Chapitre 11
Traductions WeTried
Traducteur/éditeur : Asakusa
Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>
◈ Guide de survie d’un guerrier errant ◈
Chapitre 11 : Ce que signifie vivre en vagabond (3)
──────
C’était bien un vagabond, en effet. Ce que Gyu Pae voulait savoir, c’était quelle école lui avait enseigné les arts martiaux.
Une escrime rapide, fondée sur des bases solides. Gyu Pae avait naturellement supposé qu’un garçon de son niveau avait reçu une formation officielle.
« Une secte de campagne l’aurait-elle chassé ? »
« Je suis Gyu Pae, chef adjoint du Gang du Serpent de Sang, connu sous le nom de Sabre traqueur d’âmes. »
Gyu Pae plissa les yeux et essuya du dos de sa main rugueuse le sang qui coulait sous son menton.
Il y avait longtemps qu’il n’avait plus senti son propre sang. Il avait atteint le sommet du deuxième ordre.
L’épée rapide du garçon avait clairement laissé filtrer une faible trace d’énergie interne.
Le garçon ne s’était donc pas jeté sur lui par simple imprudence.
« Me forcer à utiliser ça contre un gamin à peine digne du deuxième ordre… Prends ça pour un honneur. »
« Du deuxième ordre ? »
Cheon Hwi sourit intérieurement à ces mots. Gyu Pae l’avait pris pour un artiste martial de deuxième ordre.
Au cours de sa vie, Gyu Pae avait tranché la gorge d’innombrables vagabonds, mais Cheon Hwi avait quelque chose de différent. Il lui rappelait la sensation glaciale qu’il éprouvait face à quelqu’un élevé pour devenir assassin.
Le champ de roseaux n’était déjà plus qu’un amas de débris. Des tiges coupées jonchaient la boue, tandis que les odeurs de sang et d’herbes médicinales piquaient les narines de Gyu Pae. Au loin, un vagabond de rang C s’effondra en crachant du sang, et des membres du Gang du Serpent de Sang s’affairaient à retirer les caisses d’herbes posées près de la charrette.
Gyu Pae leva lentement le Sabre aux Neuf Anneaux.
Chrrring.
Neuf anneaux de métal résonnèrent le long du dos de la lame.
« Je ne voulais pas dégainer. »
Le Sabre des Trois Anneaux traqueur d’âmes.
C’était la technique emblématique qui avait permis à Gyu Pae, chef adjoint du Gang du Serpent de Sang, d’atteindre le sommet du deuxième ordre.
La silhouette massive de Gyu Pae chargea, écrasant les roseaux sous ses pas. Le cliquetis des anneaux enfla soudain en un grondement de tonnerre qui fit trembler le sol.
Le son assourdissant se répandit comme s’il formait une formation de combat.
Les oreilles de Cheon Hwi se mirent à bourdonner et sa vision se brouilla. Il força les yeux à rester ouverts et tenta de pointer son épée vers la trajectoire du sabre qui arrivait, quand…
Chrrring !
Les anneaux du sabre en approche vibrèrent. Des bourrasques tranchantes jaillirent de toutes parts.
Devant. À gauche. À droite.
Trois sabres immenses fondirent sur lui à la fois, chacun visant sa vie.
Se fiant à son instinct, Cheon Hwi pivota vers la droite, là où l’énergie lui semblait la plus puissante, et lança son épée.
Ce fut une erreur fatale.
Ce qui fendit l’air n’était qu’une feinte vide.
La véritable lame, chargée de tout le poids de Gyu Pae, s’engouffra dans l’angle mort de Cheon Hwi et lui mordit la nuque.
Pak !
La vision de Cheon Hwi tourbillonna vers le ciel, accompagnée d’une gerbe de sang rouge.
Même au milieu de l’agonie, alors que ses entrailles semblaient se tordre, ses yeux suivirent le dernier mouvement de Gyu Pae, qui retirait son sabre.
Boum.
Juste avant que sa tête tranchée ne tombe dans la boue, Cheon Hwi croisa le regard de Gyu Pae. Depuis les airs, il le fixait avec un sourire grotesque.
Un frisson le parcourut.
Un froid glacial remonta le dos de l’expert du deuxième ordre.
Même dans la mort, Cheon Hwi le fixait, les yeux grands ouverts, sans ciller une seule fois.
