Chapitre 441
Voilà bien longtemps que je n’étais pas retourné à la Formation de l’Illusion occidentale.
L’énergie sinistre qui ébranlait le cœur des hommes se faisait sentir non seulement dans les tours et les décorations étranges disséminées partout, mais jusque dans les fleurs qui se balançaient au vent, au milieu du jardin.
Cette aura n’avait pas changé, mais les artistes fantômes que je croisais ne se montraient plus hostiles comme autrefois. Ils me saluaient avec tout le respect dû au Jeune chef du Culte du Démon Céleste.
Je suivis l’artiste fantôme qui me guidait et m’engageai entre les maisons en forme de coquilles d’escargot.
Elles étaient si étranges et tape-à-l’œil que tout artiste martial insuffisamment aguerri aurait dû fermer les yeux pour avancer sans avoir le vertige.
Au bout du chemin se dressait un bâtiment conique. C’était la demeure du Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes.
Les murs, le plafond, et même le sol… Dans cette pièce aux motifs tourbillonnants, le Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes m’accueillit.
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste, vous voilà arrivé ? »
L’énergie sinistre qui brillait dans ses yeux était encore plus intense que lors de notre dernière rencontre.
« Je crois que c’est la première fois que nous nous voyons ici. »
« Tout va bien ? Si vous vous sentez mal à l’aise, nous pouvons parler dehors. »
Les motifs tourbillonnants de la pièce suffisaient à rendre l’endroit inquiétant.
Elle prenait des précautions au cas où je me sentirais mal. Bien sûr, la Technique de Protection Corporelle du Démon Céleste, que j’avais portée à un haut degré de maîtrise, me protégeait ; elle n’avait donc pas à s’inquiéter.
« Quand l’ancien Suprême Démoniaque était là, cet endroit me donnait la nausée et le vertige. Mais aujourd’hui, je le trouve beau et mystérieux. »
Je savais qu’elle se portait bien. Malgré son accession au rang de Suprême Démoniaque à un jeune âge, elle avait déjà pris entièrement le contrôle de la Formation de l’Illusion occidentale et gagné la reconnaissance des artistes fantômes, qui la considéraient comme leur nouvelle cheffe. Il ne lui restait qu’à maîtriser pleinement ses arts martiaux singuliers et à acquérir de l’expérience en tant que Suprême Démoniaque.
« Qu’est-ce qui vous amène aujourd’hui ? »
Elle n’était pas comme les autres Suprêmes Démoniaques. Elle était encore si jeune qu’elle était davantage mon Suprême Démoniaque que celui de mon père.
Le futur Démon Céleste et la future Suprême Démoniaque se tenaient face à face.
Je lui exposai la situation telle qu’elle était. Je ne lui cachai rien et n’ajoutai rien, la traitant d’égal à égal, comme un Suprême Démoniaque s’adressant à un autre.
« Pour aller droit au but, un seul Suprême Démoniaque a pris mon parti. »
Je ne lui avais pas dit de qui il s’agissait, mais, à ma grande surprise, le Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes le devina.
« Ce serait le Démon au Sourire Maléfique ? »
« Comment l’avez-vous deviné ? »
Elle m’expliqua qu’au sommet tripartite, elle avait senti une sorte de proximité avec le Démon au Sourire Maléfique, qui s’était tenu à l’écart des autres Suprêmes Démoniaques.
« Lors du dernier sommet tripartite, le Démon au Sourire Maléfique m’a dit qu’il m’enviait. Comme j’étais jeune, je pourrais servir le Jeune chef du Culte du Démon Céleste longtemps. Je me suis dit que c’était peut-être lui, vu l’importance qu’il vous accordait. »
Elle se souvenait encore très bien de leur conversation, ce jour-là.
« Savez-vous ce que je lui ai répondu ? »
« Qu’avez-vous dit ? »
« Je lui ai dit : “Vous aimez vraiment les choses difficiles, pas vrai ?” »
J’éclatai de rire. La gêne qu’elle éprouvait autrefois en me parlant avait disparu. À présent, elle s’exprimait sans retenue. Cela signifiait que sa position s’était consolidée et qu’elle avait gagné en assurance.
Comme les autres Suprêmes Démoniaques — non, plus encore qu’eux, puisqu’une longue route l’attendait —, elle progressait plus vite que quiconque.
« Sans le Jeune chef du Culte du Démon Céleste, je ne serais jamais devenue Suprême Démoniaque. »
« Ce n’est pas une raison pour prendre une décision. Choisissez comme bon vous semble, Suprême Démoniaque. »
Le Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes me demanda d’un air intrigué :
« Vous le pensez vraiment ? »
Son regard était teinté d’espièglerie, comme s’il demandait : Vous n’avez vraiment pas besoin de mon aide ? Bien sûr que si. Sinon, je ne serais pas venu.
