Chapitre 436
Sous son masque, le regard du Démon au Sourire Maléfique était sincère.
Dire qu’il me suivrait, quel que soit l’ordre donné, signifiait qu’il me soutiendrait, même s’il devait pour cela désobéir au Démon Céleste.
De telles paroles pouvaient à elles seules coûter la vie. Désobéir aux ordres du Démon Céleste, c’était signer son arrêt de mort, quel que fût son statut ou son rang.
À l’instant, le Démon au Sourire Maléfique avait risqué sa vie pour moi.
C’était pour cela que mon regard et ma voix tremblèrent lorsque je le regardai.
« Ça doit être pour cette raison que Père vous a rencontré en premier parmi tous les Suprêmes Démoniaques. »
Le Démon au Sourire Maléfique me fixa en silence, puis prononça des mots inattendus.
« J’espère que vous ne transformerez pas cette affaire en une question entre père et fils. »
« Que voulez-vous dire ? »
« Je veux dire, ne laissez pas cela vous éloigner l’un de l’autre. Considérez plutôt qu’il s’agit d’une affaire entre le chef du culte et les Suprêmes Démoniaques. »
Le Démon au Sourire Maléfique se souciait de mes relations avec mon père.
« Vous devez tirer pleinement parti des Suprêmes Démoniaques, Jeune chef du Culte du Démon Céleste. Pour une autre affaire, peut-être pas, mais en cas de guerre, la volonté des Suprêmes Démoniaques devient absolument cruciale. »
Même en tant que Démon Céleste, il ne pouvait pas prendre seul des décisions dans une guerre où la vie de chacun était en jeu.
« Si plus de la moitié des Suprêmes Démoniaques s’y opposent, même le chef du culte sera forcé de renoncer à sa volonté. »
Mais les autres Suprêmes Démoniaques accepteraient-ils de se ranger à mes côtés aussi volontiers que le Démon au Sourire Maléfique ? Probablement pas. Même le Démon Lame du Ciel de Sang hésitait et ne parvenait pas à se décider.
« Même si je me suis rapproché des Suprêmes Démoniaques, il me serait difficile de les pousser à s’opposer à la volonté de Père. »
« Bien sûr que ce sera difficile. Mais si vous voulez suivre votre voie démoniaque, vous devez le faire. »
Je hochai silencieusement la tête, puis répondis avec franchise.
« C’est plus difficile, maintenant que nous sommes proches. À l’époque, j’avais l’habitude de les amadouer avec des flatteries et toutes sortes de belles paroles, pas vrai ? Maintenant, ça me paraît plus compliqué. Est-ce enfin le moment de revenir aux bases de la flatterie ? »
Malgré ma plaisanterie, le regard derrière le masque resta grave.
« Vous croyez que les Suprêmes Démoniaques se sont laissé prendre à vos flatteries ? »
« Ce n’est pas le cas ? »
Le Démon au Sourire Maléfique répondit avec fermeté.
« C’est votre sincérité qui les a touchés, Jeune chef du Culte du Démon Céleste. Cette sincérité qui se trouvait toujours derrière vos soi-disant flatteries et vos belles paroles. Votre voie démoniaque, qui cherche à protéger jusqu’au simple aubergiste. Je crois que c’est cela qui les a conquis. »
S’il parlait plus que d’habitude, c’était sans doute parce qu’il tenait sincèrement à moi.
« Alors, n’hésitez pas. Que ce soit par la flatterie ou la contrainte, proclamez que c’est votre voie démoniaque et ordonnez-leur de vous suivre. Ne vous inquiétez pas pour les Suprêmes Démoniaques. Ne vous demandez même pas si vous leur imposez un fardeau. S’ils ont pris une décision, c’est qu’elle en valait la peine et qu’ils pouvaient en assumer les conséquences. »
Après un bref silence, le Démon au Sourire Maléfique ajouta :
« Nous sommes huit. Même blessés, nous partageons tous les huit le fardeau. Alors, n’hésitez pas : tirez votre épée. »
Avant ma régression, le Démon au Sourire Maléfique n’avait jamais été ainsi. À présent, je voyais le feu qui brûlait au fond de son cœur.
Ce désir de rester mon ami jusqu’au bout, même au moment de sa mort, venait sans doute de cette chaleur.
