Chapitre 213
Épisode 213 : Parce qu’ils sont à nous.
« Si ce n’était pas vraiment urgent, je ne serais pas venu jusqu’ici. »
Je m’adressai précipitamment au Roi Poison.
Le Roi Dok demanda lui aussi à Sang-seon d’aller chercher Seo Dae-ryong sans tarder, car c’était la première fois qu’un de ses subordonnés venait lui rendre visite.
Peu après, un bateau marchand amena Seo Dae-ryong.
« Monsieur, vous devriez vous dépêcher d’y aller. »
« Que se passe-t-il, enquêteur Seo ? »
« Un grave incident s’est produit à Magachon. Un soldat qui buvait s’est soudain mis à brandir son épée et a tué ou blessé des dizaines de personnes. »
Surpris, je m’exclamai :
« Où ça ? »
« À Yanghwaru. »
Yanghwaru était l’un des nombreux lieux de pèlerinage de Magachon.
« Ils se sont battus après avoir bu ? »
« Non. On raconte que l’homme qui a massacré ces gens s’est soudain mis à saigner des yeux et du nez, puis qu’il a perdu la raison. Comme il était très doué en arts martiaux, les dégâts ont été considérables. »
En entendant ces mots, je me rappelai un incident survenu avant ma régression.
Je pris aussitôt congé du Roi Poison.
« Roi Poison, je vais devoir vous laisser pour aujourd’hui. »
Je quittai les lieux en toute hâte avec Seo Dae-ryong.
À notre arrivée à Yanghwaru, à Magachon, les agents de l’ordre bouclaient les alentours. Une forte odeur de sang nous saisit avant même que nous entrions.
Parmi les badauds rassemblés, un garçon attira mon attention. Âgé d’une douzaine d’années, il criait aux agents de l’ordre :
« J’ai une mère et un petit frère ! Allez voir, je vous en prie. Ils travaillent dans la cuisine ! Maman ! Sooya ! »
Je laissai l’enfant derrière moi et entrai avec Seo Dae-ryong.
À l’intérieur, le sol était couvert de sang. Des cadavres gisaient partout tandis que les agents de l’ordre vérifiaient s’il y avait des survivants.
« Les dégâts sont plus importants parce que tout le monde était ivre. »
Les morts n’étaient pas tous des guerriers. Des courtisanes et des cuisiniers avaient également péri.
Dans un coin de la cuisine, une femme d’âge mûr gisait morte, serrant une petite fille dans ses bras. L’enfant ressemblait trait pour trait au garçon qui criait dehors.
Je baissai les yeux vers les corps de la mère et de sa fille, puis poussai un soupir. Cette enfant devait courir partout pour aider sa mère en cuisine.
À côté de moi, Seo Dae-ryong ne put soutenir cette vue et détourna la tête.
« Où est-il ? »
« Au troisième étage. »
Je repris ma route. Des scènes atroces s’étalaient tout le long du chemin.
Le jeune homme gisait mort, adossé au mur, au bout du couloir du troisième étage. Il devait avoir une trentaine d’années. Le sang qui avait coulé de ses yeux et de son nez lui avait séché sur le menton. Il était mort les yeux clos, mais le blanc de ses yeux était teinté de rouge comme du sang.
Seo Dae-ryong me suivit et prit la parole d’une voix tremblante.
« Je n’ai jamais vu un spectacle aussi horrible. »
Moi, je savais. Je savais ce qui avait causé cet incident.
Le Gwangpok !
Le Gwangpok était un stimulant qui augmentait temporairement l’endurance de celui qui l’absorbait.
Selon la dose, cet amplificateur de puissance interne pouvait accroître temporairement la force intérieure, pour une durée allant d’une demi-heure à une journée. En général, le gain durait de deux heures à une journée. Bien sûr, la force revenait ensuite à son niveau initial.
Si le Gwangpok était devenu si populaire, c’était parce que le gain de puissance qu’il procurait était bien plus important. Il pouvait augmenter la force de trente, voire cinquante pour cent.
Mais ses effets secondaires étaient aussi désastreux que ses bénéfices étaient appréciables. Nous en avions la preuve sous les yeux.
Ceux qui vendaient le Gwangpok étaient l’Alliance des voies démoniaques. Ils vendaient aussi la Pluie noire, un poison qui détruisait le qi, dont j’avais été victime lors d’un tournoi dans ma vie précédente. Le Gwangpok et la Pluie noire étaient les deux principaux produits de l’Alliance des voies démoniaques.
« Qui est cet homme ? »
« C’est l’un des épéistes démoniaques de la Maison de l’Épée céleste du Nord. On dit qu’il n’a jamais causé le moindre problème. Il a même été promu l’année dernière. »
C’était peut-être justement là le problème. Il avait dû prendre du Gwangpok en secret pour obtenir cette promotion.
