Chapitre 444
Alors que tous les regards se tournaient vers moi, j’eus l’impression de me tenir seul sur une scène.
Mais je ne me sentais pas seul.
Derrière moi se tenait le Démon au Sourire Maléfique, et ceux qui m’observaient étaient eux aussi des Suprêmes Démoniaques. À vrai dire, ils étaient les Suprêmes Démoniaques du père et se tenaient de son côté, mais, au fond de moi, ils étaient aussi les miens.
Bien sûr, il ne fallait pas oublier une chose : cette relation avec les Suprêmes Démoniaques n’était possible que parce que j’étais le fils du père.
C’est pourquoi cette scène comptait tant. Je devais mener ce duel comme il se devait. Que je gagne ou que je perde, je devais moi aussi rester digne et garder la tête haute.
Car c’était la première scène que le père et moi partagions.
Avant tout, devant les Suprêmes Démoniaques, je ne devais jamais ternir la dignité et l’autorité du père. Tel était le principe de ce combat.
« Père, sais-tu que je tiens même compte de ce genre de choses ? Voilà pourquoi ce combat est si difficile pour moi. »
Le père tourna son regard vers moi. Impossible de savoir jusqu’où lui étaient parvenues mes paroles précédentes.
Le Démon Ivrogne fut le premier à rompre le silence.
« Chef du Culte, me permettriez-vous d’offrir un verre au Jeune chef du Culte du Démon Céleste ? »
À la demande du Démon Ivrogne, le père acquiesça.
Le Démon Ivrogne versa de l’alcool dans le Calice du Palais de glace.
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste, acceptez ce verre et revenez sur votre décision. »
Bien qu’il fût du côté du père, le Démon Ivrogne pensait tout autrement.
« Je ne veux pas que le monde martial se transforme en une mer de sang. Alors, sers-toi de ton esprit brillant pour trouver une autre solution ! »
Entre le père et moi, il n’avait pas d’autre choix que de prendre le parti du père, mais le Démon Ivrogne s’opposait à la guerre. Ce verre était une façon de m’encourager.
« Je le boirai avec plaisir. »
Je bus lentement l’alcool tout en échangeant une transmission sonore avec le Démon Ivrogne.
« Comme tu le vois, il n’est pas facile de faire changer d’avis le père. »
« Malgré tout, tu es le seul ici à pouvoir y parvenir. »
« Merci pour ce verre. »
Alors, le Démon Lame du Ciel de Sang m’adressa une transmission sonore.
« Renonce. Le chef du Culte et ton rêve suivent des lignes parallèles. Ils ne se rejoindront jamais. »
À ses yeux, j’aurais beau m’évertuer à le convaincre, je ne pourrais pas changer l’aspiration du père.
Le Démon Lame du Ciel de Sang avait raison. Comment pouvais-je espérer modifier aussi facilement un rêve que le père nourrissait depuis si longtemps ?
Je demandai calmement au père :
« J’aimerais te poser une question. Penses-tu encore souvent à ce rêve ? »
Le père me regarda d’un air qui semblait demander ce que je voulais dire.
« Quand on rêve de quelque chose, au début, c’est exaltant, grisant. Mais avec le temps, ce rêve finit par nous sembler aller de soi, non ? »
Le regard du père vacilla légèrement. Cette aspiration avait sans doute fini par lui sembler, à lui aussi, aller de soi.
« Père, tu peux garder le même rêve, si tu le souhaites. Mais ne pourrais-tu pas le rêver à nouveau depuis le début ? Comme si tu n’avais jamais eu de rêve auparavant. Non pas le rêve que tu poursuis depuis un passé lointain, presque oublié, mais un rêve vibrant, ancré dans le présent. »
Le père ne répondit pas.
« Depuis que je rencontre les Suprêmes Démoniaques, je n’ai cessé d’y réfléchir. Est-il vraiment juste de m’opposer à la volonté du père ? En ai-je seulement le droit ? C’est pour cela que je suis même allé voir mon stratège. Après l’avoir rencontré, j’ai retrouvé mon calme, mais te revoir… a de nouveau fait vaciller mon cœur. »
C’était ce que je ressentais sincèrement et que je confiais au père.
« C’est dire à quel point je ne veux pas m’opposer à ta volonté. Parce que je te respecte plus que quiconque au monde. »
Ce n’était pas de la flatterie. C’était la vérité que je portais en moi au sujet du père, et je la prononçai ouvertement devant tous les Suprêmes Démoniaques. Le père ne laissa toujours rien paraître et se contenta d’écouter.
Aujourd’hui, le père ne me répondait pas par des mots : il m’écoutait, silencieux, en me faisant face. Grâce à cela, cette scène était, en vérité, la mienne seule.