« Soma, dans cette vie, allons jusqu’au bout ensemble. Vivons tout ça en amis. »
C’était ma réponse au feu de Soma.
Je joignis les poings avec respect pour lui exprimer ma gratitude.
« Oui, je m’en souviendrai. Merci pour vos conseils. »
Le Démon au Sourire Maléfique me rendit mon salut avec le même respect.
« C’est plutôt à moi de vous remercier. »
« Pourquoi ? »
« Grâce au Ginseng des neiges millénaire que vous m’avez donné, j’ai franchi un palier dans les arts martiaux. »
« Ah, félicitations ! »
Je me réjouis comme si j’avais moi-même accompli cet exploit. Non, j’en étais plus heureux que si j’avais moi-même franchi un palier.
Et je ne pouvais certainement pas accepter ses remerciements pour cela.
« Ce progrès ne devait probablement pas être dû au seul Ginseng des neiges millénaire. »
Une hausse de l’énergie interne ne signifiait pas automatiquement qu’on atteignait le stade suivant dans les arts martiaux.
Bien des facteurs avaient dû jouer. Le Ginseng des neiges millénaire y avait sûrement contribué, mais aussi les combats où il avait risqué sa vie, ainsi que ce changement d’état d’esprit qui l’avait poussé à installer un futon dans sa chambre et à se mettre à étudier les registres.
« Mes arts martiaux stagnaient depuis un bon moment. C’était terriblement frustrant, mais j’ai enfin franchi un palier, cette fois. Depuis, mes capacités ont énormément évolué. »
Il était ravi. Franchir un palier quand on avait atteint le rang de Suprême Démoniaque était un exploit extrêmement difficile.
Et peut-être que, maintenant, ce qu’il avait le plus envie de m’entendre dire, c’était…
« J’ai hâte de notre prochain affrontement. »
Les yeux du Démon au Sourire Maléfique s’illuminèrent d’un sourire éclatant.
« Je vais donc prendre congé. »
Juste avant mon départ, il insista sur un dernier point.
« Pour empêcher la guerre, vous devez rallier à votre cause l’un des Huit Suprêmes démoniaques. »
« Qui donc ? »
Celui qu’avait en tête le Démon au Sourire Maléfique, c’était…
« Le Roi Poison. »
À vrai dire, j’avais pensé la même chose.
En cas de guerre, celui qui inspirerait le plus de crainte à l’ennemi serait sans conteste le Roi Poison.
Dès que la guerre éclaterait, il deviendrait la cible prioritaire des assassinats de l’Alliance du Murim et de l’Alliance des voies démoniaques. D’innombrables assassins et escouades d’exécution seraient mobilisés pour l’éliminer.
Il pourrait même devenir une cible prioritaire avant mon père ou moi. Le Roi Poison était aussi redoutable à cause de son potentiel de massacre à grande échelle.
Je me le représentai, seul dans la forêt. Quoi que lui disent les gens autour de lui, il restait perdu dans son monde, les yeux rivés sur des plantes toxiques et des insectes venimeux.
« C’est le plus difficile à convaincre de tous les Suprêmes Démoniaques. »
Le Démon au Sourire Maléfique me lança un regard lourd de sens.
« C’est aussi le cas du chef du culte. »
Après avoir quitté la demeure du Démon au Sourire Maléfique, je me rendis directement à la Tour des Rêves d’Ivresse.
Rencontrer les autres Suprêmes Démoniaques était important, mais découvrir les véritables intentions de Père était plus urgent.
De quoi avait-il donc parlé avec le Démon ivrogne ?
Après une longue séparation, Lyu Bin m’accueillit chaleureusement et me conduisit vers la Tour des Rêves d’Ivresse.
« Je suis heureuse que vous soyez rentré sain et sauf, Jeune chef du Culte du Démon Céleste. »
« C’est grâce au Démon ivrogne. »
« Le Démon ivrogne me l’a dit lui-même. Il a dit que ce voyage lui avait beaucoup apporté. »
« Ce n’est qu’au cours de ce voyage que j’ai compris à quel point le Démon ivrogne était quelqu’un d’extraordinaire. »
Lorsque je fis l’éloge du Démon ivrogne, Lyu Bin esquissa un léger sourire.
