Chapitre 144
« …… »
« …… »
Un bref silence s’installa.
Quand les lumières s’allumèrent, Sa Jaeheon apparut, figé sur place, une dague plantée dans l’avant-bras.
Au lieu de parer l’attaque ou de se tordre au dernier moment pour l’éviter, il semblait s’être contenté de lever le bras afin de bloquer la lame qui filait vers son cou.
Il n’avait pas compris qu’elle visait sa gorge, mais au moins, l’une des dagues aveugles avait fait son travail.
« Il a arrêté Sa Jaeheon. »
Et puis…
—
[On dirait le calme avant que la tempête éclate.]
—
Je devins la cible de leur hostilité.
C’était presque risible. C’étaient eux qui avaient attaqué les premiers, et pourtant, d’une manière ou d’une autre, c’était moi qui avais appuyé sur la gâchette.
Comme si tout était ma faute.
—
[Bon, s’il fallait désigner celui qui se sentirait le plus coupable dans cette situation, ce serait le camp du narrateur.]
[Comme si notre protagoniste allait éprouver beaucoup de remords pour avoir blessé quelqu’un. Dès que sa sécurité est menacée, c’est le genre de grand homme qui dégaine son épée avant de réfléchir.]
[Bref, voilà où on en est. Si le narrateur ne se sent pas coupable non plus, alors personne n’est en tort.]
[Au fond, tout est une question d’élan, non ?]
[Si tu restes là avec une tête de coupable, évidemment, on aura l’impression que le narrateur est en tort.]
—
Exact. La question n’était pas de savoir qui avait tort ou raison.
Sa Jaeheon avait quand même essayé de nous faire du mal. Tout ça s’était passé alors que je me défendais. La meilleure attaque pouvait aussi servir de défense.
Le véritable enjeu était ailleurs.
Sa Jaeheon m’avait « reconnu » et me considérait comme un « ennemi ».
Ou, à défaut d’être un ennemi déclaré, comme quelque chose de dangereux.
Quelqu’un qu’il devait évaluer pour savoir s’il pouvait « m’utiliser ». Ou non. Est-ce que je deviendrais un outil ou un ennemi ?
Rien que d’imaginer toutes ces réflexions tourner dans sa tête me donna mal au crâne.
Au milieu de ce silence stupéfait et méfiant, Sa Jaeheon se redressa sans un mot.
Hoin fronça les sourcils et leva aussitôt son épée.
Au moindre mouvement, il réagissait au quart de tour.
« …… »
Sa Jaeheon garda le silence un long moment.
Il n’avait pas l’air choqué. S’il l’avait été, il ne serait pas déjà en train de faire ce qu’il fallait… retirer la dague et arrêter aussitôt l’hémorragie.
Et, pendant tout ce temps, il continua de me fixer.
« Toi. »
Un seul mot. Rien de plus.
Hoin fit un pas en avant.
« … Qui es-tu ? »
La question était on ne peut plus naturelle. Ce salaud ne pouvait pas m’avoir dans sa base de données vieille de plusieurs milliers d’années.
—
[Il pouvait bien se creuser la tête autant qu’il voulait, quelque chose qui n’existait pas…]
[Comment était-ce possible ?]
[C’est bien le genre de question qu’il se pose ?]
—
Quelqu’un qui voyageait avec Hoin, qui avait aidé Cha Hyeongseo, qui savait déjà se servir de la magie, même si c’était encore à peine, et qui parvenait même à obtenir et à transporter des éléments cachés.
Si quelqu’un comme ça avait existé, il se serait forcément fait remarquer au moins une fois au cours de ces innombrables vies répétées.
Pourtant, malgré tout ce temps, je n’étais jamais apparu devant lui.
Alors, dans la tête de ce salaud, défilaient sans doute les anomalies qu’il avait croisées jusqu’ici.
Les anomalies.
Les Possessions. Les voyageurs dimensionnels. Les réincarnés. Les régressés.
Certains étaient des salauds. D’autres étaient bons.
Certains pouvaient être utilisés. D’autres, non.