« Si ce salaud m’avait affronté un an plus tard, c’est ma tête qui aurait roulé aujourd’hui. »
Quelques morts plus tôt, Gyu Pae avait regardé Cheon Hwi charger et lui avait lancé qu’il avait dix ans d’avance sur lui.
Et pourtant, Cheon Hwi était devenu quelqu’un que Gyu Pae n’aurait peut-être pas pu vaincre s’ils s’étaient rencontrés un an plus tard.
La vision de Cheon Hwi s’assombrit peu à peu.
Il avait enduré cette maudite douleur un nombre incalculable de fois, mais il ne parvenait jamais à s’y habituer.
[Retour en un quart d’heure activé.]
Gling. Gling.
Au milieu de la vallée, le son d’une cloche de vache résonna dans l’air.
Cheon Hwi agrippa la poignée de son épée et laissa échapper un souffle rauque.
« Kh… »
La douleur fantôme de sa nuque tranchée le parcourut comme si elle allait le réduire en cendres, mais il finit bientôt par s’y habituer. Cheon Hwi se rappela l’une de ces célèbres maximes qu’on aurait pu voir affichées sur le mur des toilettes publiques.
Tout ce qui ne me tue pas ne fait que me rendre plus fort.
« À l’attaque ! »
Au milieu du chaos, tandis que les assassins déferlaient sur le champ de roseaux, Cheon Hwi traversa de nouveau la boue, le sang giclant autour de lui, et barra la route à Gyu Pae.
« Même en enfer, considère ça comme un honneur. »
Les paroles arrogantes de Gyu Pae se répétèrent sans faute.
Il y avait eu quelques variantes, mais Cheon Hwi commençait à se lasser d’entendre cette réplique, elle aussi.
Le Sabre aux Neuf Anneaux fendit de nouveau l’air, déchaînant les mouvements meurtriers du Sabre des Trois Anneaux traqueur d’âmes.
Chrrring !
Le tintement des anneaux creusa une brèche dans ses sens et le sabre se dédoubla en trois trajectoires convergentes.
Cheon Hwi savait déjà laquelle était une feinte.
Il en choisit une sans difficulté et la bloqua.
Boum !
Il dévia la force du sabre, mais une douleur lui traversa le poignet. Si son épée avait heurté la lame ne serait-ce qu’un instant de plus, elle aurait été coupée en deux.
À la place, Cheon Hwi projeta de la boue du bout du pied.
Le nuage de terre troubla un instant la vision de Gyu Pae. C’était un combat à mort, où il n’y avait pas de place pour l’orgueil. Cheon Hwi tentait une chose après l’autre, les modifiant peu à peu. Pour survivre, il avait tout essayé, jusqu’à faire la roulade de l’Âne Paresseux, cherchant par tous les moyens à créer une ouverture.
Profitant de cet instant de flottement, la véritable trajectoire de Gyu Pae — la troisième lame — s’abattit sur lui.
Frrt !
L’écart entre leurs aptitudes martiales était trop grand pour que Cheon Hwi puisse esquiver parfaitement. Le Sabre aux Neuf Anneaux de Gyu Pae lui entailla profondément l’épaule et la poitrine, faisant jaillir une épaisse gerbe de sang.
La douleur de ses os raclés lui fit fléchir les genoux. Pourtant, même blessé, Cheon Hwi ne cessa pas de tendre son épée.
Une estocade de l’Épée rapide des Trois Puissances déchira profondément les veines du dos de la main qui tenait la poignée du sabre de Gyu Pae.
« Kh ! »
Gyu Pae gémit de douleur et recula.
Du sang chaud jaillit du dos de sa main et rougit la poignée du Sabre aux Neuf Anneaux.
Cheon Hwi roula sur le sol, frappé d’une blessure mortelle, mais ses yeux brillaient comme ceux d’une bête affamée tandis qu’il regardait Gyu Pae saigner. À force de se jeter sans cesse au-devant de la mort, il avait enfin réussi à fendre cette montagne Tai colossale.
Le sang jaillissait de la longue entaille qui lui barrait l’épaule et la poitrine. Il sentait quelque chose de brûlant s’écouler de lui. Même lorsqu’il tentait d’inspirer, ce n’était pas de l’air qui entrait dans ses poumons, mais une boule de feu.
