Chapitre 216
Épisode 216 — As-tu peur de Soma Extrême ?
Le lendemain matin, une carriole quitta en secret le Culte du Démon Céleste.
Geommugeuk et le Roi Poison de la vallée du Mal Extrême s’y trouvaient.
Deux hommes les observaient de loin : Geom Woo, le Démon Céleste, et Sima Ming, le commandant en chef.
« Je dois renoncer à mon poste de commandant en chef. »
Geom Woo le regarda d’un air interrogateur. Sima Ming esquissa un sourire désabusé.
« Je n’aurais jamais imaginé que le Duc Lee ferait aboyer le Roi Poison dans la grande salle de banquet. Je savais qu’il était hors du commun, mais pas qu’il réussirait à faire plier le Roi Poison. »
Geom Woojin hocha la tête.
« Moi non plus. »
« Ce n’est pas la seule chose qui m’a surpris. Je ne pensais pas que le chef du culte le laisserait faire. »
« Qu’y puis-je ? J’ai donné ma parole. »
Sima Ming savait que Geom Woo était un homme qui ne revenait jamais sur ses promesses. Il aurait donc fallu couper court dès le départ, mais ils avaient laissé au Roi Poison la possibilité d’agir.
*Le chef du culte ne se serait-il pas attendu à ce que cela arrive ?*
Sima Ming se dit que c’était possible. Quant à Danse de l’Épée, il ne comprenait absolument pas ce que Geom Woo pouvait ressentir à son sujet.
« En attendant, veuillez communiquer toutes les informations au deuxième fils. »
« Bien sûr. Le Pavillon Tongcheongak vous apportera son soutien. »
« Préparez-vous à toute éventualité. »
Deux scénarios particulièrement graves pouvaient se produire. La mission réussirait, mais on découvrirait que le Démon Céleste était derrière la mort de Yayulhan ; ou bien Geommugeuk et les deux démons échoueraient à le tuer, ce qui le mettrait en danger.
Dans les deux cas, les conséquences seraient lourdes. L’Alliance des voies démoniaques ne pouvait pas déclarer la guerre au Culte du Démon Céleste, mais elle exigerait des réparations convenables. Si le culte refusait, elle pourrait finir par s’allier à l’Alliance du Murim. Les prestations de Danse de l’Épée, tout comme la mort ou les blessures graves de Maîtres de la Loi, représentaient des problèmes tout aussi sérieux.
Comment Geom Woo aurait-il pu l’ignorer ? Pourtant, il avait donné son accord.
*Espère-t-il que cet incident déstabilisera la situation dans le Murim ?*
Sima Ming savait que Geom Woo finirait un jour par dégainer son épée contre le Murim. Il lui vint soudain à l’esprit que Geom Woojin cherchait peut-être à déclencher les choses avec cet incident.
Quoi qu’il en soit, une chose était sûre : les Maîtres de la Loi n’étaient pas les seuls à avoir changé. Il ne pouvait rien affirmer au sujet du Cheonma, mais Geom Woojin, lui, avait indéniablement changé. Il lui avait suffi de voir cette carriole, qu’il n’aurait jamais laissée partir auparavant.
*J’espère que vous réussirez et que vous reviendrez sains et saufs.*
Le vent du changement soufflait non seulement au sein du Culte du Démon Céleste, mais aussi sur le monde des arts martiaux.
* * *
C’était Seo Dae-ryong qui conduisait la carriole.
La veille au soir, quand j’étais allé le voir pour lui annoncer que nous partirions ensemble le lendemain, il s’était aussitôt emporté.
« Je refuse ! Jusqu’où vas-tu m’entraîner dans des situations dangereuses, cette fois ? »
« Ce n’est rien. Tu n’auras qu’à conduire la carriole, et faire quelques courses ensuite. »
« C’est encore plus suspect ! Ça sent le danger à plein nez. »
« C’est l’odeur de l’aventure. Celle du progrès et des souvenirs. »
« Tout ça, ça sent le danger. Désolé, mais je ne viens pas ! Ma victoire au Tournoi du Petit Dragon a mis fin à mes aventures. Je ne t’ai pas dit que je passerais le reste de ma vie à m’en vanter ? »
« Je ne peux pas y arriver sans toi. »
« Il y a pourtant plein de démons dans notre école ! »
« Cette affaire engage mon destin, celui de notre école et celui du Murim. J’ai besoin de quelqu’un en qui je peux avoir confiance, quelqu’un qui gardera mon secret jusqu’à sa mort. Au moins, aucune femme mal intentionnée ne cherchera à te séduire. »
« Tu sais toujours où frapper. »
Ce fut cette dernière phrase qui le décida.
