Chapitre 152
Si l’on se demandait si « ne rien acheter et ne rien vendre » constituait vraiment une sanction si grave…
Eh bien, les Marchands d’histoires n’étaient pas les seuls à pouvoir échanger des histoires. Le problème, c’était que les autres n’avaient rien à voir avec ceux dont la valeur raciale même était « Marchand d’histoires ».
Les Marchands d’histoires privilégiaient les transactions « sûres ». Aussi avides soient-ils, ils n’arnaquaient pas les gens de façon démesurée. Pour un prix de référence de quarante, ils achetaient autour de trente à trente-cinq et revendaient autour de cinquante à cinquante-cinq.
Un Marchand d’histoires qui ne pouvait ni acheter ni vendre d’histoires perdait sa valeur raciale et était, de fait, ruiné. Au bout du compte, il devait continuer à commercer sans fin et, parmi toutes les « tierces parties », une sorte de règle de « bon sens » s’était naturellement imposée. Autrement dit, il était difficile de faire des bénéfices exorbitants. Que feraient-ils si plus personne ne leur achetait rien et qu’ils finissaient par disparaître, victimes d’un boycott collectif ?
En bref, il y avait une différence évidente de fiabilité entre ceux qui risquaient leur vie pour faire des affaires et ceux qui ne risquaient rien du tout.
« Et puis, si ce n’est pas avec ces types, il faudra errer éternellement pour trouver quelqu’un d’autre. »
Contrairement aux Marchands d’histoires, qui étaient partout, les trafiquants du marché noir avaient tendance à se cacher. Et à moins qu’un objet ait une valeur considérable, ils ne le considéraient même pas comme une marchandise.
Et même s’ils l’acceptaient, ils en divisaient le prix d’achat par plus de deux… puis vous faisaient payer le double à l’achat. Malgré tout, vous n’aviez pas d’autre choix que de traiter avec eux.
Le seul moyen d’y échapper, c’était de passer par un « tiers », comme lors d’une transaction directe.
Le simple fait que nous nous soyons adressés à ces gens-là en premier, plutôt qu’aux Marchands d’histoires, en disait long.
Entre-temps, celui qui avait vérifié les registres nous relâcha.
« Je vous prie de m’excuser, cher client. Nous vous dédommagerons pour cet affront inévitable. Pourriez-vous patienter un instant ? »
Face à ce ton poli, Lee Hoin ne trouva rien à répondre et resta simplement planté là, raide comme un piquet.
Je soufflai doucement et lui fis signe de reculer. Sentant l’atmosphère pesante, il regagna silencieusement notre côté.
La tension entre nous ne semblait pas les concerner. Ils se tenaient déjà tous les deux dans leur propre salle d’audience.
« Vous pouvez présenter votre défense. Vous êtes libre de vous défendre. J’ai quelques questions à vous poser. »
« …… »
« Premièrement, je vous demande la raison de votre acte, meurtrier. Les registres de cette entité ne font état d’aucune “raison”. »
Aucune raison. Évidemment. Les registres dont il parlait montreraient seulement que l’entité avait été soudainement attaquée par-derrière. En premier lieu, elle n’avait provoqué aucun problème ni aucun incident.
Pour Sa Jaeheon, la mort de ce marchand n’avait été qu’un moyen… une façon de signifier que j’étais là.
« N’avez-vous pas de réponse appropriée à cette question ? »
Je le savais, et « 13 », qui avait examiné les registres, le savait aussi. Malgré tout, il posa la question avec politesse. Sa Jaeheon, lui, ne répondit pas. Sans un mot, il jeta un coup d’œil à « 13 », puis tourna les yeux vers moi.
Quoi, connard ? Qu’est-ce que j’ai fait, moi ?
—
[Ce n’est pas que le narrateur ait fait quelque chose de mal… Il déplore peut-être que votre tête soit encore attachée à votre cou.]
—
Ça se tenait. Et ça m’énerva encore plus.
« 13 » attendit encore un peu, avec patience, avant de reprendre la parole.
« Je considérerai qu’il s’agit du meurtre d’un “Marchand d’histoires” sans motif valable. »
« 13 » sortit un carnet et se mit à y écrire quelque chose avec une plume.
« Selon nos lois, quiconque tue un “Marchand d’histoires” sans raison est considéré comme un individu dangereux et n’est plus autorisé à faire du commerce. Êtes-vous d’accord ? »
« 13 » continua à poser des questions, mais Sa Jaeheon ne répondit pas. Sans montrer la moindre irritation, « 13 » poursuivit simplement son monologue.
On aurait dit une pièce de théâtre. Une pièce obstinée où aucun des deux ne voulait céder.
« À compter de maintenant, je classerai le meurtrier “Sa Jaeheon” parmi les individus dangereux. J’ordonne à tous les “Marchands d’histoires” de ne conclure aucune transaction avec “Sa Jaeheon” ni avec ceux qui l’accompagnent. »
Lorsqu’il eut fini d’écrire dans son carnet, une marque, comme une brûlure, apparut sur le front de Sa Jaeheon, s’enfonça dans sa peau, puis disparut.
Une marque intangible… que les Marchands d’histoires pouvaient reconnaître immédiatement.
Sa Jaeheon resta calme. Il n’avait pas le choix.
Puis « 13 » expulsa Sa Jaeheon, qui n’était même plus considéré comme un client, de la boutique du Marchand d’histoires.
