« Ma puce. Tu te souviens que papa t'a dit qu'il était un chevalier sacré vraiment, vraiment fort ? »
« Oui ! »
« Eh bien, en vérité, papa avait vingt subordonnés, rien que ça. »
« Hein...? Ça ne fait pas beaucoup. »
« Si, c'est beaucoup ! Vingt subordonnés super forts valent bien mieux que cent faibles, tu sais ? »
« Alors tous les gens de papa étaient légendaires ? Comme les TaniPang légendaires ? »
Son père l'avait regardée un instant, puis avait éclaté de rire.
« Bien sûr, chacun d'eux était incroyablement fort. Et celui qui était le plus proche de papa, c'était l'Homme au marteau. »
L'Homme au marteau. Celui qui avait perdu sa famille dans un accident dans sa ville natale, le village Banane, puis avait erré seul avant de devenir l'un des subordonnés de papa. Tie fixa Basto, incapable d'y croire.
Monsieur Basto était l'Homme au marteau depuis le début.
Il venait du village Banane, cela concordait. Le marteau aussi grand que lui, la force incroyable, l'épaisse barbe, et, pour finir, le fait que sa famille n'était plus avec lui, comme le grand-père l'avait laissé entendre : « Faire ça à ta famille... » Tout concordait. Tie retourna en trottinant à sa place d'avant, puis fit comme si de rien n'était et se remit à siroter son chocolat chaud. Monsieur Basto et le grand-père penchèrent la tête, intrigués, mais reprirent bientôt leur conversation.
J'ai rencontré monsieur Basto avant papa.
Elle les observait par-dessus le bord de sa tasse. Voilà donc ce que Kkamang voulait dire en parlant de revenir dans le passé. Elle avait trouvé quelqu'un qui deviendrait un jour le subordonné de papa, avant même que papa l'ait trouvé ! En même temps, elle se sentait coupable d'avoir mal jugé monsieur Basto.
Monsieur Basto était quelqu'un de bien dès le début...
Tie se rappelait parfaitement les histoires de l'Homme au marteau. En fait, depuis qu'elle avait traversé jusqu'à ce monde, ses vieux souvenirs devenaient plutôt plus nets.
« L'Homme au marteau n'était pas à l'origine l'un des gens de papa. Il était le capitaine adjoint d'une guilde de mercenaires appelée Death Hound. »
« Dess Hound ? »
« Ça veut dire "petit chien de la mort". »
« Petit chien de la mort...! »
La guilde de mercenaires Death Hound avait son siège au village Banane. Le capitaine, c'était Kal, et le capitaine adjoint, l'Homme au marteau. Tie se souvenait d'avoir ri avec son père de ces noms, « Marteau » et « Épée », qu'on donnait à de vraies personnes.
« Mais, ma puce, l'Homme au marteau était quelqu'un de bien, et Kal non. Kal est la raison pour laquelle la famille de l'Homme au marteau est morte. »
« Quoi...! Pourquoi ? »
« Kal faisait trimer l'Homme au marteau jusqu'à l'épuisement, tout le temps. Il restait à se prélasser au village Banane pendant qu'il envoyait l'Homme au marteau fracasser des pierres de mana dans les environs. Tous les jours, sans exception. »
L'Homme au marteau et Kal avaient été de proches amis avant d'être capitaine adjoint et capitaine. C'était pourquoi l'Homme au marteau ne refusait jamais les demandes de Kal. À la place, il lui avait demandé une seule chose en retour.
« Il a demandé à Kal de veiller sur sa femme et sa fille, restées au village Banane. Au cas où il arriverait quelque chose pendant son absence. »
« Et Kal a dit qu'il le ferait ? »
« Bien sûr. Il lui a dit de ne pas s'inquiéter pour sa femme et sa fille, de partir et de revenir sain et sauf. L'Homme au marteau l'a cru. »
Mais, un jour, quand l'Homme au marteau revint d'une mission, le village était réduit en cendres. Dans les ruines de sa maison, Basto les trouva : sa femme et sa fille, serrées l'une contre l'autre, déjà parties au ciel.
« Tie. Si on arrive un jour à rentrer chez nous, il faudra que tu te souviennes de ça. Parfois, les monstres peuvent se déplacer même en plein jour. »
« Oui. Papa m'en a déjà parlé. »
« L'Homme au marteau se trouvait justement en mission quand un de ces jours est arrivé. »
Ce jour-là, le paisible village Banane avait été plongé dans le chaos en un instant. Les gens qui avaient à peine survécu aux monstres étaient allés trouver Kal : après tout, il était le chef de la guilde de mercenaires censée protéger le village. Mais Kal était ivre mort depuis le plein jour, à peine conscient.