Elle me fit traverser le lac en direction de la tour.
Le Démon ivrogne était assis sur la rambarde de la Tour des Rêves d’Ivresse, le regard tourné vers le lac. Dans ces moments-là, il me rappelait le Démon au Sourire Maléfique, qui avait l’habitude de fixer seul un mur blanc, sans rien voir.
On voyait de loin qu’il était ivre.
« Il boit depuis son retour de sa rencontre avec le chef du culte. »
« Il est rentré de mauvaise humeur ? »
« Non, il boit parce qu’il est de très bonne humeur. »
Le petit bateau atteignit alors l’île.
En me voyant, le Démon ivrogne agita la main et cria :
« Te voilà ? Entre donc, mon petit frère ! »
Il cria joyeusement, en mâchant ses mots.
Quand je montai jusqu’au bâtiment, des bouteilles vides jonchaient le sol. Il buvait toujours dans le Calice du Palais de glace.
« Quelle beuverie ! Tu n’avais pas promis que tu ne boirais qu’une coupe, et non deux, quand tu utiliserais ce calice ? »
« Pour cette fois, laisse-moi faire. C’est un jour spécial. Je suis trop heureux pour ne pas boire. »
Le Démon ivrogne avait-il déjà été aussi exalté ?
« Vous avez dû bien boire avec Père. Vous en avez descendu beaucoup ? »
« Ne m’en parle même pas. On a vidé toutes les réserves d’alcool du pavillon du chef du culte. Je ne m’en suis pas rendu compte en buvant, mais dès que j’en suis sorti, l’ivresse m’est tombée dessus. Tant que j’étais avec le chef du culte, j’étais tellement tendu que je ne réalisais même pas que j’étais saoul. »
Je n’avais pas besoin d’y assister pour imaginer à quel point il avait dû être nerveux.
« C’était la première fois que tu buvais seul avec Père, non ? »
« On avait déjà bu ensemble, par exemple quand je suis devenu Suprême Démoniaque. Mais c’était juste quelques verres légers. Ou alors, il y avait d’autres personnes. C’était la première fois que je buvais vraiment seul avec le chef du culte. »
« Alors, c’était comment ? »
« C’était formidable. Vraiment formidable. »
« De quoi avez-vous parlé ? »
« De toutes sortes de choses. Le chef du culte se souvenait de tout, même de l’époque où j’étais jeune. »
Rien que d’y repenser, le Démon ivrogne se remit à boire avec entrain.
« Mais ce qui m’a fait le plus plaisir, c’est qu’il m’a dit être rassuré de m’avoir confié ta protection. Ah, je ne savais pas qu’il me faisait autant confiance. »
Le Démon ivrogne semblait profondément touché. Père avait-il enfin commencé à gérer les Suprêmes Démoniaques ? Ou avait-il simplement eu envie de passer du temps avec le Démon ivrogne, en toute sincérité ?
« C’est grâce à toi. »
« Pourquoi ? »
« Si tu n’avais pas accepté le Calice du Palais de glace, le chef du culte n’aurait probablement pas proposé de boire. Et c’est seulement parce que cet alcool était si bon qu’il a eu envie d’en boire. »
« Ce n’était peut-être pas à cause du calice. »
« Tu crois ? »
« Peut-être qu’il compte faire de toi son bras droit. »
À ces mots, le Démon ivrogne secoua fermement la tête.
« C’est impossible. »
« On ne sait jamais. »
Après un bref silence, le Démon ivrogne reprit :
« Je ne suis pas le genre de personne que le chef du culte apprécie. Il préfère les gens comme le Roi Démon du Poing ou le Démon Lame du Ciel de Sang. »
« À t’entendre juger aussi clairement, on dirait que tu n’es même pas ivre. »
Le Roi Démon du Poing obéirait à n’importe quel ordre de Père sans la moindre hésitation. C’était là toute la profondeur de la confiance qu’il lui vouait.
Le Démon ivrogne contempla le lac un instant, puis me demanda brusquement :
« Pourquoi es-tu venu ici ? »
Il avait compris que, puisqu’il me restait tant de Suprêmes Démoniaques à rencontrer, je devais avoir une raison de me rendre à la Tour des Rêves d’Ivresse.