« Je vais m’occuper de cette affaire. »
Toute plaisanterie disparut alors du visage de Seo Dae-ryong.
« Dans ce cas, il faut y aller. »
Ce matin-là, Seo Dae-ryong était venu en carriole, bien décidé à châtier le responsable de cette affaire.
« Mais pourquoi prendre une carriole ? Vous allez tous les deux au Pas de la Lumière ? »
« Parce que nous ne sommes pas que deux à partir. »
« Hein ? »
Seo Dae-ryong jeta un coup d’œil à l’intérieur de la carriole et sursauta. Il m’entraîna à l’écart et chuchota :
« Pourquoi ces deux-là sont-ils dans la carriole ? »
« Parce que tu viens m’aider. »
« Tu ne m’avais pas dit que je conduirais la carriole où se trouveraient le Démon du Mal Extrême et le Roi Poison ! Allez, raconte-moi tout. Qui est notre ennemi ? »
« Yayulhan. »
Seo Dae-ryong cligna des yeux, puis demanda :
« Je ne connais qu’un seul Yayulhan… C’est bien lui ? Hé, pourquoi tu me sors une blague aussi extrême ? Dis-moi que ce n’est pas vrai. »
Au moment où il se retourna pour s’enfuir, je lui lançai :
« C’est toi qui devras le dire à cet enfant. Nous sommes venus venger sa famille. »
Seo Dae-ryong se retourna. Les épaules affaissées, il se dirigea vers le siège du cocher en marmonnant :
« Si tu me dis ça, je ne peux pas ne pas venir ! »
Je savais que Seo Dae-ryong plaisantait. Il avait peut-être peur, mais ce n’était pas le genre d’homme à se dérober pour si peu.
Il voudrait venger cet enfant et, plus que tout, il s’agissait d’un voyage qu’il entreprendrait avec moi. Lors de notre dernière séparation, il était devenu le disciple du Démon de Sang et le vainqueur du Tournoi du Petit Dragon.
Seo Dae-ryong était indispensable pour cette affaire. La carriole en était la preuve : si j’avais dû la conduire, le silence à l’intérieur, avec Soma le Mal Extrême et le Roi Poison, aurait été véritablement étouffant.
Soma le Mal Extrême et le Roi Poison n’avaient pas échangé un mot depuis les salutations qu’ils s’étaient adressées en montant à bord. Ils n’étaient pas vraiment amis.
C’était ce à quoi je m’attendais depuis le début. Et je n’avais pas cherché à les rapprocher délibérément. S’ils en avaient l’occasion, ils deviendraient amis ; sinon, ils repartiraient comme ils étaient venus.
« Nous avons reçu toutes les informations du Pavillon Tongcheon et comptons en recueillir davantage. »
Je ne l’avais pas dit aux deux hommes, mais Eunwol, sous la direction de Gowol, et le Culte du Vent Céleste recueillaient eux aussi activement des renseignements sur cette affaire. Ils avaient décidé de se joindre à nous sur place pour nous prêter main-forte.
« Nous allons d’abord chez Jisaeng, le Cochon Doré qui fabrique des légumes frais. Je vous expliquerai le plan une fois sur place. »
« Nous suivrons les souhaits de Lee Gongja. »
Le Roi Poison me jeta un regard à la réponse polie de Soma Extrême. Il semblait vouloir dire quelque chose, mais le Démon du Mal Extrême se trouvait juste à côté de lui et il se retint.
— Je n’ai qu’une question. Pourquoi Soma Extrême t’apprécie-t-il autant ?
— Et pourquoi m’envoyer un message au lieu de me le demander de vive voix ?
— Comment pourrais-je lui poser la question alors que je ne suis pas proche de lui ? Tu as découvert son point faible ? Pourquoi es-tu si gentil avec moi ?
— Si tu me parles sur ce ton, je ne te répondrai pas. Sois un homme et demande-lui directement !
Le Roi Poison tourna la tête vers la fenêtre.
Soma Extrême avait compris que le Roi Poison m’avait envoyé un message. Il me regarda. Je lui souris et hochai une fois la tête. Ce simple échange de regards me réchauffa le cœur. C’était vraiment étonnant.
Le Roi Poison posa une autre question, sans rapport avec Soma Extrême.
« Y aura-t-il d’autres hommes à notre arrivée ? »
« Ceux qui ne sont pas encore là nous attendront sur place. »
« Des hommes ? Le commandant Sima ? »
Le Roi Poison ignorait que Gowol et le chef du Culte du Vent Céleste étaient devenus mes hommes.