« Peu importait leurs capacités. »
C’était évident… dans sa tête, j’avais déjà été classé parmi les anomalies.
Si j’avais une sorte de compétence liée à la prophétie ou à l’intuition, pourquoi ne m’étais-je jamais fait remarquer avant ?
—
Une situation à vous faire perdre les nerfs.
Il n’y avait qu’une seule façon de m’en sortir.
—
Sa Jaeheon agissait toujours.
Ses gestes, même les plus anodins, changeaient toujours les gens autour de lui.
Par exemple, si Sa Jaeheon tuait quelqu’un, une personne qui aurait dû mourir plus tard à sa place survivait.
Avec plus de temps devant elle, cette personne pouvait accomplir autre chose ou se distinguer d’une manière différente des autres lignes temporelles.
« L’exemple le plus parlant. »
C’était un personnage appelé Yoo Jichan.
Si Sa Jaeheon tuait « Yoo Jihyung » dès le début, alors, dans une autre ligne temporelle, celui-ci obtenait un titre, renaissait en héros, puis finissait par mourir.
Sinon, il mourait dès le début.
C’était le personnage dont le destin variait le plus.
« Peut-être qu’au début de ses régressions… »
Mais à présent, il avait déjà vécu des centaines de régressions.
Le roman avait été publié en feuilleton pendant des milliers de chapitres, et le Sa Jaeheon que je connaissais avait accumulé des milliers d’années d’expérience.
Il avait donc dû faire d’innombrables choix… et même lui ne pouvait pas saisir immédiatement tous les effets papillon provoqués par ses actes insignifiants.
Après tout, c’était quelqu’un qui bouleversait Séoul chaque fois qu’il en avait l’occasion.
« Il ne pouvait pas se souvenir de tout. »
Combien de choses pouvait-il bien garder en mémoire ?
Tandis que son esprit tournait à toute vitesse, le mien s’emballait tout autant.
Au bout du compte…
« Le mieux, c’est de nier. »
De toute façon, il ne pouvait pas voir mes traits ni mes compétences.
Alors…
« Muyeong. »
Je répondis.
—
[Oh, ça ne répond presque pas à la question.]
—
Sa Jaeheon me fixa sans un mot.
De ses yeux morts.
Son visage était si impassible qu’il était impossible de deviner ce qu’il pensait.
Mais une chose était sûre…
Ce n’était certainement rien de bon.
Alors que Sa Jaeheon semblait sur le point d’ajouter quelque chose…
Kim Taekjin intervint au moment idéal.
« Il y a des blessés. Arrêtons-nous là. »
D’un ton décontracté, il rompit la tension et s’avança dans la zone éclairée.
« Je ne crois pas que ce soit le moment. Vous voyez ce qu’il y a derrière nous ? »
Kim Taekjin désigna l’arrière.
Une sorte de mur de chair s’approchait lentement.
Lentement, mais sans aucun doute.
Ah, c’est vrai.
Putain, on était en plein événement.
« On ferait mieux d’avancer. »
Cha Hyeongseo fronça profondément les sourcils.
La chose qui se tortillait dans notre direction n’avait rien de rassurant.
Finalement, Cha Hyeongseo, comme Kim Taekjin, rompit la tension.
Elle tapa Sa Jaeheon dans le dos pour lui dire d’arrêter, puis le poussa en avant en nous jetant un coup d’œil.
Même après s’être fait pousser à plusieurs reprises, Sa Jaeheon continua de me regarder… avant de finir par détourner la tête et de partir seul.
Kim Taekjin expira longuement et haussa les épaules.
« On y va aussi ? Heureusement, personne n’est grièvement blessé. »
C’était grâce à lui que la confrontation s’était enfin achevée.
Hoin suivit Kim Taekjin.
Tout au fond, dans le faisceau lumineux, on apercevait le dos de Cha Hyeongseo.
Si nous assurions notre sécurité et suivions la stratégie que je connaissais, nous finirions forcément par emprunter le même chemin que Sa Jaeheon.
À qui pensais-tu que ce guide stratégique appartenait ?
