Chapitre 458
Quand je revins dans la cour arrière après avoir raccompagné Joo Hyangwol, Père se tenait les mains derrière le dos, le regard levé vers le ciel.
Il avait toujours été ainsi, mais son dos me semblait toujours empreint de solitude.
Cette solitude, aussi chaleureusement que je reste à ses côtés, était une forme d’isolement inné que je ne pourrais jamais effacer.
Père, ne soyez pas trop seul. Votre fils est là. Un fils qui vous respecte et vous aime plus que quiconque.
« Miss Joo, qui vous apprécie encore plus que moi, vient de passer. Elle m’a demandé de vous transmettre ses salutations. »
Père se tourna vers moi. Même si je l’avais taquiné exprès, il n’avait pas l’air le moins du monde gêné. Comment pouvait-il être aussi sûr de lui ?
« Je devrais vraiment tenter ma chance ? »
Comme s’il m’avait entendu dans la cour avant, Père ne me demanda pas ce que je voulais dire. Il se contenta de m’adresser un regard qui semblait dire : « Fais comme tu veux. »
Je m’imaginai voyager tranquillement dans les Plaines centrales avec Père. Pas comme maintenant, où nous devions verser le sang contre notre gré, mais lors d’un voyage où nous pourrions simplement nous détendre et profiter de la vie.
Boire avec des héroïnes orthodoxes, peut-être ? J’étais incapable d’imaginer comment Père se comporterait devant elles.
Père, je ne demande rien d’extraordinaire. Je veux juste profiter de moments comme celui-ci avec vous.
Alors Père me posa soudain une question.
« Pourquoi te donnes-tu tant de mal pour tout régler ? »
Il faisait allusion à la façon dont j’avais rapproché la Famille de l’Épée du clan Joo et la Compagnie commerciale Hwangdo. Sans moi, cela ne se serait pas produit.
Que devais-je lui répondre ?
Que j’avais moi aussi les moyens d’être méticuleux ? Que le mal étant minutieux, je voulais l’être tout autant ? Ou bien devais-je me servir de Père comme excuse ? Puisque vous avez négocié l’accord, Père, cette fois, c’est vous qui vous en êtes chargé.
Aujourd’hui, je répondis ainsi :
« Parce que ça m’amuse. »
Un léger sourire apparut sur les lèvres de Père. Oui, dire que cela m’amusait était sans doute la réponse la plus facile à comprendre.
Père se mit à marcher lentement. Je le suivis dans le jardin et lui parlai de la suite des opérations.
« Quand la nouvelle de la mort de Jeon Nak se répandra, quelqu’un sera envoyé pour enquêter. Je compte en profiter pour approcher la Famille du Dragon Doré. »
Tout éradiquer n’était pas toujours la meilleure solution.
Notre objectif était de découvrir les liens entre la Famille du Dragon Doré et les forces qui tiraient les ficelles, puis d’éliminer ceux qui s’y étaient implantés.
Cette fois, je comptais me servir de la mort de Jeon Nak pour trouver un moyen de les approcher.
« Ce sera plus difficile, puisqu’il faudra régler cette affaire sans tuer personne. »
Comme s’il partageait mon avis, Père hocha silencieusement la tête.
« De plus, puisque notre adversaire est la Famille du Dragon Doré, nous devons rester prudents. J’ai entendu dire que son chef était proche du chef de l’Alliance du Murim. Il leur fait même chaque année un don considérable. »
Une expression contrariée passa brièvement sur le visage de Père. Il avait sans doute entendu mes paroles ainsi : « Puisqu’ils sont proches du chef de l’Alliance, nous devons rester prudents. » Peut-être aurais-je dû dire le contraire pour obtenir son approbation.
« Puisqu’il est proche du chef de l’Alliance, nous devrons lui montrer exactement de quoi nous sommes capables, cette fois. »
C’était sans doute le genre de réponse que Père aurait voulu entendre.
Mais Père, vous ne m’entendrez jamais répondre ainsi, ni aujourd’hui ni à l’avenir.
« As-tu quelque chose en tête ? »
« Il ne sera pas facile d’approcher le cœur de la Famille du Dragon Doré sans révéler qui nous sommes. »
Pour mettre cette affaire au jour, il fallait se rapprocher du chef de la Famille du Dragon Doré. Pour une faction régionale comme la Secte Seodo, ce n’était pas une mince affaire. Et si nous prétendions être une secte mystérieuse, nous ne ferions qu’éveiller davantage leurs soupçons.
« J’envisage donc de demander de l’aide à une organisation. »
« Laquelle ? »
Après une brève pause, je nommai l’endroit auquel Père ne se serait jamais attendu.