Il était temps de jeter un caillou dans ces eaux tranquilles.
Si je lui disais franchement pourquoi j’étais venu, je gâcherais la bonne humeur du Démon ivrogne. Et rien n’était encore confirmé. Devais-je simplement le laisser profiter de ce moment ?
Il arrivait parfois qu’on se serve de la « délicatesse » envers autrui comme prétexte pour éviter les situations gênantes ou pénibles. C’était exactement ce que je faisais. Si je ne disais rien, nous pourrions rire et passer à autre chose. Mais si j’abordais le sujet, les choses deviendraient sérieuses, et il pourrait même rougir de colère.
Pourtant, c’était précisément dans ce genre de moments qu’il me fallait changer de perspective. Et si quelqu’un d’autre, sous prétexte d’agir pour mon bien, ne me parlait pas franchement ? Qu’est-ce que je ressentirais ? Cette prétendue délicatesse ne finirait-elle pas par me blesser davantage ?
En me mettant à sa place, je savais que cela me contrarierait.
Tout bien considéré, si je ne lui disais rien, c’était simplement parce que je ne voulais pas gâcher sa bonne humeur. Ce n’était pas bien.
Et puis, surtout, s’il ne s’agissait que d’un secret connu de moi seul, peut-être aurais-je pu le garder. Mais le Démon Lame du Ciel de Sang et le Démon au Sourire Maléfique étaient eux aussi au courant.
« Tu as eu ta dose ? »
« De quoi tu parles ? »
« Je veux dire : as-tu assez profité de l’affection de Père ? »
L’expression du Démon ivrogne se durcit légèrement. Il avait compris que ce que j’allais lui dire était lié à sa beuverie avec Père.
« Désolé de gâcher ta bonne humeur. Mais je dois te parler franchement. »
Je lui racontai l’essentiel de ce dont j’avais discuté avec les deux autres Suprêmes Démoniaques.
« Rien n’est encore confirmé. Je ne fais que supposer les véritables intentions de Père. »
Le Démon ivrogne resta silencieux un instant après m’avoir écouté jusqu’au bout.
« J’ai repensé attentivement à notre beuverie d’hier, et… il n’a pas dit un seul mot qui se rapporte à ce qui t’inquiète. Pas même une allusion. »
Puis, tout à coup, le Démon ivrogne se remit à boire à la chaîne, comme si quelque chose l’avait bouleversé. Son expression disait clairement : « Oui, bien sûr, le chef du culte pourrait apprécier quelqu’un comme moi ! »
« Je ne connais pas encore toute l’histoire. Peut-être qu’il voulait simplement renouer avec toi. Qui sait ce que Père a en tête ? »
En remplissant sa coupe, le Démon ivrogne me fit remarquer quelque chose.
« Mais il y a une chose dont je suis sûr. »
« Laquelle ? »
« Il m’a demandé de veiller sur toi. Comme il l’a fait avec Soma. »
« À toi aussi ? »
Le Démon ivrogne hocha la tête. Père avait donc encore demandé à quelqu’un de veiller sur moi ?
« Ça veut dire qu’il a renoncé à rallier Soma et toi, et qu’il a décidé de vous accepter tous les deux à mes côtés ? »
Le Démon ivrogne protesta, vexé.
« Pourquoi aurait-il renoncé à me rallier ? »
« Quoi ? Tu n’étais pas déjà de mon côté ? »
Le Démon ivrogne répondit d’un ton sévère :
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste, vous devez apprendre à distinguer les affaires publiques des affaires privées. »
Il avait beau plaisanter à moitié, ses paroles étaient plutôt sincères.
Oui, le Démon ivrogne n’était pas le seul dans ce cas. Même s’ils s’étaient rapprochés de moi, comment pourraient-ils simplement désobéir aux ordres du chef du culte ? Je n’avais pas à m’en sentir déçu.
Malgré tout, je voulais savoir ce que le Démon ivrogne pensait vraiment.
« Et si cet ordre consistait à déclencher une guerre ? »
Le Démon ivrogne ne répondit pas. Était-il du genre à foncer à travers le brouillard de la guerre, ou préférait-il rester ici, à contempler ce beau lac en sirotant son alcool ?