« Non. Moi aussi, j’ai des hommes. »
« Tu as déjà une armée ? »
« Si tu veux survivre dans cette jungle impitoyable qu’est le Murim, il te faut des hommes. Tout le monde a au moins un homme incapable de jouer au go, non ? »
Le Roi Poison prit un air perplexe. D’ordinaire, il m’aurait sûrement lancé une réplique cinglante, mais il semblait se retenir à cause du Démon du Mal Extrême. Il y avait donc aussi des avantages à les avoir tous les deux ensemble.
— Tu as peur de Soma ?
Je m’attendais à ce qu’il me dise de ne pas me moquer de lui.
— Et toi, tu n’as pas peur ? Rien que de voir son masque, j’en ai le cœur qui s’emballe.
Sa réponse me prit de court. Qui aurait cru que le Roi Poison aurait si peur de Soma le Mal Extrême ?
— En ce moment, Soma tremble sûrement en voyant la bourse à poison du Roi Poison.
— Pas du tout. Cet homme n’a pas peur de la mort.
Je n’aurais jamais cru que Soma Extrême le jugeait ainsi.
— Et le Roi Poison, alors ?
— Lui, il a peur de mourir. N’est-ce pas lui qui a tellement peur qu’il ne sort même pas de la Forêt des Mille Poison ?
Avait-il peur de mourir, ou de tuer ?
Au lieu de lui poser la question qui me brûlait les lèvres, j’en adressai une autre au Roi Poison.
« Qu’est-ce que ça te fait de quitter l’école après si longtemps ? »
Le Roi Poison tourna les yeux vers le paysage qui défilait au-dehors.
« Qu’est-ce que ça me fait ? J’en ai eu assez, un jour, de parcourir le continent. »
« Roi Poison ? »
« Tu crois que j’ai obtenu le titre de Roi Poison en restant dans la Forêt des Mille Poison ? Quand j’étais jeune, j’ai parcouru toute la région centrale à la recherche de poisons. »
Pourquoi était-il donc resté dans la Forêt des Mille Poison ?
Je ne posai pas la question. Je le découvrirais naturellement le jour où il se confierait à moi. Je voulais attendre qu’il me raconte comment il était devenu invulnérable à tous les poisons.
C’est alors que…
La carriole s’arrêta brusquement, tandis qu’un cheval poussait un hennissement paniqué.
Des gens ordinaires auraient été projetés en avant et seraient tombés. Mais les Maîtres de la Loi étaient des Maîtres de la Loi : les deux hommes restèrent calmement assis.
Depuis le siège du cocher, Seo Dae-ryong lança, pressé :
« Désolé ! Un cerf a surgi brusquement des buissons au bord de la route. »
« Puisque nous nous sommes arrêtés, profitons-en pour faire une pause. Le cheval a dû avoir peur, lui aussi. »
Je descendis de la carriole avec les deux Maîtres de la Loi.
Seo Dae-ryong s’inclina devant eux et renouvela ses excuses.
L’homme qu’il craignait le plus, le Démon du Mal Extrême, avait failli être projeté sur le siège avant et le percuter. Et s’il s’était cassé quelque chose dans le choc ? À cette idée, Seo Dae-ryong pâlit.
Pour dissiper la tension, je présentai officiellement Seo Dae-ryong.
« C’est le premier disciple de maître Thomas. En ce moment, il apprend les arts martiaux démoniaques auprès des Anciens. »
Soma le Mal Extrême n’eut pas l’air surpris, sans doute parce qu’il le savait déjà. Le Roi Poison, lui, parut étonné.
« Le disciple de Thomas ? »
Apparemment, il était surpris que ce petit homme trapu soit le futur Démon de Sang.
Je renforçai encore la position de Seo Dae-ryong.
« C’est aussi mon bras droit. »
Le Roi Poison tourna les yeux vers moi, comme pour demander : *Même ton bras droit ?* Je soutins son regard et parlai avec conviction.
« Je suis vraiment rassuré de l’avoir à mes côtés. »
Le Roi Poison reporta son regard sur Seo Dae-ryong. Celui-ci, bien sûr, se sentit cent fois plus accablé.
« Vous me flattez. »
Seo Dae-ryong baissa respectueusement la tête. Au même instant, un message mental me parvint.
— Non ! Je vous en prie, ne me laissez pas me faire remarquer par les Maîtres de la Loi ! Faites comme si je n’existais pas !
Quand Seo Dae-ryong releva la tête, je souris et repris :
« Il a aussi remporté le Tournoi du Petit Dragon, face aux meilleurs combattants des factions orthodoxes. »
Je veillai à aller jusqu’au bout, malgré les regards que Seo Dae-ryong me lançait pour me supplier d’arrêter.
« Vous vous reverrez un jour, lors du rassemblement des Maîtres de la Loi. »
Seo Dae-ryong, qui avait renoncé à tout espoir, leva les yeux au ciel d’un air libéré et sourit. J’avais déjà taquiné tout le monde ; il était temps de repartir.