« Non. J’ai désespérément besoin de votre aide, Suprême Démoniaque. »
À ma réponse sincère, le Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes sourit. Son sourire silencieux s’accordait à merveille avec l’aura sinistre qu’elle dégageait.
« Comme je vous l’ai dit, la situation m’est défavorable. Je risque même de perdre les faveurs de mon père. »
C’était la principale inquiétude des autres Suprêmes Démoniaques, mais pas la sienne.
« Inutile de vous en soucier. Je ne suis déjà plus en odeur de sainteté auprès du chef du Culte. »
Elle ne voulait pas dire que son père la détestait. Elle avait simplement encore besoin de temps et d’efforts pour obtenir sa reconnaissance. Aux yeux de mon père, elle n’était pas encore une Suprême Démoniaque accomplie.
Elle savait exactement quelle était sa place et quel genre d’homme était mon père.
« Quelqu’un comme moi est-il vraiment acceptable ? »
Je joignis respectueusement le poing à la paume et répondis :
« Vous êtes peut-être hors du champ de vision de mon père, mais, pour moi, vous êtes juste là, devant moi. »
Cela lui suffit. L’énergie sinistre qui brillait dans les yeux du Suprême Démoniaque Faucheur d’Âmes s’intensifia encore.
« Tous les fantômes du Culte suivront le Jeune chef du Culte du Démon Céleste. »
Le Démon Bouddha sculptait une statue dans une petite clairière, un peu à l’écart du Temple du Bouddha Doré.
Il taillait la pierre à l’aide d’un ciseau et d’un marteau. La scène lui allait bien, et pourtant, elle avait quelque chose d’étrange.
Les bâtiments, statues et tours alentour étaient tous recouverts d’or, mais la statue qu’il façonnait était en pierre ordinaire.
« Trois contre deux, je mène. »
Je tentai de bluffer le Démon Bouddha. En vain, évidemment.
« Depuis quand tu mens autant ? »
« Tu as toujours l’œil aussi vif, Démon Bouddha. »
Ça, c’était un mensonge. Le Démon Bouddha s’était considérablement adouci. Aurait-il atteint une forme d’éveil du cœur ?
Je restai un instant à observer le Démon Bouddha sculpter la pierre. Il n’était pas seulement doué pour récolter des herbes : son talent de sculpteur était exceptionnel.
« Mais comment as-tu deviné ? Que je n’en avais que deux ? »
« Parce que deux, c’est déjà beaucoup. »
Je ne pus m’empêcher de rire. Comment lui donner tort ? Après tout, mon adversaire était mon père.
« Il y a au moins une bonne chose dans tout ça. J’ai pu rencontrer tous les Suprêmes Démoniaques et découvrir ce qu’ils avaient en tête. C’est peut-être exactement ce que Père voulait. Connais ta place et ouvre les yeux sur la réalité ! »
Bam ! Bam !
Le martèlement s’interrompit un instant. Au-delà du marteau, le Démon Bouddha me jeta un coup d’œil.
« Le chef du Culte a-t-il créé cette scène uniquement pour montrer que tant de Suprêmes Démoniaques le soutiennent ? »
Le Démon Bouddha avait parlé de « scène ». Autrement dit, il pensait que Père avait délibérément orchestré la situation.
« Espérait-il peut-être que je me rapproche des Suprêmes Démoniaques ? »
Bam !
Le marteau du Démon Bouddha résonna nettement, comme pour me signifier que je faisais fausse route.
« Ou alors, est-ce une occasion pour Père de réfléchir à ses rapports avec les Suprêmes Démoniaques ? »
Une nouvelle fois, seul l’écho du marteau répondit, comme pour m’indiquer que je me trompais.
Comment le Démon Bouddha voyait-il cette situation ? Il avait beau se tenir en retrait et se comporter comme un homme ayant atteint l’éveil, il avait autrefois été le plus politique et le plus pragmatique des Huit Suprêmes démoniaques.
« Dites-le-moi, je vous prie. Pourquoi Père a-t-il créé cette scène ? »
Le Démon Bouddha interrompit son travail et examina la statue. Son équilibre devait lui déplaire : il fronça les sourcils et secoua la tête.
Évidemment. Comment se concentrer sur son ouvrage en tenant une telle conversation ?
Le Démon Bouddha posa son marteau et se tourna vers moi.
« Pour nous asseoir dans le public de cette scène. »
Sa réponse me prit au dépourvu. S’il avait placé les Suprêmes Démoniaques parmi les spectateurs…
« Ne me dites pas… Père compte m’affronter sur cette scène ? »
Le Démon Bouddha me lança un regard qui semblait dire : Ça ne paraît pas évident ?