« Je sais parfaitement combien ton rêve compte pour toi, ainsi que ton aspiration et ton idéal. Ce que je t’ai dit au sujet de la voie démoniaque fait aussi partie de mon propre rêve. Mais je crois qu’il existe quelque chose d’aussi important. »
« Quoi donc ? »
« Ce qu’on mangera ce soir, la personne que je verrai demain. À mes yeux, la vie ordinaire compte autant qu’un grand rêve. Tout comme le paysage que l’on découvre en chemin, tandis qu’on avance vers ce rêve. »
C’était aussi pour cela que je ne laissais pas un adversaire redoutable comme Hwa Moogi me dévorer, et que je continuais à vivre ma vie.
C’était un principe auquel je m’étais tenu depuis ma régression, mais j’ignorais dans quelle mesure les paroles d’un homme aussi jeune que moi pourraient convaincre le père. J’avais néanmoins fait de mon mieux.
« Gagner une partie de go contre toi compte pour moi, père, tout comme réaliser mon souhait de me baigner dans une source chaude avec toi. J’espère sincèrement parcourir les Plaines centrales à tes côtés. Serais-je vraiment heureux de te voir assis sur le Trône du Zénith Céleste, dans la salle du chef du Culte, après que tu as unifié le monde martial, sans avoir jamais pu accomplir aucune de ces choses ? »
Était-ce tout ? Je tournai les yeux vers les Suprêmes Démoniaques.
« M’entraîner avec le Suprême de l’Épée compte pour moi, tout comme faire une séance d’entraînement nocturne avec mon maître. Quand le Démon Lame lit, je veux lire à ses côtés. Je veux cueillir des herbes empoisonnées avec le Roi Poison et boire avec le Démon Ivrogne en regardant la statue que le Démon Bouddha est en train d’achever. Je veux voir le Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes progresser. Et il me reste encore bien des meubles que je voudrais mettre dans la chambre du Démon au Sourire Maléfique. Ces moments comptent pour moi autant que mon propre rêve. Parce que je sais qu’au seuil de la mort, en repensant à eux, ils me manqueront tous et que je les regretterai. »
Chacun de ces moments avait été terriblement solitaire et douloureux, mais une fois qu’ils étaient passés et que je me retournais sur ma vie, je voyais qu’elle s’était écoulée en un clin d’œil. Je le savais pour l’avoir vécue.
Je devais choisir avec soin les mots que j’allais prononcer.
« Père, je crois que le rêve auquel tu t’accroches depuis si longtemps ne t’a laissé que peu de choix. Pour celui qui suit la voie du Démon Céleste, il n’y avait sans doute pas besoin de beaucoup d’étapes. »
Mais le père était fermement convaincu du contraire.
« Même si j’avais eu cent choix, j’aurais fait le même. Même s’il y avait eu des dizaines de carrefours, j’aurais suivi la voie que j’ai toujours suivie. »
« Je ne te demande pas de prendre une autre voie. »
« Que veux-tu dire, alors ? »
« Je veux dire que tu devrais regarder le paysage autour de toi en avançant. »
Ainsi, parfois, ses pas s’arrêteraient ; parfois, une autre voie piquerait sa curiosité ; et peut-être lui arriverait-il même de remettre en question son propre chemin.
Pour que cela soit possible, je devais faire route avec le père. Nous parlerions en chemin et, lorsque le paysage mériterait qu’on s’y attarde, je le lui montrerais en lui disant de regarder.
Au fil de notre conversation, je compris que c’était le seul moyen de changer le rêve du père. Et cette prise de conscience se transforma aussitôt en action.
« Père, accepterais-tu de me faire une seule promesse ? »
Le père, et même les Suprêmes Démoniaques, me regardèrent avec curiosité. Tous les yeux étaient tournés vers moi lorsque je repris la parole.
« Oui, une promesse entre artistes martiaux. Une promesse entre le chef du Culte et le Jeune chef du Culte du Démon Céleste, entre un père et son fils. »
« Quelle promesse ? »
« Accorde-moi du temps. »
« Du temps ? »
Je réfléchis au nombre d’années dont j’aurais besoin. Il ne fallait que ce soit ni trop court ni trop long : juste ce qu’il fallait.
Assez pour atteindre mon objectif.
« Accorde-moi exactement cinq ans à partir d’aujourd’hui. »
« Et si j’accepte ? »
« Alors, je te le redemanderai. Et si ton rêve est toujours d’unifier le monde martial, je me tiendrai au premier rang de cette guerre. »
« ! »
Le père, mais aussi tous les Suprêmes Démoniaques, furent visiblement choqués. Le Démon Ivrogne semblait sur le point de s’écrier : « Non ! Qu’est-ce que tu fais ?! »
En face de lui, les yeux du Démon au Sourire Maléfique riaient. S’imaginait-il déjà à mes côtés, au premier rang du champ de bataille ?