« Cette ordure a dit aux villageois de rentrer chez eux et de rester tranquilles. Il a dit qu'il viendrait évaluer la situation puis les évacuer. »
« Et ensuite...? »
« Tout le monde est retourné dans sa maison. Ils croyaient tous que Kal finirait par venir les chercher. La femme et la fille de l'Homme au marteau étaient parmi eux. »
« C... comment il a pu... »
Mais Kal ne revint jamais. Il vola le peu de chevaux qu'il y avait et s'enfuit du village Banane avec ses hommes. Ce fut tout ce qu'il fit. Avec le temps, les monstres se mirent à traquer les gens cachés. Et ainsi, tout le monde mourut, horriblement et cruellement. L'Homme au marteau construisit une tombe pour sa femme et sa fille dans un coin du village en ruine. Puis il disparut dans la forêt sans un mot. Après cela, il se mit à assiéger seul des pierres de mana. Chaque fois qu'il survivait à un nouveau coup dur, il ne ressentait aucun soulagement : il se maudissait. Cette fois, cette fois-ci pour sûr, il aurait pu rejoindre les siens. Cette fois, il aurait pu revoir sa femme et sa fille bien-aimées. Pendant ce temps, Kal le harcelait avec une persistance implacable. Kal avait le culot de le suivre partout en exigeant qu'il revienne à Death Hound. Quand l'Homme au marteau refusa encore et encore, Kal paya des chevaliers sacrés corrompus pour détruire son numéro d'identification de mercenaire.
Attends, maintenant que j'y pense...
Elle se souvint du numéro d'identification de mercenaire manquant de monsieur Basto. Et de ce que le chevalier de la porte de la capitale avait dit à propos de Death Hound, de Kal Woben. Tie pinça fort les lèvres et fouilla ses souvenirs de toutes ses forces. Qu'était-il arrivé ensuite ? Qu'avait dit papa après ça ? Il le lui avait forcément dit.
« Alors l'Homme au marteau a retrouvé son numéro d'identification de mercenaire ? »
« Non, jamais. Kal était trop rusé et trop minutieux pour ça. Sans numéro d'identification de mercenaire, on ne peut pas entrer dans la Capitale impériale. Et Kal avait répandu de fausses rumeurs sur l'Homme au marteau, de sorte qu'il ne pouvait même pas s'en faire délivrer un nouveau. Mais ensuite... »
« Mais ensuite...? »
« Après des mois de galère, il a fait ma connaissance. »
Les yeux de Tie s'écarquillèrent. C'est vrai, c'était exactement ce que papa avait dit.
« À l'époque, papa était un peu une étoile montante, tu sais ? Avec son pouvoir incroyable, il a pu obtenir tout de suite un nouveau numéro d'identification de mercenaire pour l'Homme au marteau. »
« Ouah ! En le faisant son subordonné ? »
« Exactement. À l'époque, papa était classé numéro un de tout le continent. »
« Les chevaliers sacrés aussi en ont, des numéros ? »
« Hm ? Euh, eh bien... oui, ils en ont. »
Papa. Si elle retrouvait papa, elle pourrait faire rendre à monsieur Basto son numéro d'identification de mercenaire ! Alors ils pourraient eux aussi entrer dans la Capitale impériale. Mais il y avait un problème : ce papa-là se trouvait justement à l'intérieur de la capitale en ce moment. Elle ne pouvait pas entrer sans papa, et elle ne pouvait pas rejoindre papa sans entrer ! Tie reposa son chocolat chaud, agitée d'anxiété. Il allait falloir qu'elle y réfléchisse très, très soigneusement.
Le lendemain, Tie suivit la grand-mère de l'auberge jusqu'au marché des réfugiés. Le marché grouillait de monde, comme ceux dont elle se souvenait en Corée du Sud. À une différence près : des mouches et des insectes pullulaient sur les étals, et les gens avaient tous l'air complètement démunis.
« Hé, toi. »
Un marchand saisit soudain le poignet de Tie sans un mot.
« Et si je te vendais un bonbon ? Vingt pièces de fer seulement. Hm ? »
Le marchand avait les yeux rivés sur le sac à dos rose de Tie.
« Petit vaurien ! Lâche-la immédiatement ! »
La poigne était si forte que, si la grand-mère de l'auberge ne les avait pas repérés à cet instant précis, Tie aurait été entraînée sans pouvoir résister. La grand-mère claqua la langue et prit fermement la main de Tie dans la sienne.
« Ma puce, reste bien à côté de mamie. Une seconde d'inattention, dans cet endroit, et tu as de gros ennuis. »
Tie hocha la tête, le visage pâle de frayeur. Jetant un regard timide autour d'elle, elle vit des gens qui traînaient les pieds, le visage sombre et sans vie. Tous avaient l'air misérable, les bras et les jambes décharnés jusqu'à l'os.
« C'est parce que toutes les nouvelles pierres de mana qui apparaissent ces temps-ci sont de grandes pierres. Il n'y a tout simplement pas assez de gens pour les assiéger. »
Tie comprenait vaguement ce que cela voulait dire. Les grandes pierres de mana ne faisaient surgir que des monstres terrifiants et puissants. C'était pour cela qu'il y avait tant de réfugiés. Mais la Capitale impériale ne protégeait que les riches...
« Espèce de petite folle... ! »
Une voix effrayante retentit juste devant elles. Par-dessus l'épaule de la grand-mère, Tie aperçut deux silhouettes au milieu du marché : un homme corpulent et une petite fille maigre.
« Comment oses-tu mettre la main dans ma bourse ?! Tu sais qui je suis ?! »
« Mais de quoi vous parlez ?! Je vous l'ai déjà dit ! Je vous ai juste heurté en passant ! Pourquoi j'irais mettre la main dans vot... ! »
Clac !
La tête de la fille fut violemment projetée sur le côté.