Chapitre 43
Épisode 43 : Plus vite que mes yeux noirs.
Le Démon de Sang fut surpris par son apparition. Je ne lui avais pas dit que l’Épéiste Suprême Ilhwa viendrait ici aujourd’hui.
« Bienvenue, Aînée. Veuillez vous asseoir ici. »
L’Épéiste Suprême Ilhwa se tenait là, elle aussi, le visage fermé, comme si elle ignorait que le Démon de Sang serait présent. Je m’adressai calmement à elle, qui semblait prête à repartir à tout moment.
« Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de maître Thomas. J’ai appris que, même quand on déteste quelqu’un, on lui souhaite au moins son anniversaire. »
L’Épéiste Suprême Ilhwa s’assit, comme si elle ne pouvait pas repartir après que j’en avais tant dit.
À son arrivée, l’atmosphère se refroidit.
« Pourquoi m’as-tu demandé de venir ? »
Plus tôt, quand il m’avait invité à boire dans une auberge, j’avais cru comprendre qu’il voulait boire seul avec moi.
« C’est un jour de fête, alors je vous ai invitée pour le célébrer avec moi. »
« La prochaine fois, appelle-moi quand tu seras seul. »
Alors qu’elle s’apprêtait à se lever, le Démon de Sang lâcha soudain :
« Qu’est-ce qui te déplaît tant ? »
Ce fut l’instant où son mécontentement, longtemps contenu, finit par éclater.
L’Épéiste Suprême Ilhwa se mit elle aussi en colère et lui lança :
« Pardon ? Qu’est-ce qui me déplaît ? Tu me poses vraiment la question, alors que tu sais très bien pourquoi ? »
L’épée de ses émotions fut dégainée plus vite que la sienne.
« Très bien, je te le demande parce que je ne le sais pas. Qu’est-ce qui te met donc autant en colère ? »
« Toi ! Toi ! »
« Moi, quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ? À l’époque… »
« Tais-toi ! Tais-toi ! »
Elle craignait que ce qui s’était passé entre eux ne soit révélé. Sa colère et sa nervosité étaient flagrantes.
« Tu es un imbécile égoïste. »
« Quoi ? »
Le Démon de Sang se leva brusquement à son tour.
« Tu vas brandir cette épée stupide qui te ressemble ? Vas-y, essaie donc. Ressors saoule et raconte tout ce que tu veux ! »
La grande épée immortelle trembla dans la main du Démon de Sang.
Je ne les arrêtai pas.
Je savais qu’ils ne se battraient pas, de toute façon.
Les Majeon étaient liés par une règle d’airain : ils ne se battaient jamais entre eux. Il y avait bien des disputes, des intrigues et toutes sortes de querelles intestines, mais jamais de combats à mort.
C’était un principe de survie respecté depuis des temps immémoriaux, et la principale raison pour laquelle les Huit Maîtres de la Loi existaient encore.
« Il reste encore un peu de temps avant minuit. Tenez bon jusque-là. »
L’Épéiste Suprême Ilhwa éleva alors la voix :
« Gongja ! Qu’est-ce que tu fabriques ? À quel point faut-il que tu me méprises pour me faire subir ça ? »
Son calme habituel, toujours empreint de politesse, venait de s’effondrer.
« Arrangez-vous. »
« Je ne peux pas. »
« Je vais vous dire pourquoi je vous ai fait venir, Aînée. Pour être honnête, j’ai besoin de vous. J’espérais donc que vous vous réconcilieriez aujourd’hui. Je ne comprends pas ce qui vous pousse à vous détester autant. »
L’Épéiste Suprême Ilhwa poussa un long soupir et tenta de retrouver son calme habituel.
« Si un verre avait suffi à nous réconcilier, nous ne serions pas restés en si mauvais termes jusqu’à aujourd’hui. »
« Alors, retrouvons-nous encore et encore jusqu’à ce que ce soit réglé. Insultons-nous, tirons-nous les cheveux. Continuons à nous voir et à nous disputer jusqu’à ce que ce soit réglé. »
« Lee Gongja est trop gourmand. Je l’ai dit clairement dès le premier jour : je ne peux pas m’allier à Thomas. »
« Alors, êtes-vous certaine de pouvoir faire de moi votre successeur sans aide ? »
« J’en suis certaine. »
« Je ne peux pas vous croire. Si vous étiez en mauvais termes à cause d’une affaire publique, je le saurais. Pourtant, personne dans notre école n’est au courant. C’est sans doute pour des raisons purement personnelles. Comment pourrais-je risquer ma vie en faisant confiance à une Aînée incapable de mettre ses sentiments de côté pour le bien commun ? »
Le visage de l’Épéiste Suprême Ilhwa se déforma. Elle s’apprêtait à répliquer, mais nous lança, à Thomas et à moi, un regard furieux avant de tourner les talons.
Après avoir vidé son verre, le Démon de Sang se leva.
« J’ai apprécié vos félicitations. Maudit sois-tu ! »
Boum !