Dire que je me tiendrais aux avant-postes de la guerre : voilà le pari audacieux que je venais de lancer.
En cinq ans, j’éliminerais Hwa Moogi et sa faction. En cinq ans, je ferais changer le cœur du père. Dans ce délai, je lui ferais absolument rêver un nouveau rêve.
Cinq ans.
On ne pouvait pas déclencher une guerre simplement parce qu’on en avait envie.
Selon la stratégie adoptée, les préparatifs pouvaient prendre des mois, voire deux ou trois ans.
Alors, cinq ans ne représentaient finalement pas une si longue période pour le père.
S’il remportait ce pari, il m’aurait à ses côtés.
La version de moi qui aurait atteint la Grandeur des douze étoiles de l’Art démoniaque des Neuf Calamités grâce à l’Art secret du Temps Céleste.
Et il ne m’aurait pas gagné, moi seul, n’est-ce pas ? Il aurait aussi tout ce que j’aurais accompli d’ici là. Si je l’aidais personnellement à ouvrir la voie, son rêve d’unifier le monde martial n’aurait jamais été aussi proche.
Cette promesse était officielle, car je la fis devant les Suprêmes Démoniaques.
« Je te fais cette promesse en mettant ma vie en jeu. »
« Tu ne le regretteras pas ? »
« Et toi, père, tu ne le regretteras pas ? »
Nos regards se croisèrent. Tous ceux qui étaient présents savaient que, dès lors que nous faisions une promesse, nous la tenions à coup sûr. C’est pourquoi le père et moi devions réfléchir avec soin avant de prendre notre décision.
« Pourquoi cinq ans ? »
« Parce qu’il ne s’agit de changer le cœur de personne d’autre que le tien, père. Si je suivais mon cœur, je te demanderais cinquante ans. »
« Pour moi, il me suffit de m’en tenir à cette volonté. Cinq ans passeront en un éclair. Tu iras vraiment jusqu’au bout ? »
« Oui. D’ici là, je te ferai assurément changer d’avis. »
Un sourire en coin se dessina sur les lèvres du père. Ce sourire, qui prenait toujours un sens différent selon les circonstances, trahissait cette fois son amusement. J’eus l’impression qu’il me demandait : « Tu as vraiment envie de te battre, pas vrai ? »
Peut-être était-ce pour cela que le père acquiesça sans hésiter.
« Très bien. J’accepte ta promesse. »
Je renouvelai devant les Suprêmes Démoniaques le pari qui allait changer le destin de chacun de nous.
« Le même jour, dans cinq ans, je vous réunirai de nouveau, vous tous, les Suprêmes Démoniaques, et je demanderai au père quel est son rêve. Nous réglerons la question ce jour-là. »
Dans cinq ans, le rêve du père aura changé. Il parlera d’un rêve si surprenant qu’il stupéfiera tous les Suprêmes Démoniaques présents. Je m’en assurerai.
« Merci, père. »
Les Suprêmes Démoniaques nous dévisagèrent, le père et moi, l’air abasourdi par cette issue inattendue.
À présent rassuré, je posai une question au père.
« Puisque tout est réglé, laisse-moi te demander : lorsque tu as rencontré les Suprêmes Démoniaques, était-ce pour préparer l’unification du monde martial ? »
Mais, contre toute attente, le père secoua la tête.
« Ce n’était pas le cas ? »
Il n’était pas du genre à mentir sur un sujet pareil. Étonné, je reposai la question.
« Alors, pourquoi as-tu rencontré les Suprêmes Démoniaques ? »
« Je les ai tous rencontrés ? »
« Tu as vu le Démon au Sourire Maléfique, tu as bu avec le Démon Ivrogne et tu as même aidé le Roi Poison à préparer du poison. »
« Ça n’en fait que trois, non ? »
Il avait raison. Il n’avait rencontré en personne que trois Suprêmes Démoniaques. Et même dans ces cas-là, il avait donné d’autres raisons.
« J’ai entendu dire que tu avais installé de nouveaux meubles dans la chambre du Démon au Sourire Maléfique. Je suis donc allé voir. »
Si c’était vraiment la raison, le père avait dû changer d’avis récemment.
« J’ai bu avec le Démon Ivrogne simplement parce que l’alcool servi dans le Calice du Palais de glace était trop bon. »
« Et le Roi Poison ? »
« J’ai entendu dire qu’il avait besoin d’une Télékinésie du Vide précise. Apparemment, il avait échoué plusieurs fois dans ses préparations, faute d’un assistant capable de ça. Je suis donc simplement allé l’aider. »
Je regardai le père. Impossible de savoir s’il était sincère ou non.