« Envoyez le corps au Médecin Démoniaque, tout de suite. Et occupez-vous du reste ici. »
« Monsieur… Je ne sais pas pourquoi c’est arrivé, mais je veux vraiment découvrir la vérité. »
Le regard que Seo Dae-ryong posait sur moi était le même que celui qu’il avait eu lorsque je l’avais rencontré pour la première fois, alors qu’il était enquêteur au Pavillon Hwangcheongak. C’était le regard d’un homme qui voulait à tout prix découvrir la vérité sur la mort de son aîné.
Je le regardai et hochai une fois la tête.
« Occupe-toi de l’enfant qui était dehors tout à l’heure. »
Seo Dae-ryong hocha vivement la tête à son tour.
* * *
J’observai le médecin procéder à l’autopsie.
Après avoir examiné le corps, il avança une hypothèse sur la cause du décès.
« On dirait qu’il a pris un puissant amplificateur de force intérieure. Son dantian était fortement gonflé et endommagé. Il a probablement perdu la raison à cause des effets secondaires, puis s’est mis à poignarder tout le monde. »
Le médecin avait correctement identifié l’état du corps.
« À vrai dire, ce n’est pas la première fois que je vois un cadavre dans cet état. À la fin de l’année dernière, on m’en a apporté un qui présentait les mêmes symptômes. À l’époque, l’homme avait ravagé les lieux à lui seul avant de mourir. Cette fois, il a provoqué un véritable désastre. »
Le Gwangpok n’avait pas encore gagné l’ensemble du monde des arts martiaux. Les effets secondaires, faciles à négliger au début, étaient devenus un grave problème à mesure que le nombre d’utilisateurs augmentait.
« Il devait avoir perdu la raison lorsqu’il a commis ce carnage. Quelle avidité l’a donc poussé à s’entraîner et à vouloir accroître sa puissance ? »
Il réprimanda le cadavre comme s’il pouvait l’entendre, puis se retourna. C’était l’une des raisons pour lesquelles le Gwangpok continuait de se répandre. Il aurait suffi de ne pas en prendre. Comme la responsabilité retombait d’abord sur celui qui avait consommé le produit, l’Alliance des voies démoniaques profitait de la situation pour s’enrichir.
Le médecin recouvrit le corps d’un drap blanc, puis se lava les mains ensanglantées. Ma Yi aussi était accablé par la nouvelle de la mort de tant d’innocents.
Comme pour changer d’atmosphère, Ma Yi me demanda :
« Alors, comment ça s’est passé avec le Roi Poison ? »
« Depuis ce jour-là, nous nous voyons tous les jours. »
Ma Yi s’étonna.
« Tous les jours ? Vraiment ? »
« J’apprends un métier dans la Forêt des Mille Poison. »
« Je vois. Tu es différent des autres. Alors, après l’avoir fréquenté, qu’est-ce que tu penses du Roi Poison ? »
« C’est quelqu’un de plus joyeux que je ne le pensais. »
Ma Yi hocha la tête. Il avait dû percevoir, lui aussi, cette facette enjouée.
« Je ne m’en suis rendu compte qu’après un certain temps, mais toi, tu l’avais déjà compris. »
« Ces temps-ci, nous sommes ensemble presque toute la journée. »
« Tu veux vraiment remporter ton pari avec le chef du Culte du Démon Céleste à ce point ? »
Je baissai les yeux vers le corps recouvert du drap et répondis à voix basse :
« J’ai encore plus de raisons de gagner, maintenant. »
* * *
Mon père et Sima Ming, le stratège en chef, m’attendaient au Palais du Démon Céleste.
Je traversai à grands pas le chemin ensanglanté et leur fis mon rapport.
« Le médecin a établi que l’incident était dû aux effets secondaires de l’amplificateur de force intérieure. »
Mon rapport ne les surprit pas le moins du monde. Ils connaissaient donc déjà les effets secondaires et leurs symptômes.
« Vous le saviez déjà, n’est-ce pas ? »
Sima Ming répondit à ma question.
« Plusieurs incidents, graves ou mineurs, ont été signalés dans les Plaines centrales. »
« C’est l’œuvre de la Ligue des Apôtres, pas vrai ? »
« Comment l’avez-vous deviné ? »
« Lors du dernier Tournoi des nouveaux démons, j’ai été attaqué avec un poison qui détruit le qi. En enquêtant, j’ai découvert qu’il s’agissait de la Pluie noire, un poison fabriqué par l’Alliance des voies démoniaques. Je me suis dit que cet incident aussi était de leur fait. »
« Le Gwangpok est un amplificateur de force intérieure vendu par la Ligue des Apôtres. »
Comme je m’y attendais, Sima Ming connaissait le Gwangpok.