Une fois encore, le Démon de Sang sortit après avoir brisé la table.
Je déposai l’argent pour la table sur celle d’à côté et lançai un sourire à Cho Chun-bae, qui se tenait devant la cuisine.
« Je devrais peut-être commencer par leur faire perdre l’habitude de tout frapper et de tout casser, non ? »
Cho Chun-bae sourit d’un air gêné et plaisanta :
« Ces temps-ci, on dirait qu’on gagnerait mieux sa vie en devenant menuisier. »
Je souris à mon tour, puis quittai l’auberge.
Je m’étais attendu à ce que leur rencontre se passe ainsi.
Il fallait continuer à les faire se retrouver. Faire remonter les émotions enfouies, les laisser s’affronter, s’insulter et se battre. Puis, en repensant à cette vieille rancœur qui les rongeait, ils finiraient par comprendre qu’elle n’était pas si grave.
Je pensais que c’était possible. Après tout, ils avaient déjà vécu bien des choses.
Leur réconciliation prendrait du temps, mais l’Épéiste Suprême Ilhwa, elle, n’attendit pas un seul jour.
* * *
Cette nuit-là, j’ouvris les yeux en plein sommeil.
La Technique de Défense du Cheonma m’avait réveillé. Sentant une présence au-dehors, je sortis de mon lit, ceignis mon Épée de Magie Noire et quittai ma chambre.
La personne qui m’avait réveillé se tenait au milieu de la cour.
Ce n’était autre que l’Épéiste Suprême Ilhwa.
« Je m’en doutais. Tu n’es pas un expert ordinaire. »
Elle semblait surprise que je me sois réveillé alors qu’elle avait dissimulé sa présence.
« Je ne dormais pas profondément. »
« Lee Gongja. »
« Oui, Aînée. »
Elle me tourna le dos.
« À cause de vous, Lee Gongja, le lac paisible se couvre de rides. »
Parlait-elle de notre école ? Ou de son propre cœur ?
« Je suis encore jeune. Je préfère une mer déchaînée à un lac tranquille. »
« Vous m’avez déjà dit cela, n’est-ce pas ? Vous méprisez ceux qui tentent de gagner gratuitement le cœur de leurs subordonnés avec des rêves, des idéaux et tout le reste. »
« Oui. »
« Moi aussi, il y a des gens que je méprise. »
« Quel genre de personnes ? »
« Celles qui parlent fort, mais dont les compétences ne suivent pas. »
« C’est le genre de personne que je suis ? »
« Nous n’avons qu’à vérifier. »
L’Épéiste Suprême Ilhwa me tourna le dos et dégaina lentement son épée. Elle avait une posture parfaite. Même en me tournant le dos, elle ne laissait paraître aucune faille.
Pourtant, je m’adressai froidement à elle.
« Il y a aussi un autre genre de personnes que je n’aime pas. »
« Lesquelles ? »
Elle posa la question sans se retourner.
« Les gens forts, mais sans égards. Je méprise ceux qui se servent de leur force pour imposer leur volonté dans leurs relations. Je déteste voir des gens blesser les autres par manque d’imagination. »
Une énergie démoniaque explosa autour de l’Épéiste Suprême Ilhwa.
« Tais-toi ! Je t’ai félicité, je t’ai dit que tu te débrouillais bien, et voilà que tu prends la grosse tête ! »
Elle se retourna vers moi. Une énergie magique glaciale jaillissait de ses yeux.
« Que ferez-vous si je gagne ? »
En la voyant venir à moi dès qu’un conflit éclatait, je compris que le seul moyen de faire d’elle une alliée était de lui imposer ma supériorité martiale.
Quand un seul déploiement de force était plus efficace que cent manœuvres politiques, ma relation avec Thomas pouvait attendre.
L’Épéiste Suprême Ilhwa eut un instant l’air déconcerté.
« Ai-je dit que je gagnerais ? »
« Oui. »
« Si Lee Gongja me vainc, je ferai tout ce qu’il voudra. Même s’il me faut mourir. »
Elle mettait sa vie en jeu. Elle était certaine de ne pas perdre.
« Très bien. »
« Et que ferez-vous si vous perdez, Lee Gongja ? »
« Je ferai aussi tout ce que vous voudrez, Aînée. »
« Ce que je veux est simple : que vous sortiez le billot de la vie de Lee Gongja. »
Sa confiance était naturelle, d’une certaine façon. Elle était convaincue d’être la deuxième experte martiale la plus puissante après son père.
« Vous ne voulez pas savoir ce que je veux ? »
« Pas du tout. C’est une réponse que vous n’entendrez jamais. »
Je dégainai lentement l’Épée de Magie Noire.
« Alors, aujourd’hui, je vais découvrir ce que je veux. »
Nos épées dégainées, nous nous observâmes en silence.
Je savais parfaitement à quelle vitesse se déplaçait un expert du niveau Majeon. Impossible de voir venir une attaque et de la parer. Si les instincts aiguisés par l’entraînement ne fonctionnaient pas correctement, on mourait.