Ses genoux s’enfoncèrent dans la boue.
Floc.
Gyu Pae baissa les yeux vers sa main ensanglantée et grinça des dents. En voyant Cheon Hwi cracher du sang, il sentit aussi la peur l’effleurer.
.
.
.
Sa vision était noire.
Il n’y avait ni lumière ni bruit. Seulement la sensation de flotter en sombrant vers le fond.
Cheon Hwi n’ouvrit pas les yeux pendant longtemps. Peut-être était-ce plutôt qu’il ne voulait pas les ouvrir.
Il avait cru s’être habitué à la mort, mais pas à la douleur.
Il était fatigué. Épuisé. Il lui semblait qu’il n’y avait pas de réponse. Il ne savait même pas s’il pourrait se relever.
À chaque fois, sentir le métal froid lui entailler la chair était atroce et terrifiant.
Il avait pensé qu’il finirait par s’endurcir après l’avoir vécu plusieurs fois, mais c’était impossible.
Devait-il s’arrêter ?
N’en avait-il pas déjà assez fait ?
Il avait fait saigner Gyu Pae.
Une lame avait effleuré le cou de Gyu Pae, et Cheon Hwi lui avait infligé une grave blessure à la main.
N’était-ce pas déjà suffisant, pour un artiste martial de troisième ordre, que d’avoir menacé la vie d’un artiste martial de deuxième ordre ?
Il ne voulait plus entendre la cloche de vache. Le sifflement de la flèche de signal qui filait dans le ciel lui soulevait aussi le cœur. Une fois, la peur l’avait saisi si instinctivement qu’il n’avait même pas réussi à avertir les autres de l’embuscade. Sa voix s’était éteinte dans sa gorge.
Il supportait encore moins le sang qui giclait dans le champ de roseaux, les vagabonds déchiquetés et sa propre chair lacérée par le Sabre aux Neuf Anneaux de Gyu Pae.
En revanche, s’abandonner aux ténèbres était facile et réconfortant.
Il lui suffisait de sombrer et d’oublier toute cette douleur.
« Si je garde les yeux fermés comme ça… »
C’est alors que cela arriva.
« Hwi. »
Une voix s’éleva au-delà des ténèbres, et tout s’illumina d’un coup.
Son père se tenait devant lui, de dos.
Ce dos qui avait toujours marché devant lui.
Il était mince, mais ne s’était jamais courbé.
Ses épaules ployaient sous le poids de son paquetage. Ses vêtements étaient déchirés, reprisés de façon visible, et trempés de poussière et de sueur. Pourtant, aux yeux de Cheon Hwi, ce dos n’avait jamais paru petit.
Au-dessus se trouvait le ciel.
Un ciel immense à perte de vue, rempli de nuages gonflés.
Au-dessus du dos d’un vagabond de troisième ordre, couvert de la poussière des routes, s’étendait un ciel étrangement bleu. Des nuages blancs y dérivaient lentement. Son père avait toujours marché sous ce ciel.
Sans nom. Sans épithète. Sur une route où personne ne le connaissait.
« Les artistes martiaux de troisième ordre comme nous… »
Son père ne se retourna pas. Il continua simplement à parler en marchant.
« Personne ne nous demande notre nom. Mais cette fois, ton ennemi ne t’a-t-il pas demandé le tien en premier ? »
« C’est une chose dont on peut être fier, tu ne crois pas ? »
Cheon Hwi ne répondit pas. Même lorsqu’il ouvrit la bouche dans les ténèbres, aucun souffle ne s’en échappa.
« Si je meurs mille fois… »
Cheon Hwi posa la question au fond de son cœur.
« Est-ce que je pourrai me rapprocher du ciel ne serait-ce que d’un pouce ? »
Il suffisait d’ajouter un seul trait au caractère signifiant « mille » pour obtenir celui qui signifiait « ciel ».
Combien de fois devrait-il mourir pour tracer ce trait ?
Son père ne répondit pas.
Au lieu de cela, son dos courbé s’éloigna encore un peu.
Le monde appelait son père un artiste martial de troisième ordre. Il le traitait de porteur, de vagabond sans nom, et jugeait sa vie si insignifiante qu’un seul tael d’argent aurait été une dépense excessive pour lui.