À cet instant, je me rappelai une phrase du Roi Démon du Poing.
— Le chef du Culte a déjà déclenché la guerre.
La guerre dont parlait le Roi Démon du Poing était-elle une guerre… contre moi ?
« On dit qu’aucun parent ne peut l’emporter contre son enfant, n’est-ce pas ? »
Puis il fit une remarque surprenante :
« Le chef du Culte ne perdra pas contre toi. »
Je sentis que le Démon Bouddha voyait mon père comme le Démon Lame du Ciel de Sang le voyait.
« Les gens ordinaires pensent qu’il est insensé de se faire un nouvel ennemi quand on en a déjà un, pas vrai ? »
« N’est-ce pas le cas ? »
« Pour les gens ordinaires, si. »
« Et pour Père ? »
Le Démon Bouddha leva les yeux vers le lointain Pavillon du Démon Céleste.
« Le chef du Culte compte abattre tout le monde avec la lame qu’il a jadis dégainée. »
« ! »
« Il te persuadera devant les Suprêmes Démoniaques, éliminera les forces qui te soutiennent grâce à une puissance unie, puis, sa lame dégoulinant de sang, il frappera à la fois l’Alliance du Murim et l’Alliance des voies démoniaques. »
Je ne parvins pas à dire : C’est impossible.
À la place, une image unique s’imposa à mon esprit.
Le Trône vide.
Père, qui s’asseyait toujours sur ce siège, l’avait laissé vacant. Cette vision était bien plus terrifiante que celle de sa main brandissant l’Épée du Démon Céleste dégoulinante de sang.
« Avez-vous une raison d’en être si certain ? »
« Oui. »
Une lumière dorée éclatante jaillit du corps du Démon Bouddha.
« Parce que le Culte n’a jamais été aussi puissant. »
Si le Démon Bouddha avait raison…
Alors, en fin de compte, c’était moi qui avais poussé Père à agir.
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste ! »
Gowol me regardait, les yeux écarquillés.
Après ma rencontre avec le Démon Bouddha, j’avais aussitôt utilisé le Pas de la Lumière Stellaire pour me précipiter là où se trouvait Gowol. J’avais vraiment couru comme le vent.
Même lorsque j’étais en mer du Nord, Gowol avait continué à faire la navette entre le Culte et le monde extérieur, développant encore davantage la Lune Cachée.
La succursale où j’étais arrivé ce jour-là se trouvait à une demi-journée de course avec le Pas de la Lumière Stellaire.
« Vous devez être débordé. Que faites-vous ici ? »
Son bureau était, comme toujours, couvert de documents.
« Comment peux-tu avoir autant de travail ? Je t’ai dit de tout déléguer à tes subordonnés. »
« Je le leur délègue. »
« Alors, contente-toi de boire du thé et de les réprimander un peu. »
Je savais que ce n’était pas dans sa nature, mais j’ajoutai tout de même une phrase :
« Stratège Go, tu sais à quel point tu comptes pour moi, n’est-ce pas ? »
« Oui. »
« Alors, ne m’oblige pas à m’inquiéter aussi pour ta santé. »
Je savais déjà que ses gardes du corps étaient des artistes martiaux d’élite envoyés par le chef du Culte du Vent Céleste ; je n’étais donc pas inquiet. Le chef du Culte du Vent Céleste avait dû veiller attentivement sur Gowol.
Mais pour sa santé, je devais quand même le sermonner.
« Vous devez être occupé à rencontrer tous les Suprêmes Démoniaques. Comment avez-vous trouvé le temps de venir jusqu’ici ? »
Comme je m’y attendais, Gowol était au courant des affaires internes du Culte.
« Je suis venu parce que je voulais te voir. Allez, sortons prendre l’air. »
Je quittai le bureau avec Gowol. Nous traversâmes l’arrière-cour et arrivâmes directement au marché. Nous avançâmes côte à côte au milieu de l’agitation.
« Ne reste pas assis trop longtemps. On dit que plus on reste assis, plus on raccourcit son espérance de vie, non ? Lève-toi au moins toutes les deux heures et marche un peu. »
« Compris. »
« Je te sermonne trop, après tout ce temps sans nous voir ? »
Gowol sourit sans nier. Je savais parfaitement qu’il aimait taquiner le chef du Culte du Vent Céleste. Si c’était ce dernier qui lui avait fait ces remontrances, sa réponse aurait pu être bien différente.
« As-tu souvent des nouvelles du chef du Culte ? »
Le chef du Culte du Vent Céleste était resté pour soutenir son disciple et le chef actuel du Culte. Je pensais qu’il rentrerait au bout de quelques mois, mais il s’était attardé. Leur relation s’était manifestement rétablie, et il devait avoir beaucoup à lui enseigner.