C’était pareil pour mes hommes : incapables de bloquer mes attaques, ils mouraient. Mon épée leur était invisible.
Fouuuh.
Une rafale souffla de quelque part et fit onduler les cheveux de l’Épéiste Suprême Ilhwa.
Elle inclina légèrement la pointe de son épée suspendue. Cela suffit à changer l’élan du combat.
Je n’avais pas ressenti une telle tension depuis longtemps.
« Gongja, je ne vous tuerai pas, mais vous devrez faire attention. Vous pourriez subir des blessures internes. »
Si ce combat avait été un affrontement à mort contre un ennemi qu’il fallait tuer, je lui aurais tranché le souffle avant même de lui dire : « Vous devriez faire attention. » Ces mots témoignaient de l’orgueil de quelqu’un qui méprisait son adversaire. C’était là l’occasion de prendre l’initiative.
Bien sûr, puisque ce combat n’était pas à mort, nous avions le temps de parler tranquillement.
« Oui, je ferai attention. Mais mon épée est une Épée de Magie Noire. Elle risque d’endommager la vôtre. »
Elle ne tint aucun compte de mes inquiétudes et surenchérit :
« Je vous accorde trois coups d’avance, Lee Gongja. »
Autrefois, les Aînés accordaient trois coups d’avance aux plus jeunes. C’était la coutume, mais de nos jours, on ne trouvait plus d’Aînés prêts à faire cette concession. À cet égard, l’Épéiste Suprême Ilhwa était une romantique.
« J’accepte volontiers votre concession. Allons-y, jeune homme. »
Je ne fus pas présomptueux. Au contraire, je gardai une technique secrète.
Je comptais l’affronter sans utiliser le Pas du Dieu du Vent. Il fallait toujours garder une botte secrète. L’Épéiste Suprême Ilhwa devait faire de même.
Voici quelle était ma stratégie :
« Je vais en finir dans les trois secondes qui suivront le début du combat. »
Je sautai l’échange préliminaire et passai directement à l’exécution de cette escrime extraordinaire, parvenue à son plein accomplissement.
La première forme, la Forme de l’Éclair Céleste, entra en jeu.
Fchhh !
Je crus voir un trait de lumière trancher l’air à l’horizontale.
Tchaaang !
Les épées s’entrechoquèrent devant sa poitrine. Sa surprise se transmit par le choc de nos lames. La puissance de mon attaque dépassait sans doute ses attentes : la menace qu’elle sentit, comme face à un véritable ennemi, dut lui hérisser tous les poils du corps.
Une deuxième attaque s’enchaîna.
La Forme de la Métamorphose déploya un éblouissant éclat d’épée. Ma lame changea douze fois de trajectoire sous ses yeux, et l’Épéiste Suprême recula en détournant chaque attaque.
Mais, à la neuvième transformation, elle rompit sa promesse.
Fchhh !
Cling.
Son épée fondit vers ma poitrine. Je tordis le corps et déviai son attaque avec mon Épée de Magie Noire.
L’Épéiste Suprême Ilhwa avait renoncé à m’accorder trois coups d’avance et était passée à l’attaque. Elle n’avait pas le choix. La succession des transformations de la Forme de la Métamorphose ne pouvait être arrêtée par la seule défense ; celle-ci finit donc par céder la place à l’attaque.
« Ça… »
Elle était si contrariée qu’elle cherchait une excuse.
J’en étais à mon troisième coup. C’était l’occasion rêvée. J’avais même essayé de parler alors qu’elle était encore sous le choc.
La troisième forme, la Forme du Ciel Mystique (玄天式), fondit sur elle.
« Je t’aime tellement ! »
Clang !
Un cri retentit en même temps que le choc des épées. Des mots qui n’auraient jamais dû sortir de la bouche de l’Épéiste Suprême Ilhwa lui échappèrent :
« Pas au visage ! »
Puis le silence retomba.
Ma lame s’immobilisa devant le visage de l’Épéiste Suprême Ilhwa. En réalité, elle s’était arrêtée avant même qu’elle ne crie. Mon épée était plus rapide que ses yeux.
Son épée Ilhwa, quant à elle, flottait dans les airs, arrachée à sa main.
Nos regards se tournèrent ensemble vers l’épée Ilhwa. Elle tombait en décrivant une parabole noire. L’Épéiste Suprême Ilhwa espérait peut-être qu’elle ne toucherait jamais le sol.
Ploc.
L’épée Ilhwa se planta dans le sol. Sa poignée blanche tremblotante donnait l’impression qu’un drapeau blanc flottait au vent.
L’Épéiste Suprême Ilhwa contempla la scène, hébétée, puis tourna lentement les yeux vers moi. Elle n’en croyait pas ses yeux.
Je l’espérai sincèrement.
Que ses premiers mots soient une bordée d’injures.
Que la digue de solitude qu’elle avait bâtie si solidement se fissure. Qu’à travers cette brèche, je puisse entrevoir ses blessures…