Je lui posai une autre question.
« Qui est responsable de la fabrication du Gwangpok au sein de la Ligue des Apôtres ? Vous le savez, général ? »
Sima Ming jeta un regard à mon père. Celui-ci me contempla un instant, puis hocha la tête.
Sima Ming révéla alors son identité.
« C’est Ae-cha. »
Je savais très bien de qui il parlait.
« C’est le Serpent Noir. »
« Exact. »
Elle était l’une des quatre subordonnées de Yayulhan. Jisaeng, qui avait fondé Shinseonchae, portait un tatouage de Cochon Doré, tandis qu’Ae-cha avait juré fidélité en se faisant tatouer un serpent noir.
C’était l’occasion de parler.
Comme vous le voyez, Yayulhan commet toutes sortes d’atrocités. C’est un véritable monstre.
Mais je n’en fis rien. Quoi qu’il en soit, si je ne remportais pas le pari en persuadant le Roi Poison de se présenter devant mon père, le Serpent Noir était aussi une affaire que je ne pouvais pas encore régler.
Je gardai le silence un moment. Par ce silence, j’exprimai ma colère et affermis ma volonté.
« Le quartier général nous transmettra un rapport détaillé sur l’incident. Je vous ferai un autre compte rendu dès que nous en saurons davantage. »
Je suivis le chemin ensanglanté et quittai le Palais du Démon Céleste.
C’était sans doute la première fois que je rencontrais ces deux hommes et repartais sans plaisanter une seule fois. Ainsi, j’ajoutai en silence la colère suscitée par le Gwangpok à celle que m’inspirait Shinseonchae.
Mon père et Sima Ming me regardèrent partir sans un mot.
Je gardai à l’esprit la leçon que mon père m’avait enseignée cette fois-ci.
Aux yeux de quelqu’un, mon monde aussi était un monde clos.
Oui, je l’admettais. Établir une nouvelle puissance démoniaque et éliminer le mal absolu demeuraient des tâches propres à mon monde.
* * *
Cette nuit-là, je me tins seul devant la falaise de Kwonma.
Comme Kwonma l’avait fait, je levai les yeux vers la falaise.
Je serrai le poing et y insufflai mon énergie.
Fouuu !
J’entendis l’air tourbillonner autour de mon poing et les nuages d’orage s’amasser.
Fff !
Je m’apprêtai à frapper la falaise, mais m’arrêtai au tout dernier instant.
Je savais que je ne pourrais pas encore la détruire. Ce serait la seule fois de ma vie où je frapperais vraiment cette falaise.
À ce moment-là, une voix familière retentit derrière moi.
« Si tu la frappes avec ta petite main, tu vas te faire mal. »
Je souris et me retournai.
Un homme avançait vers moi.
« Maître ! »
J’étais heureux de le revoir après tout ce temps. Après avoir contemplé le visage rayonnant du Roi Poison, je découvris celui, effrayant, de mon maître et sa carrure imposante : j’étais bien au Culte du Démon Céleste.
Le regard de Kwonma se posa sur mon poing serré.
Il lut ma colère et prit calmement la parole.
« Disciple. »
« Oui, maître. »
« Quand tu es vraiment en colère, ouvre le poing comme ça. »
Il tendit devant moi sa grande paume, plus grande que mon visage.
« Et ensuite ! »
Clap !
Kwonma frappa dans ses mains avec force.
« Frappe une fois dans tes mains, puis serre de nouveau le poing. Il fera encore plus mal. »
« Tu n’auras même pas besoin de le serrer à nouveau. Si un ennemi se trouve entre tes mains quand tu frappes dans tes paumes, il aura l’impression de recevoir un coup de poing. »
Kwonma, et nul autre, me conseillait d’ouvrir le poing. J’inscrivis cette leçon, profonde et sublime, dans mon cœur.
Et moi qui n’avais pas osé trembler devant mon père et Sima Ming, je me tournai vers Kwonma.
« Quand vous vous teniez ici, maître, je pensais que vous n’aviez qu’une idée en tête : faire s’effondrer la falaise. »
« Et alors ? »
« Vous veniez toujours vous planter ici chaque fois que vous étiez en colère, pas vrai ? »
Incapable de le nier, Kwonma rit.
Je le saluai, puis m’éloignai. Je marchai les poings grands ouverts.
* * *
Le lendemain, je me rendis comme d’habitude à la Forêt des Mille Poison.
Le Roi Poison se promenait dans les bois près de chez lui, un panier de cueillette à la main.
« Je voulais vous parler de l’incident d’hier… »
À ce moment-là, le Roi Poison prononça des mots qui me surprirent.
« C’était du Gwangpok, n’est-ce pas ? »
Il avait entendu parler des effets secondaires la veille et savait que l’incident était dû au Gwangpok.