« La Compagnie commerciale de la Galaxie. »
Comme prévu, une lueur de surprise passa dans le regard de Père.
La Compagnie commerciale de la Galaxie était, à tous égards, le groupe le plus riche du monde des arts martiaux.
Si la Compagnie commerciale de la Galaxie occupait le sommet, la Famille du Dragon Doré et la Compagnie commerciale continentale venaient juste après. Ces trois-là passaient pour les plus riches du monde.
« Nous leur ferons croire que nous appartenons à la Compagnie commerciale de la Galaxie. »
Il nous fallait un statut de cette envergure pour nous approcher du cœur de la Famille du Dragon Doré. Bien sûr, nous aurions quelques tours dans notre manche.
« La Compagnie commerciale de la Galaxie acceptera vraiment de nous aider ? »
La Compagnie commerciale de la Galaxie ne prenait parti ni pour les forces orthodoxes ni pour les forces démoniaques. Mais elle entretenait des liens étroits avec les trois grandes puissances et, en maintenant habilement cet équilibre, elle était devenue la première compagnie commerciale des Plaines centrales.
« Ça dépasse mes capacités. Je vous en prie, Père, faites en sorte que cela marche. »
À mes mots, Père me regarda comme s’il n’en croyait pas ses oreilles.
Pourtant, ma demande n’avait rien d’absurde.
Avant de régresser, j’avais déjà appris, au fil de ma vie, qu’il existait un lien particulier entre Père et le chef de la Compagnie commerciale de la Galaxie.
Avant de mourir, Yong Jamyeong, le chef de la Compagnie commerciale de la Galaxie, avait laissé quelques mots au sujet de Père.
Dans sa jeunesse, alors qu’il était poursuivi après avoir été pris dans une embuscade, il avait échappé de peu à la mort grâce à Père. C’était à l’époque où Père, à son apogée, balayait les Plaines centrales aux côtés du Roi Démon du Poing.
À l’époque, Yong Jamyeong ignorait que son sauveur était le Démon Céleste. Après l’avoir tiré d’affaire, Père avait simplement disparu.
Ce ne fut que bien longtemps après la mort de Père, par le plus grand des hasards, que Yong Jamyeong apprit la vérité.
Il aurait regretté de l’avoir découverte si tard. Il disait avoir passé sa vie à chercher, avant de comprendre pourquoi il ne l’avait jamais retrouvé. Comment aurait-il pu le trouver, alors que cet homme était le chef du Culte du Démon Céleste ?
À l’origine, cette histoire n’aurait jamais été révélée, même après sa mort. Mais Père était déjà décédé, et les factions orthodoxes comme démoniaques avaient fermé leurs portes ; le récit avait donc fini par être dévoilé.
Père, dans cette vie, aidons-le à découvrir un peu plus tôt que c’était vous qui l’aviez sauvé. Ainsi, il pourra vous rendre votre bienfait. C’était son grand regret, vous savez. Il a passé toute sa vie à chercher son sauveur.
Je trouverais de l’aide pour cette affaire et, dans le même temps, je tournerais la page sur les liens entre Père et lui.
Bien sûr, je ne pouvais pas savoir si tout se passerait comme je l’espérais, si je ferais d’une pierre deux coups. Le destin en déciderait. Dans cette vie, faisons ainsi.
« On raconte quelque chose d’intéressant, vous savez : les renseignements de la Compagnie commerciale de la Galaxie seraient aussi rapides et précis que ceux du Pavillon de la Communication Céleste de notre culte. »
Bien sûr, il ne fallait pas le prendre au pied de la lettre, mais cela en disait long sur l’ampleur et l’efficacité de leur réseau de renseignements.
« Ils ont probablement gardé un œil attentif non seulement sur l’Alliance du Murim et l’Alliance des voies démoniaques, mais aussi sur les agissements de notre culte. Je suis certain qu’ils savent que le plus grand héritier de notre histoire est apparu. »
« Tu ne manques pas de vanter tes mérites. »
« Oh, ce n’est rien. Ils doivent aussi savoir que notre culte a récemment pris la tête du Sommet des trois puissances. Ils ne pourront pas refuser si facilement. »
Ils savaient sûrement que le Culte du Démon Céleste était le nom qui faisait le plus parler de lui dans le monde, en ce moment. Et si le Démon Céleste lui-même leur en faisait la demande ?
