« Les zones interdites aux enfants, c'est injuste ! Les enfants qu'il faut mettre dehors, ce sont ceux qui courent partout et font du bruit, pas les gentils ! Mettre dehors les gentils aussi, c'est injuste ! »
Les mots jaillirent d'elle d'une seule rafale, et Olek se retrouva l'esprit vide. Mais Tie continua de le fixer droit dans les yeux, déversant toutes ses convictions.
« Bien sûr que je sais pourquoi les commerçants font des zones interdites aux enfants ! C'est parce que des mauvais copains courent partout et cassent des tasses, et que les mamans et les papas ne sont pas responsables non plus, voilà pourquoi ! »
« ... »
« Mais si on fait une zone interdite aux enfants, même les gentils ne peuvent rien faire, et c'est injuste ! Quand les gens entrent au début, vous êtes censés demander "Es-tu un enfant gentil ?" comme ça, et ne laisser entrer que les gentils ! »
Zone interdite aux enfants ? Cette suite de mots et d'expressions, entendus pour la première fois de sa vie, laissa Olek planté là, la bouche ouverte. Pendant ce temps, le Roi Nécromancien soufflait, le visage tout rouge, son bout du sac à dagues qu'Olek tentait de confisquer toujours serré dans son poing. Les lèvres d'Olek s'ouvrirent de nouveau, le visage rempli d'un total désarroi.
« É-écoutez, je n'y connais rien à tout ça, je vous ai dit de partir, non ? »
Et il tira légèrement le sac vers lui.
« Aaah ! »
Déséquilibré, le Roi Nécromancien chancela vers l'avant. Mais elle ne céda pas. Une seconde plus tard, elle ramena le sac vers elle d'un coup sec.
« Je ne partirai pas ! »
Alors que le sac se tendait, Veil se précipita, affolé.
« P-petite, enfin, Capitaine. Qu'est-ce qui te prend tout d'un coup, hein ? »
Mais Astie n'avait pas l'air d'avoir la moindre intention de lâcher.
« Je ne partirai pas ! Je vais résister à l'injustice ! »
Le désarroi d'Olek atteignit un nouveau sommet. Il avait voulu faire ça discrètement, vite et proprement : faire sortir la guilde Agavert. Mais bien sûr, le Roi Nécromancien n'allait pas s'en aller sagement. Olek échangea un regard avec les autres forgerons et recomposa son expression. Puis il fronça les sourcils, y mettant toute la force d'un je ne bouge pas.
« Eh bien, on ne peut rien vous vendre, voilà tout ! »
Tout en parlant, il tira de toutes ses forces sur le sac, et le Roi Nécromancien vacilla.
« Alors rendez d'abord le marteau ! Le marteau de monsieur Basto ! Espèce de gros nigaud ! »
Mais le Roi Nécromancien refusait de perdre du terrain. Elle ramena le sac avec encore plus de force qu'avant. Bientôt, les veines saillaient sur le bras d'Olek.
« Bah, lâchez donc ! »
« Non ! »
« Lâchez ! »
« Non... !! »
Entre eux deux, le sac à dagues penchait à gauche, puis à droite, puis de nouveau à gauche. Un face-à-face tendu s'éternisa pendant un temps indéterminé. Et puis...
« Ah, ah-h-h ! »
Dans un sourd craquement, l'anse du sac se déchira. Astie, qui tenait ce côté-là, ne put résister au contrecoup et bascula en arrière.
« Astie ! »
La main de Basto se tendit d'un geste vif, mais l'enfant recula en titubant de quelques pas hésitants avant de tomber sur les fesses avec un bruit sourd.
« Aïe... »
« Astie ! Tu n'as rien ? »
Basto se précipita et examina son visage. Elle avait le visage crispé, mais heureusement Astie n'avait pas l'air blessée. Le problème venait d'un autre objet : celui contre lequel Astie s'était cognée en tombant.
Crrrrac...
À ce bruit sinistre, tous les regards se tournèrent vers l'espace derrière Astie.
« Q-q-q-qu... ? »
La mâchoire d'Olek se décrocha, et les forgerons se ruèrent en avant. Mais ils ne purent rattraper la pièce maîtresse inestimable de la Halle des Armes, le Cœur de Krazar, qui avait dépassé le point de non-retour.
CRAAAC... fracas, cliquetis... !
Le tonnerre du métal frappant la pierre retentit à travers toute la salle d'exposition. Grâce à Basto qui lui protégeait la tête, Astie était saine et sauve. Le Cœur de Krazar, lui, ne l'était pas. Tie cligna ses grands yeux effarés et regarda l'armure éparpillée en morceaux sur le sol. Le casque plaqué de platine roula au loin sur la pierre, et juste à côté d'Astie gisait le plastron, fendu net en deux. Les coudières et les gantelets avaient déjà volé à travers la salle et s'étaient plantés au pied du mur du fond. Le visage de Tie prit exactement l'expression d'un chiot surpris à fouiller le pot de friandises, tandis qu'elle levait les yeux vers Olek. Olek la regardait avec un air tout aussi stupéfait. Un instant, le silence tint.