Mais aux yeux de Cheon Hwi, son père n’était pas cela.
Son père n’avait pas laissé son propre nom derrière lui, mais il avait gravé celui de son fils dans ce monde.
Cheon Hwi n’avait donc qu’une chose à faire.
Prouver que le chemin de son père n’avait pas été vain.
Graver dans le monde, à coups d’épée, que la vie d’un vagabond sans nom de troisième ordre n’était pas celle d’un ver.
Voilà le chemin que Cheon Hwi suivrait, celui qu’il voulait suivre. L’esprit d’un artiste martial dont la droiture chevaleresque avait pris racine ne pouvait pas se briser facilement.
Les mots qu’il avait inscrits devant la tombe de son père lui revinrent en mémoire.
Le père de Cheon Hwi.
Un artiste martial de troisième ordre sans nom.
Et pourtant, un artiste martial de romance et d’esprit chevaleresque repose ici.
Ces mots flottaient dans les ténèbres comme une lanterne.
Cheon Hwi serra les dents, ferma le poing et se releva.
« Pas encore. Je n’ai toujours pas pu te le dire. »
Faire saigner Gyu Pae ne suffisait pas. Abattre quelques membres du Gang du Serpent de Sang ne suffisait pas.
Il devait survivre.
Et s’il le pouvait, il voulait aussi sauver les autres.
Comme son père l’avait fait.
Telle était la droiture humaine et chevaleresque qu’il défendrait.
Serre.
La main de Cheon Hwi se referma sur la poignée de son épée.
Les ténèbres tremblèrent et s’écartèrent devant lui.
Gling. Gling.
La cloche autour du cou de la vache tinta.
Avant que la flèche de signal ne s’élève dans le ciel.
Cheon Hwi ouvrit lentement les yeux.
Dans sa paume persistait la sensation du sang qui n’avait pas encore coulé.
Sa nuque gardait encore la sensation glaciale de la lame qui ne s’était pas encore abattue. La blessure qui ne lui avait pas encore entaillé la poitrine brûlait comme si le sang en coulait déjà.
Cheon Hwi regarda devant lui.
Le champ de roseaux.
La charrette.
Les vagabonds encore en vie.
Et, au loin, Gyu Pae, qui n’était pas encore apparu.
Les lèvres de Cheon Hwi s’incurvèrent lentement.
Il arborait un sourire étrange, où se mêlaient douleur et rire, les dents serrées.
Fiuuu !
La flèche de signal fendit le ciel.
Cheon Hwi s’élança le premier.
Un poignard vola vers lui, mais il l’esquiva sans même regarder. Son épée se leva par instinct pour dévier la hachette qui suivit.
Il savait déjà où ils se cachaient.
Un, deux, trois.
Il les abattit l’un après l’autre comme un démon, faisant voler les roseaux et le sang.
Frrt ! Craac ! Frrt ! Clang ! Fff !
En Cheon Hwi, la formule de l’Art du Retour au Puits commença à prendre une nouvelle forme.
Un pas, un souffle.
Retourner, et examiner le souffle surpris.
Deux pas, un effondrement.
Apaiser la mort.
Trois pas, retourner au puits.
Revenir une fois encore au pays des vivants.
Et ainsi, se dresser de nouveau devant un mur qui semblait infranchissable.
Ce fut à cet instant que s’enracinèrent les fondements de l’art avancé de cultivation que Cheon Hwi appellerait plus tard l’Art du Retour par la Réincarnation.
« Un chiot qui vient de naître et ignore à quel point le tigre est effrayant fonce droit sur lui ! »
Cheon Hwi éclata de rire et se rua en avant, l’épée tendue.
Mourir et mourir encore, mourir cent fois.
Jusqu’à ce qu’il tue ce salaud, Cheon Hwi était prêt à se jeter de son plein gré dans l’abîme.
Notes :
Le prénom Cheon, dans le nom de Cheon Hwi, s’écrit avec le caractère signifiant « mille ». En lui ajoutant un trait, on obtient le caractère signifiant « ciel », ce qui évoque son désir de se rapprocher des cieux.
Rejoignez notre Discord : <a href="https://dsc.gg/wetried" rel="noopener noreferrer nofollow">https://dsc.gg/wetried</a>