« Et puis, encore une chose : les relations entre la Compagnie commerciale de la Galaxie et la Famille du Dragon Doré ne sont pas mauvaises, n’est-ce pas ? »
Bien qu’elles se livrassent une lutte acharnée dans le monde du commerce, leurs relations n’étaient étonnamment pas hostiles.
« Vous êtes le seul à pouvoir y arriver, Père. Ni le chef de l’Alliance ni celui de l’Alliance des voies démoniaques ne pourraient le convaincre. »
« Et pourquoi penses-tu qu’il écouterait ma demande ? »
Mes paroles pouvaient sonner comme des flatteries à ses oreilles, mais c’était la seule réponse que je pouvais lui donner.
« Parce que vous êtes vous, Père. »
Père me fixa un instant, puis posa sa dernière question.
« Que veux-tu exactement qu’ils fassent ? »
Il était évident qu’il avait décidé de suivre mon plan.
« Une seule personne doit passer brièvement. »
* * *
Le jour fixé par Geommugeuk, Hwang In et Joo Hyangwol se retrouvèrent avec le document d’accord entre eux.
Dans cette atmosphère tendue, Hwang In prit le premier la parole.
« Je tiens à vous présenter officiellement mes excuses pour ce qui s’est passé la dernière fois. »
Il se leva et s’inclina avec respect. Joo Hyangwol sentit la sincérité de son geste.
« Qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? »
Il s’excusait à présent sincèrement et avait envoyé un accord rédigé en bonne et due forme. Elle voulait en connaître la raison.
Hwang In lui répondit franchement.
« Le Jeune Maître Geom. »
Bien sûr, il ne pouvait pas lui parler des meurtres de Jeon Nak et des Fantômes de l’Argent, mais, pour le reste, il fut honnête.
« Après l’avoir rencontré, j’ai eu honte de la façon dont j’avais vécu. J’ai dit que je voulais devenir le chef de la plus grande compagnie commerciale sous le ciel, mais, pour être honnête, je n’étais même pas digne de diriger un petit groupe de marchands de province. »
Même s’il ne pouvait le dire à personne d’autre, il voulait être honnête avec elle. À ses yeux, investir dans la Famille de l’Épée du clan Joo était un nouveau départ.
« Je voulais simplement me mettre à faire les choses correctement, même si je ne m’y prenais que maintenant. C’est pour ça que j’ai demandé à vous rencontrer dans cette auberge. Après tout, c’est ici que tout a commencé. »
Ils s’étaient retrouvés dans l’auberge même où ils avaient rencontré Geommugeuk pour la première fois.
Pour toute autre raison, elle se serait méfiée de Hwang In. Mais cette raison-là, elle la croyait.
Toi aussi, il t’a influencé.
Elle n’était pas différente. Depuis leur rencontre, même sa relation avec sa mère avait changé, ne serait-ce qu’un peu. Bien sûr, ni le tempérament de sa mère ni le sien ne changeraient vraiment. Elle ne s’était pas attendue à ce que leurs rapports s’améliorent du jour au lendemain.
Mais, comme Geommugeuk le lui avait dit, elle essaierait de croire au pouvoir de chaque parole gentille et sincère qu’elles échangeraient. Elle ne laisserait plus sa colère exploser. Elle comprendrait : ça arrive.
« Eh bien, signons-nous ? »
Tous deux signèrent l’accord. Ils prirent chacun un exemplaire des deux documents. Pour Hwang In comme pour Joo Hyangwol, c’était la première fois qu’ils avaient le sentiment d’avoir accompli quelque chose comme il fallait.
« Je me réjouis de travailler avec vous. »
« Moi de même. »
Ils échangèrent un salut martial courtois.
Joo Hyangwol quitta l’auberge la première et Hwang In resta sur place. Comme c’était le premier jour d’un nouveau départ, il voulait s’asseoir un moment et boire un verre, submergé par l’émotion.
« Alors, c’est vraiment ici que le destin a basculé. »
Il était plongé dans ses pensées et sirotait son verre quand…
Une femme assise à quelque distance de lui lui adressa la parole.
« Je ne voulais pas écouter aux portes, mais on dirait qu’il vient de se passer quelque chose d’important. »
C’était une femme dans la trentaine, vêtue avec soin d’une tenue martiale sobre. Sa beauté, qui alliait jeunesse et maturité, était rehaussée par son allure froide et quelque peu distante.
« Oh, excusez-moi. Je ne voulais vraiment pas écouter. Je suis simplement curieuse de nature. »
Elle apporta une bouteille et s’assit en face de Hwang In.
« Pour me faire pardonner, laissez-moi vous offrir un verre. »
Elle lui versa un verre.
Hwang In se figea et ne dit rien.