Quand un Marchand d’histoires installait son étal, tout ce qui se trouvait dans un rayon de trois mètres devenait une partie de sa boutique. Autrement dit, tout cet espace appartenait au marchand.
En voyant Sa Jaeheon disparaître sous nos yeux, Lee Hoin fronça les sourcils et se retourna.
« Ah, ne vous inquiétez pas. Je l’ai envoyé dans un tout autre espace. Pour le dédommagement… Vous pouvez chacun choisir un objet sur l’étal. »
C’était une offre généreuse. Il y avait là, à coup sûr, des objets de valeur. Kim Taekjin et Lee Hoin commencèrent à choisir, tandis que je m’adressai à « 13 ».
« Vous achetez des objets ? »
Même s’il était un dirigeant, il restait avant tout un Marchand d’histoires. « 13 » cligna des yeux, puis hocha la tête.
« Oui. De quels objets s’agit-il ? Je vous en proposerai un très bon prix. »
Un « très bon prix » venant d’un Marchand d’histoires, ça ne voulait pas dire grand-chose, mais je ne pris pas la peine de le lui faire remarquer. Je ramassai un sac à proximité et le posai devant lui.
Il se mit rapidement à trier les objets. Après tout, il avait forcément acquis de l’expérience dans le commerce pour atteindre ce rang.
« Ceux-ci, jusqu’ici, je vous les prends à trois pierres de qualité inférieure pièce. Ceux-là, jusqu’ici, à cinq pierres de qualité inférieure pièce. Cette partie, à quinze pierres de basse qualité pièce. Et cette partie… Je vous fais un prix de lot. La qualité est assez médiocre. »
Comme toujours, vendre rapportait moins qu’acheter. Cela dit, le prix était correct et, vu la quantité, ça m’allait. Je hochai la tête sans marchander.
Il versa aussitôt des Pierres d’esprit, qu’il empila devant moi. Alors que je les ramassais, « 13 » reprit la parole.
« J’ai une information à vous proposer. Voulez-vous l’acheter pour cinq pierres de qualité inférieure ? »
Une information qui valait cinq pierres de qualité inférieure ? Je haussai un sourcil.
« C’est un indice sur le prochain événement. »
Une offre très avantageuse. Trop avantageuse. Je m’arrêtai pour réfléchir.
En gros, il me donnait une information tout en essayant de me la vendre. Que je l’achète ou non ne semblait pas avoir beaucoup d’importance pour lui.
« Le prochain événement. »
Si c’était bien le prochain événement, il s’agirait probablement de l’Événement commun qui s’ouvrait au Chapitre 30 de l’Apocalypse. D’ici là, mon plan consistait seulement à récolter des gains liés à la longévité, alors ça paraissait plausible.
« Comment sait-il dans quel événement je vais entrer ? »
Comme la fois précédente, je choisirais probablement un monde parmi plusieurs.
« A-t-il vu quelque chose ? »
Ou entendu quelque chose ?
—
[Ils passent leur temps à voyager, alors il y a très peu de choses qu’ils ignorent.]
—
C’était vrai. Les Marchands d’histoires étaient partout. Et ils ne gaspillaient jamais leur réseau d’informations internes. Ils partageaient tout. Ils consignaient tout.
Jus’au moindre détail.
Les informations importantes étaient filtrées une nouvelle fois grâce à des objets, puis confiées à des « archivistes » sous contrat.
Ils n’hésitaient pas à partager les données insignifiantes.
Et si un marchand de rang dirigeant était aussi sûr de lui…
Après un bref instant de réflexion, je tendis à « 13 » huit pierres de basse qualité et lui demandai :
« À votre avis, est-ce que je devrais acheter cette information ? »
« 13 » regarda tour à tour les pierres et moi, puis ajusta l’écran en forme de monocle sur son panneau.
Puis il répondit :
« Oui. Vous en aurez besoin. »
Sa voix était pleine d’assurance. Finalement, je lui tendis cinq pierres de qualité inférieure.
« Je l’achète. »
À ces mots, « 13 » hocha la tête et répondit comme s’il n’attendait que ça :
« Rachetez l’objet “Dilemme du collectionneur” que vous m’avez vendu. »
« Dilemme du collectionneur » ?
Un objet matériel. Il était assez ambigu. Je parvins tout juste à me rappeler de quoi il s’agissait.
—
[Dilemme du collectionneur]
Le saviez-vous ?
Les collectionneurs se demandent même « quoi » collectionner.
C’est pourquoi cet objet est à la fois le début et la fin d’une collection.
Il ne brille guère et la lumière qu’il émet est plutôt trouble, mais il représente le début éclatant de quelqu’un et la fin éteinte de quelqu’un d’autre.
Certains collectionneurs vont jusqu’à rassembler ce genre de choses.
Après tout, le monde de la collection est vaste.
※ En le consommant, vous obtiendrez temporairement le trait [Dilemme du collectionneur].
—
Un objet consommable à usage unique.
Le trait [Dilemme du collectionneur] n’était pas particulièrement intéressant. Il vous faisait simplement « vous demander quoi collectionner ».
« Le prochain événement auquel je vais participer… »
Ça n’avait pas l’air d’avoir le moindre rapport avec les collectionneurs.
Tandis que j’y réfléchissais, « 13 » reprit la parole :
« Souhaitez-vous acheter des informations complémentaires pour trois pierres de qualité inférieure ? »
Ce n’est qu’à ce moment-là que je compris.
Merde… Je me suis fait avoir.