« Vous le saviez ? »
« Bien sûr. Comme tu le sais, le Fils du Poison parcourt les Plaines centrales à la recherche de plantes et de substances toxiques. Les membres de l’Alliance des voies démoniaques vont eux aussi chercher des herbes pour fabriquer leurs remèdes. Nous sommes donc les mieux placés pour connaître leurs déplacements. »
Le Roi Poison fronça légèrement les sourcils.
« Nous les avions même avertis. Nous leur avions dit de ne pas fabriquer ce genre de drogue. »
« Vous savez qui la fabrique ? »
« Oui. Un idiot du nom de Jindokgeosa. »
Jindokgeosa. C’était un expert en poisons réputé parmi les factions orthodoxes. Le Roi Poison fit une grimace, comme s’il ne voulait même pas penser à lui.
« Même ceux qui utilisent du poison s’interdisent ce genre de pratique, mais ce gamin joue vraiment les petits criminels de bas étage. »
« À cause de ses combines minables, des innocents sont morts. Une femme est morte en tenant son enfant dans ses bras. Ce fait ne figurera même pas dans le rapport de notre culte. Combien de morts en tout ! La mort de la mère et de sa fille sera enterrée dans une seule ligne de ce rapport. Si elles deviennent des esprits vengeurs et observent ce monde, l’enfant demandera à sa mère : “Pourquoi personne ne se soucie de notre mort ?” »
Le Roi Poison fixait les insectes venimeux sur l’arbre, comme s’il m’écoutait. Je n’étais plus en colère. Il vivait dans son monde, tout comme je vivais dans le mien.
« Comment s’appelle cet insecte venimeux ? »
Je l’interrogeai sur son monde, et il me répondit sur le mien.
« À quoi bon les venger ? »
« Je me souviens que c’est un ingrédient du poison Tuer-Vert, mais son nom m’échappe. »
« C’est de l’hypocrisie. La satisfaction personnelle qu’on ressent en aidant quelqu’un. »
Nous ne nous écoutions pas. Chacun ne parlait que de ce qui l’intéressait.
« Mais comment s’appelait-il, déjà ? Impossible de m’en souvenir. »
« Un mort est un mort. Rien de plus. »
Le Roi Poison me regarda, et je le regardai à mon tour. Nous nous observâmes en silence. Depuis notre rencontre, il ne m’avait jamais fixé aussi longtemps.
Puis nous retournâmes chacun dans notre monde.
« Elle s’appelait Sue. C’est le nom de la petite fille morte dans les bras de sa mère. »
« Cet insecte s’appelle Baekjeomchung (白點蟲). Ce n’est pas un ingrédient du poison Tuer-Vert, mais du parfum des cinq poisons. »
Le Roi Poison me posa une question avec le regard le plus sérieux qu’il m’eût adressé depuis notre rencontre.
« Dis-moi. Pourquoi fais-tu vraiment tout ça ? »
« Quand je le dis, tout le monde me donne raison. On me demande si je suis un exalté de la justice, un voleur qui joue les justiciers. Dans ces moments-là, je me pose des questions, comme un enfant habité par un esprit vengeur. Des femmes sans défense meurent, des enfants meurent, des jeunes meurent. On est un culte démoniaque, alors on n’a pas à s’en soucier ? Si les factions orthodoxes pensent ainsi, alors, nous, qu’est-ce qu’on devrait penser ? »
Le Roi Poison ne répondit pas.
Je ne le pressai pas davantage. Je frappai dans mes mains et lançai d’un ton enjoué :
« Allons-y. On a plein d’insectes venimeux à attraper aujourd’hui, pas vrai ? »
Mais il ne bougea pas. Au lieu de cela, il s’effondra sur place.
Je n’eus d’autre choix que de m’asseoir à côté de lui.
Le Roi Poison suivit du regard les fourmis venimeuses qui passaient sous ses pieds. Assis près de lui, je dis ce que j’avais à dire, qu’il m’écoute ou non.
« La petite morte avait un grand frère. Il criait dehors, devant les ruines couvertes de sang, pour savoir si sa mère et son petit frère étaient sains et saufs. Je veux lui dire que je suis revenu après avoir tué tous ceux qui ont tué sa famille. À l’origine, ils n’étaient pas capables de tuer qui que ce soit, mais nous, nous avons pu les tuer parce que nous sommes des démons. »
Le Roi Poison continua de regarder les fourmis et dit :
« Tu ne comprends vraiment rien. »
« Ne me soutiens surtout pas. À bien y réfléchir, ce genre d’homme ferait un bon prochain Démon Céleste. »
« Même si je devais mourir, je ne te soutiendrais pas. »
Mais celui qui ne comprenait vraiment rien, c’était le Roi Poison. Car il ajouta :
« Je dois aboyer cinq fois ? »