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
À sa question, posée doucement avec un sourire bienveillant, Hwang In répondit à voix basse.
« Vous êtes l’artiste martiale envoyée d’en haut, n’est-ce pas ? »
À peine l’eut-il identifiée que son sourire s’effaça. Tel un acteur changeant de rôle, elle abandonna son expression amicale pour un visage tout autre.
« Comment l’avez-vous su ? »
Elle libéra légèrement son énergie intérieure et scruta les alentours, mais ne détecta aucun danger.
Si Hwang In l’avait deviné, c’était pour une raison toute personnelle.
« Parce qu’une aussi belle femme que vous ne viendrait jamais aborder quelqu’un comme moi la première. »
Il le pensait vraiment. Elle était à ce point captivante. Peut-être cette idée lui était-elle venue parce qu’elle avait l’air si dangereuse, et que cela lui faisait battre le cœur.
Un sourire intrigué se dessina sur les lèvres de la femme.
« Vous vous connaissez bien. »
Elle avait une apparence telle qu’il était difficile de se vexer, même d’une insulte pareille.
« Je vous attendais, artiste martiale. »
Ce n’était autre que Geum Arin, la dirigeante de l’organisation secrète que la Famille du Dragon Doré avait mise sur pied en secret. Sa beauté n’avait d’égale que sa redoutable puissance martiale.
Bien qu’ils ne fussent pas visibles pour le moment, elle avait amené avec elle des subordonnés de confiance pour régler cette affaire. La mort de Jeon Nak et des Fantômes de l’Argent n’était pas à prendre à la légère.
Hwang In n’aurait jamais imaginé que la terrible personne dont Jeon Nak avait parlé serait une femme. Et il ne pouvait pas savoir si celle qui se tenait devant lui était vraiment aussi redoutable. Les artistes martiaux étaient souvent impossibles à cerner.
Quoi qu’il en soit, il avait réfléchi des dizaines de fois à ce qu’il dirait lorsque ce moment arriverait.
Il décida de commencer par rapporter les faits tels qu’ils étaient.
« Ils étaient trois. »
Il s’était entraîné à employer le mot « ennemis » lui aussi. Ce n’était pas parce qu’il hésitait encore, mais simplement pour survivre à cette situation.
« L’un d’eux, un homme nommé Geom Yeon, a tué Jeon Nak et les Fantômes de l’Argent. »
Pour dire la vérité, il avait la permission de tout raconter. C’était ce qu’on lui avait demandé de faire.
En apprenant que Geom Yeon les avait tués tous les deux à lui seul, la femme ne manifesta aucune surprise. Pensait-elle pouvoir elle aussi tuer Jeon Nak et les Fantômes de l’Argent sans aide ? Ou bien ne le croyait-elle tout simplement pas ?
« Comment les a-t-il tués ? »
Bien sûr, cela ne signifiait pas qu’il lui racontait tout. Par exemple, il ne lui avoua pas qu’il était sur place. Et si, en apprenant qu’il avait assisté à leur mort, elle le tuait avant qu’il ait eu le temps de s’expliquer ?
« Je ne sais pas comment il s’y est pris. Après être parti les rencontrer, il ne nous a plus donné de nouvelles. Il est peut-être même encore en vie. »
Le regard de Geum Arin se fit plus froid, empreint de suspicion.
« Ils sont morts, mais vous avez survécu. »
« Geom Yeon est venu me voir ensuite. Il m’a dit de transmettre un message si quelqu’un venait poser des questions à ce sujet. »
« Quel message ? »
« “J’ai quelque chose à vous dire. Venez me voir.” C’est ce qu’il a dit. Allons-y. Je vous conduirai jusqu’à lui. »
Hwang In se leva aussitôt, comme s’il était prêt à partir sur-le-champ, mais Geum Arin resta assise, l’air de dire : « Ne racontez pas de bêtises. »
« Vous croyez vraiment que je vais tomber dans un piège et attendre sagement ? J’ai l’air si naïve que ça ? »
« Non, bien sûr que non. »
Au ton glacial de sa voix, Hwang In se rassit, la peur clairement visible sur son visage.
« Je ne crois pas qu’il ait tendu un piège. »
« Et pourquoi donc ? »
Des mots qu’il ne pouvait pas lui dire lui vinrent à l’esprit.
Parce qu’il n’en aurait pas besoin. C’est seulement parce que vous ne les avez pas encore vus.
Alors qu’il cherchait péniblement quoi répondre, le visage de Hwang In s’éclaira soudain.
« Le voilà. »
Geommugeuk venait d’entrer dans l’auberge.