Il ne répondit pas directement à ma question.
« Quand je me suis battu contre ces ordures qui utilisaient l’Art d’autodestruction, je me suis dit : “Ces déchets croient pouvoir défier le Culte sans savoir à quel point nous sommes terrifiants.” »
Je le sentais : le Démon ivrogne parlait à mots couverts.
Il voulait balayer tout ce qui devait l’être.
Bien sûr, cela ne voulait pas dire qu’il souhaitait la guerre. Mais cela ne signifiait pas non plus qu’il voulait rester tranquillement ici, à siroter son alcool au bord du lac.
« Alors, au bout du compte, tu es du côté de Père. »
« Est-ce qu’il y a vraiment un “ton côté” et un “mon côté” ? »
« Cette fois… on dirait qu’il est impossible d’éviter de choisir son camp. »
Le Démon ivrogne but en silence.
« Quand je le verrai, je ne manquerai pas de dire à Père à quel point tu lui es loyal. Que ta loyauté envers lui l’emporte même sur notre fraternité jurée ! »
Le Démon ivrogne murmura alors d’une voix basse et abattue :
« Est-ce que ça lui ferait vraiment plaisir ? »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« J’ai l’impression… qu’il n’aimerait peut-être pas l’entendre. »
« Pourquoi n’aimerait-il pas savoir que tu le suis ? »
Le Démon ivrogne but une nouvelle gorgée.
« Le chef du culte m’a demandé de veiller sur toi, tu te souviens ? D’une certaine façon… j’ai l’impression qu’il s’attend à ce que je prenne ton parti. »
Le Démon ivrogne me regarda et me tendit sa coupe. Je bus l’alcool qu’il m’avait versé, puis lui en resservis à mon tour.
« Si tu comprends si bien… pourquoi faire comme si de rien n’était ? »
« Pourquoi, à ton avis ? Parce que je suis un ivrogne. »
Il avait beau dire qu’il n’y avait ni mon camp ni celui de Père, je le sentais clairement. Au fond de lui, le Démon ivrogne voulait être du côté de Père.
Quelque part dans les profondeurs de son cœur, il désirait gagner les faveurs de Père.
Père était la personne qu’il voulait le plus impressionner, celle dont il désirait le plus obtenir la reconnaissance.
J’ignorais d’où venait cette aspiration. Peut-être s’était-il longtemps mépris, persuadé que Père ne l’aimait pas. Ou peut-être y avait-il une tout autre raison.
« Jeune chef du Culte du Démon Céleste. »
Comme toute malice avait quitté le visage du Démon ivrogne, je lui répondis avec tout le respect dû à son rang.
« Oui, Démon ivrogne. »
« Assure-toi de convaincre les autres Suprêmes Démoniaques. »
« Je le ferai. »
Après m’être incliné respectueusement, j’ajoutai en criant :
« Comme si ça allait arriver ! Même toi, tu m’as abandonné. Qui pourrait bien prendre mon parti, alors ? »
« Désolé. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Il se souvenait d’une version de moi dont je me souviens à peine. »
« La prochaine fois que je serai chassé et que je reviendrai en rampant, je garderai ta maison pour la fin ! »
Je bougonnai ainsi et m’apprêtai à me lever quand le Démon ivrogne dit :
« Merci de m’avoir parlé franchement. »
Je le regardai droit dans les yeux et répondis calmement :
« Bien sûr. Tu es mon frère. »
À ces mots, le Démon ivrogne poussa un profond soupir de soulagement et sourit.
Oui, c’était là l’essentiel de notre relation, aujourd’hui. Je lui avais parlé franchement. Et lui aussi.
La franchise pouvait être une arme à double tranchant, qui blessait des deux côtés, mais nous savions mieux que quiconque manier les lames.
Et ainsi, même si mon frère choisissait le camp de Père, nous pouvions tout de même nous rapprocher.
« Qui est le prochain ? »
Quelqu’un qui connaissait peut-être — juste peut-être — les véritables intentions de Père.
Je descendis lentement de la Tour des Rêves d’Ivresse en serrant le poing.
« Je vais l’affronter de front. Je m’attaque à la falaise la plus haute et la plus escarpée. »