Si nous arrivions en retard, tout aurait probablement déjà été pillé.
Alors…
« Hoin, séparons-nous. Si on continue à les suivre, on va juste revivre la même scène. »
Je marmonnai à côté de lui.
Il y avait un autre chemin.
Puisqu’on devait de toute façon prendre la même route, autant passer devant et récupérer ce qu’on pouvait.
Ils se méfieraient encore plus… mais ils l’étaient déjà.
À ce stade, autant y aller à fond.
***
Hoin continua de courir, fauchant les chimères qui se ruaient sur lui à grands coups d’épée horizontaux.
Je restai juste derrière lui et éclairai le chemin avec la lampe de mon téléphone.
Le mana ?
Épuisé depuis longtemps.
Il faudrait du temps pour qu’il se recharge… et nous n’en avions pas.
« Hoin, le chemin ! »
Je criai en éclairant un virage tandis que nous courions.
Hoin dégageait le passage, j’éclairais la route et Kim Taekjin nous suivait…
Un peu plus lentement.
Ce chemin était rempli d’énigmes à vous donner mal au crâne et de vagues de monstres comme celle-ci.
Un chemin que Sa Jaeheon n’appréciait pas particulièrement.
Il préférait n’avoir que l’un des deux, voire seulement des vagues ininterrompues comme celle-ci.
Ouaf ! Ouaf ! Ouaf !
Ouaf !!
Ouaf ! Ouaf !!
Leurs têtes de chien aboyaient…
Et leurs pattes faisaient…
Boum, boum !
Clac, clac.
Leurs pattes avant étaient munies de longues griffes, et leurs pattes arrière frappaient le sol comme des sabots.
À l’arrière, une sorte de serpent se tortillait furieusement en sifflant vers l’avant.
Des chimères.
Si elles avaient eu de vrais noms, je les aurais appelées ainsi… mais le nom qui apparaissait quand on les tuait était simplement…
—
[Vous avez tué « Chimère : mutation parfaite ».]
—
Voilà.
Soit elles n’appartenaient pas à une espèce bien définie, soit les « Tierces Parties » qui les avaient créées ne leur avaient pas donné de nom.
Autrement dit, des monstres de base.
« Même ces monstres de base sont sacrément dangereux. »
Hoin était déjà couvert de blessures.
Oui, nous avions choisi la voie dangereuse pour gagner du temps…
« Mais si ça prend autant de temps… »
Nous aurions peut-être mieux fait de choisir un itinéraire plus sûr.
Je pris la main de Kim Taekjin, qui continuait de traîner derrière, et le tirai devant moi.
« Ha… haha… »
Kim Taekjin laissa échapper un rire creux.
Ou plutôt un soupir qui ressemblait à un rire.
Derrière lui, je le poussais, et de la chair humide et poisseuse suintait.
Même si je savais qu’il appuyait sans cesse sur sa blessure, je n’avais pas le choix : je devais le pousser.
« Ah, merde… »
Le calme discret qui flottait toujours sur le visage de Kim Taekjin…
Avait disparu.
Hoin savait que le retard de Kim Taekjin nous mettait en danger.
Et pourtant, il ne suggéra pas une seule fois de l’abandonner.
Au contraire, après lui avoir jeté plusieurs coups d’œil…
« Hé, je vais le porter. Passe devant et dégage le chemin. »
Il choisit une meilleure solution, qui nous permettait de « l’emmener avec nous ».
Je courus devant et commençai à nous ouvrir un passage,
Tandis que Hoin attrapait Kim Taekjin sans ménagement et le hissait sur son épaule.
Qu’est-ce que Sa Jaeheon aurait dit s’il avait vu ça ?
« Une action inefficace. »
Tout ça était inefficace… et, en même temps, le menaçait.
Il aurait jugé la situation ainsi et abandonné Kim Taekjin.
Que nous l’ayons suivi ou non, il serait déjà parti loin devant.
C’est pour ça que nous ne nous entendons pas.
C’est pour ça que lui et moi ne nous entendons pas.
Tu ferais mieux de rester un personnage de fiction.