« Je n’en ai rencontré que trois, mais toi, tu vas à la rencontre de tous les autres. »
« ! »
Surpris, je demandai au père :
« Alors, pourquoi as-tu rassemblé tout le monde aujourd’hui ? Ce n’était pas pour me convaincre et rallier les Suprêmes Démoniaques à une cause commune ? »
« Non. »
« Non ? »
« Tu crois vraiment que quelqu’un comme toi changerait d’avis parce qu’on essaie de le convaincre ? »
Bien sûr, le père me connaissait trop bien pour l’ignorer.
« J’ai reçu des rapports selon lesquels tu rencontrais les Suprêmes Démoniaques. Tu allais de l’un à l’autre pour essayer de les convaincre, alors je me suis dit qu’il fallait bien que cela aboutisse à quelque chose. »
Autrement dit, cette réunion avait été organisée pour moi.
« Quoi ? Alors, pourquoi ai-je proposé cette promesse de cinq ans ? »
« C’est toi qui l’as proposée. Je n’ai pas dit un mot. »
En fait, le père n’avait toujours pas explicitement révélé quel était son rêve.
Je me tournai vers le Démon Lame du Ciel de Sang et protestai à grands cris :
« Tu as dit que le père commençait peut-être à agir concrètement pour réaliser son rêve ! »
« … J’ai dit que c’était possible. »
Puis je me tournai vers le Roi Démon du Poing.
« Tu as dit que le père était déjà en guerre ! »
« N’importe quel père ayant un fils comme toi ne serait-il pas toujours en guerre ? »
« C’est ça que tu voulais dire ?! »
« Qu’aurais-je pu vouloir dire d’autre ? »
Enfin, je m’adressai au Démon Bouddha.
« Tu as dit que c’était le père qui avait préparé toute cette scène ! »
L’éclat radieux qui émanait d’ordinaire du Démon Bouddha s’affaiblit.
« C’est ce que j’ai dit ? J’ai l’esprit un peu embrumé, ces derniers temps. Je ferais mieux de retourner terminer la statue que j’étais en train de sculpter. »
Je regardai tour à tour le père et les Suprêmes Démoniaques.
« Alors, c’est moi qui me suis fait avoir, c’est ça ? Tout était prévu depuis le début, pas vrai ? »
Alors que je me prenais la tête, le Roi Poison, qui se tenait tranquillement à l’écart, m’adressa soudain une transmission sonore.
« C’est le chef du Culte qui s’est fait avoir. »
Il avait percé mes pensées à jour.
« Si la guerre éclatait, tu finirais par y prendre part de toute façon. Le toi que je connais demanderait au chef du Culte de le laisser se battre en première ligne. Tu essaierais toi-même de réduire les dégâts causés par la guerre. »
Je me tournai vers lui en souriant. Il avait raison.
Est-ce que je me serais enfermé dans une retraite parce que je détestais la guerre ? Aurais-je pris le parti de l’Alliance ? Dans les deux cas, si je n’arrivais pas à l’empêcher à temps, il me faudrait plonger moi-même dans la guerre.
Je fis comme si je m’étais fait avoir, mais je n’y perdais pas au change. C’était même un coup favorable pour moi.
Au moins, pendant les cinq prochaines années, je n’aurais pas à m’inquiéter d’une guerre.
« Tu crois que le chef du Culte ignore tes véritables intentions ? »
« Bien sûr que non. »
Je n’avais qu’à voir le regard du père pour le comprendre. Ce n’était pas comme s’il me ménageait.
Il me donnait une chance, tout en me disant qu’il était temps de nous livrer un vrai combat.
Pas un duel d’un jour, mais une grande confrontation qui s’étendrait sur cinq longues années.
Le sort du monde martial était en jeu dans ce combat.
D’ici là, j’aurais sans aucun doute atteint la Grandeur des douze étoiles de l’Art démoniaque des Neuf Calamités et tué Hwa Moogi.
Et je devrais aussi livrer une bataille plus difficile encore que celle-là.
Montrer au père qu’il existait un rêve plus grand que l’unification du monde martial. Marcher à ses côtés et lui faire découvrir le paysage qu’il avait ignoré jusqu’ici.
Le Trône du Zénith Céleste, vide.
À présent, lorsque l’image du Trône du Zénith Céleste vide surgissait dans mon esprit, elle n’éveillait plus en moi cette même terreur qu’autrefois. Il était vide pour une autre raison, désormais.
Père, à partir de maintenant, tu devras m’accompagner un peu partout. Car à présent, j’ai une bonne raison de te le demander.
Qu’il ait ou non deviné mes pensées, le père esquissa un faible sourire et dit :
« Si tu prends la tête des troupes, ce sera rassurant. »