« Allons-y. »
Nous remontâmes dans la carriole.
Seo Dae-ryong, qui la conduisait avec entrain un instant plus tôt, avança désormais avec la prudence d’un cocher débutant. Il craignait qu’elle ne s’arrête brusquement une nouvelle fois.
Je lançai à voix haute au cocher :
« Si tu roules aussi lentement, je vais devoir te remplacer. Tu veux venir ici ? »
L’instant d’après, la carriole partit à toute allure.
* * *
La carriole poursuivit sa route sans relâche.
Pour ne pas laisser de traces, nous évitions de nous arrêter dans les villages et campions à l’écart. Quand mes provisions de nourriture et d’alcool furent épuisées, je partis chasser, préparai moi-même le repas et le servis aux Maîtres de la Loi.
Le Roi des Chiens goûta pour la première fois à ma cuisine et s’exclama, impressionné, que j’étais doué en tout.
Nous reprîmes donc la route et arrivâmes dans la région où se trouvait Jisaeng, le Cochon Doré.
Gowol et le chef de l’Église du Vent Céleste nous accueillirent dans la planque.
En les voyant tous les deux, le Roi Poison me demanda :
— Pourquoi le chef du Culte du Vent Céleste est-il ici ?
— Il entretient une relation particulière avec mes hommes.
— J’avais entendu dire que le chef du Culte du Vent Céleste avait quitté ses fonctions, mais c’était à cause de toi.
— Bon, mais pourquoi continues-tu à m’envoyer des messages ? Parle franchement. Chef du Culte du Vent Céleste, que fais-tu ici ? Pourquoi le Roi Poison a-t-il si peur ?
— Tu crois que je fais ça parce que j’ai peur ? C’est juste que je ne suis pas à l’aise.
— Ça ne te dérange pas de me parler ainsi devant tout le monde ? Tu peux au moins te montrer franc avec moi.
— C’est parce que c’est nécessaire. Je ne suis pas à l’aise devant tous ces gens.
J’eus malgré tout l’impression que ma relation avec le Roi Poison avait évolué. Il me parlait franchement de ce qu’il ressentait.
Après avoir laissé les deux Maîtres de la Loi se reposer chacun dans une chambre, je m’assis à part avec Gowol.
« C’est incroyable. Tu arrives même à toucher le cœur du Roi Poison. »
« Ce qui les pousse à agir tient davantage à l’affection ou à la curiosité qu’ils éprouvent pour moi qu’à leur loyauté. »
« Je crois que cette bienveillance peut être plus puissante que la loyauté. »
« Ce serait bien. »
Je sentais que ma relation avec les Maîtres de la Loi ne faisait que commencer.
Il était difficile de devenir vraiment proche de quelqu’un. Mais le plus dur, c’était de faire durer cette proximité. Une fois dissipés la nouveauté et l’intérêt qu’inspiraient les nouvelles rencontres, l’ennui et la déception ne manquaient pas de s’installer. Il me restait encore beaucoup de chemin à parcourir avec les Maîtres de la Loi.
« Cette affaire exige plus de prudence que n’importe quelle autre. »
Il en connaissait mieux que personne la gravité.
« En réalité, vu les capacités de Confucius et des Maîtres de la Loi, neutraliser un groupe de subordonnés ne sera pas difficile. Le problème, c’est de ne laisser aucune trace de notre école dans leur mort et de ne pas éveiller les soupçons de Yayulhan. »
Gowol semblait avoir déjà longuement réfléchi à la question.
« Je suivrai ton plan. »
Je ne disais pas ça pour lui faire plaisir : j’avais bien l’intention de suivre ses recommandations à la lettre. Comment former un bon stratège ? C’est simple : on suit son plan et on le mène à bien. Plus il aura confiance en lui, meilleur sera le plan suivant. Je n’aurai qu’à m’adapter quand les choses ne se dérouleront pas comme prévu.
« Notre première cible, Jisaeng, cherche à fabriquer un nouveau légume frais. Nous avons récemment trouvé quelqu’un pour s’en charger. »
C’était pour cela qu’il était inutile de punir les subalternes. Pour faire disparaître les légumes frais, il fallait éliminer ceux qui en tiraient profit.
Gowol déclara d’un air entendu, comme s’il avait déjà tout prévu :
« On dit que celui qui poursuit le cerf ne voit pas la montagne. Au bout du compte, c’est sa propre avidité qui causera sa perte. »
Je devinai son plan et souris.
« Je crois qu’il faut faire comprendre à ceux qui aiment les immortels qu’il y en a aussi de mauvais parmi eux. »