« Je reçois parfois des lettres. La moitié, ce sont des plaintes au sujet de son disciple. »
« Et l’autre moitié, ce sont des critiques contre moi ? »
« Comment l’as-tu deviné ? »
Nous rîmes ensemble.
« Les lettres arrivent de plus en plus souvent. Je crois que le chef du Culte commence à s’impatienter. Je pense qu’il sera bientôt de retour. »
« Le chef du Culte du Vent Céleste me manque aussi. »
Nous poursuivîmes notre promenade en bavardant, puis j’abordai enfin la véritable raison de ma venue.
« En rencontrant tous les Suprêmes Démoniaques cette fois, je n’ai cessé de penser à une chose. »
« À quoi donc ? »
« Ai-je vraiment le droit de briser le rêve de mon père ? »
Tous les Suprêmes Démoniaques comprenaient l’aspiration de Père. Même s’ils ne l’exprimaient pas aussi ouvertement que le Suprême de l’Épée Tranchante, ils devaient probablement ressentir la même chose. Les inquiétudes du Démon Lame du Ciel de Sang venaient de là, et le Démon au Sourire Maléfique ne devait pas faire exception.
« Alors, pourquoi veux-tu quand même l’arrêter ? »
Parce qu’un trop grand nombre de personnes mourraient.
Pourtant, je n’arrivais pas à le dire facilement. Tout comme le Roi Poison avait eu du mal à avouer : Parce que j’aime le poison, moi aussi, je peinais à prononcer ces mots.
Te soucies-tu vraiment de la vie de tous les artistes martiaux du monde ?
Ce fut la première question qui me vint à l’esprit.
À l’origine, j’aurais dû répondre ceci :
J’ai régressé pour sauver ceux qui devaient vivre et tuer ceux qui devaient mourir.
Mais si la guerre éclatait, des gens qui ne devraient pas mourir périraient. Et personne ne savait qui ce serait.
Ce pourrait être l’un des Suprêmes Démoniaques. Lee Ahn. Seo Daeryong. Gowol, qui se tenait juste devant moi. Le chef du Culte du Vent Céleste. Jo Chunbae, ou même les clients de la Taverne du Vent Flottant. Les conséquences ne se limiteraient pas à une table brisée.
Et, au-delà de tout ça, il y avait aussi ce que je ressentais pour mon père.
Dans ma vie d’avant la régression, j’avais vécu bien des choses. J’avais connu différentes existences et éprouvé une solitude extrême. J’avais enduré des souffrances difficiles à supporter et franchi de nombreuses fois le seuil de la mort.
J’avais tout enduré pour me venger.
Voilà ce qu’est la vengeance.
Tuer quelqu’un fait naître ce genre de vengeance. Les humains n’oublient pas ceux qui les ont blessés de quelques paroles dures ; comment pourraient-ils oublier la perte d’innombrables vies ?
Les amis des morts. Leurs compagnons, leur famille.
La guerre ferait naître des milliers, des dizaines de milliers de vengeances.
Des dizaines de milliers de moi.
Des dizaines de milliers de Hwa Moogi.
Ce fardeau pèserait sur les épaules de mon père, celui qui aurait déclenché la guerre. Je ne voulais pas qu’il porte tout ce ressentiment. Je ne voulais pas qu’il se retrouve à la pointe de ces innombrables lames vengeresses.
N’était-ce pas son rêve ? Son plus grand désir ?
Tout comme je l’avais été avant ma régression, je croyais que mon père était pareil.
Ni lui ni moi n’avions eu l’occasion de rêver à autre chose.
Il avait vécu en Démon Céleste, incapable d’ouvrir son cœur à qui que ce soit, et moi, j’avais vécu après avoir perdu ce Démon Céleste, mon propre père.
Nous étions plus forts que quiconque, mais nous n’avions jamais vraiment rêvé.
Et, à toutes ces pensées, s’ajoutait une autre conviction.
Le ciel ne m’avait pas offert cette chance de régresser pour que je précipite d’innombrables vies vers la mort.
Mes pensées tournèrent, revinrent sur elles-mêmes, et finirent par retrouver leur point de départ.
« Parce que cette guerre fera trop de morts. »
Gowol observa un instant les passants en silence.
Puis il se tourna vers moi et parla doucement :
« Cette seule raison ne suffit-elle pas à tout risquer pour empêcher la guerre ? »
Si. C’était précisément ce que je voulais entendre de Gowol. C’était pour cela que j’avais foncé jusqu’ici comme le vent, malgré la longue distance. Je voulais simplement entendre ces mots de mon stratège.
À présent, le moment était venu de rentrer et de retrouver mon père.
« On dirait que je suis prêt, moi aussi, à monter sur scène. »