontrés, Geum Ajong et Geum Arin, sont le deuxième et la troisième. L’aîné, Geum Ahyuk, est actuellement le principal candidat à la succession. Si nous devions estimer leurs chances en pourcentage, nous dirions : soixante pour cent pour Geum Ahyuk, trente pour cent pour Geum Ajong et dix pour cent pour Geum Arin. »
Geom Mugeuk avait déjà compris les véritables intentions de Geum Arin.
« Si elle nous a fait venir cette fois-ci, c’est pour nous utiliser dans sa lutte pour la succession. Elle n’a aucune chance, mais elle espère encore renverser la situation au dernier moment. »
Son père, Geom Woojin, l’écouta en silence.
« Une fois arrivés chez la Famille du Dragon Doré, je compte d’abord enquêter sur le chef de famille. Je pense qu’il est lié à des forces qui tirent les ficelles dans l’ombre. »
« Et qu’est-ce qui te fait dire ça ? »
La raison… c’était Geum Arin.
« L’argent récolté par l’organisation secrète était reversé aux forces de l’ombre. Or, puisque la dirigeante de cette organisation secrète est la fille du chef de la Famille du Dragon Doré, il ne fait aucun doute que le chef de famille lui-même a envoyé l’argent. »
Si la dirigeante avait été quelqu’un d’autre, il aurait été possible qu’un membre des hautes sphères ait monté le complot à l’insu du chef de famille. Mais avec Geum Arin dans l’affaire, il ne faisait aucun doute que celui-ci était directement impliqué.
« La question, c’est de savoir quel est le lien. Est-il entièrement à leurs ordres ? Ou seulement de leur côté ? Peut-être est-il aussi victime de menaces. Ou alors, il se fait simplement manipuler. »
Il avait également une stratégie précise en tête.
« Mais maintenant qu’ils nous ont versé deux millions de nyang, leur capacité à effectuer ce paiement s’en trouve compromise. S’ils sont censés remettre des fonds à ces gens, c’est un problème de taille pour eux. C’est là-dessus que je compte insister. La réaction du chef de famille nous permettra peut-être de déduire la nature de ses liens avec eux. »
Une lueur d’intérêt traversa le regard de Geom Woojin.
« C’est donc pour cela que tu as accepté l’argent, en poussant les choses aussi loin ? »
L’éclat dans les yeux de Geom Mugeuk suffisait déjà comme réponse.
Geom Woojin reprit :
« Ma présence est-elle vraiment nécessaire ? »
Il lui demandait si son aide était utile, alors que son fils avait déjà si bien compris la situation.
« Il y a quelque chose que nous devons leur montrer. »
« Et quoi donc ? »
Geom Mugeuk répondit calmement :
« Que mon père existe dans ce monde des arts martiaux. »
« … ! »
Geom Woojin regarda son fils en silence, puis tourna la tête vers la fenêtre de la voiture en marche.
Il ajouta un dernier commentaire à son père :
« Bien sûr, je suis certain que vous préféreriez vous présenter autrement. »
Cette nuit-là, ils s’arrêtèrent dans une auberge.
À l’aube, alors que tout le monde dormait, un homme masqué apparut discrètement. Il s’agissait de Lee Chui, envoyé par Geum Ajong.
Au lieu de se diriger vers les chambres où dormaient les voyageurs, il se glissa dans les écuries.
On n’entendit pas le moindre pas, pas même lorsqu’il ouvrit la portière de la voiture. On aurait pu le prendre pour un voleur, voire un assassin.
Lee Chui ne se risqua pas à entrer dans les chambres.
Il commença par examiner la voiture.
Après avoir inspecté attentivement l’habitacle, il passa au siège du cocher. Les bagages avaient apparemment déjà été emportés dans les chambres : il n’y avait rien de notable.
Pourtant, cette voiture somme toute ordinaire lui inspirait un malaise inexplicable.
Quelque chose cloche.
En examinant les alentours, il comprit d’où venait son malaise.
La voiture est bien trop délabrée par rapport aux chevaux.
Les chevaux étaient de première qualité, de véritables bêtes de race, mais la voiture était beaucoup trop minable.
Lee Chui examina lentement la voiture avec soin, tapotant diverses parties pour les vérifier.
Il finit par découvrir que l’extérieur de la voiture était recouvert de fines plaques de contreplaqué. On l’avait volontairement maquillée pour lui donner un air délabré.
Avec sa dague, il gratta le bord du contreplaqué et le souleva légèrement.
Par la fente, il aperçut une peinture sur la carrosserie.
En se penchant, il distingua une forme qui ressemblait à un croissant de lune.
« Un croissant de lune ? »
Il murmura pour lui-même. Existait-il une secte du monde des arts martiaux qui utilisait un croissant de lune comme emblème ?
En retirant un peu plus de panneau, il pourrait peut-être en voir davantage. Mais cela laisserait des traces. Il se dit qu’il lui faudrait se procurer le matériel nécessaire, enlever le panneau entièrement, puis le remettre en place sans laisser de marques.
Il se pencha de nouveau pour mieux voir l’image à travers la fente…
« ! »
Lee Chui sursauta. Ce n’était pas l’image qui l’avait effrayé.
Quelqu’un était apparu à côté de lui sans faire le moindre bruit et regardait lui aussi par la fente du panneau. Ce n’était autre que Geom Mugeuk.
« On dirait plutôt une corne qu’un croissant de lune, non ? »