« Qu'est-ce que... ! »
Une voix hurlant d'incrédulité retentit du fond de la halle. Des yeux écarquillés. Un visage exsangue. Figé sur place, la bouche béante, se tenait...
« M-M-Maître ? »
...Berugon. Le Maître d'usine du quartier des armureries et ancien parmi les forgerons.
« C-c-c-c... ! »
Berugon articula en silence comme un poisson sorti de l'eau, puis bondit d'un seul élan jusqu'à l'endroit où le Cœur de Krazar gisait éparpillé.
« L'armure ! Le Cœur de Krazar... ! »
Astie déglutit avec peine. Puis Berugon, contemplant les débris d'un regard vide, marmonna comme un homme dont l'âme avait quitté le corps.
« Où est le noyau ?! »
Et il se retourna avec urgence vers Olek et les autres forgerons.
« Le noyau de Krazar ! Où est le noyau, je vous le demande ! »
Les forgerons accoururent. Les uns après les autres, sans égard pour leur rang, ils tombèrent à genoux sur le sol et se mirent à fouiller parmi les pièces de l'armure. Le noyau... ? Tie cligna ses deux grands yeux, étourdie. Elle ne comprenait pas comment les choses en étaient arrivées là, mais elle se mit bientôt, elle aussi, à regarder discrètement autour d'elle. Bon... c'est à cause de moi que tout est tombé... Il lui vint à l'esprit que la moindre des choses était d'aider à retrouver le noyau.
« Fouillez chaque recoin ! On ne sait pas où il a roulé, soulevez tous les socles d'exposition et regardez dessous ! »
Les forgerons crièrent « Oui ! » et se mirent en mouvement avec urgence. Tout en surveillant du coin de l'œil le visage de Berugon, Tie cherchait elle aussi timidement autour d'elle, et alors...
« Hein ? »
Juste là où elle et Olek s'étaient disputé l'anse du sac, quelques instants plus tôt, quelque chose de la taille d'un œuf de caille scintillait. Il était si lisse qu'il lui renvoyait nettement son propre visage, d'un rouge profond. Tie y tendit aussitôt la main. Puis elle leva bien haut au-dessus de sa tête le petit noyau tiède.
« Trouvé ! Celui-ci ! »
La tête de Berugon se tourna. À l'instant où il aperçut la pierre rouge dans la main de Tie, ses yeux s'écarquillèrent. Mais alors...
« ... Hein ? »
À ce moment précis, le noyau que tenait Tie se fendit net en deux dans un sec kchak-k-k. Une vapeur rouge sombre, semblable à de la fumée, commença à s'échapper de la fissure, et Berugon murmura très bas :
« ...Oh. Oh non. »
Et Tie, sentant ses forces la quitter brusquement, aspira une grande bouffée d'air. Sa vision sombra peu à peu dans l'obscurité. À travers l'entrebâillement de ses paupières qui se fermaient, quelque chose de flou lui apparut : le visage de Berugon, qui se jetait vers elle tandis qu'elle tombait.
« Qu'est-ce que... qu'est-ce que c'est que ça ? »
La voix de Veil était ténue de stupeur. Veil fixait droit devant, comme incapable de croire ce qu'on voyait. Raul et Enzo étaient tout aussi sidérés.
« L-le Capitaine... »
L'Astie qui se trouvait juste devant eux un instant plus tôt avait disparu, évaporée sans laisser de trace. La pierre rouge qui était censée être le noyau de Krazar, Berugon, tous avaient entièrement disparu.
« D-dites donc ! »
Nordics interpella Olek avec urgence. Olek se retourna, raide.
« Que vient-il de se passer, au juste ?! Le Maître d'usine et notre Capitaine se sont volatilisés. Qu'est-ce qui se passe, enfin ?! »
Olek serra les lèvres, le visage pâle et exsangue. Il resta là, hébété, puis ouvrit la bouche comme s'il n'arrivait pas lui-même à croire ce qu'il allait dire.
« C-c'est... Voyez-vous... »
La Halle des Armes, toutes les entrées scellées.
« La dimension de poche de Krazar ? » répéta Veil.
À cette question répétée, Olek déglutit avec peine.
« E-exactement... Vous savez sûrement ce qu'était Krazar. »
Krazar. Il y a trente-cinq ans, l'ennemi ultime surgi d'une grande pierre de mana nettoyée. Aujourd'hui encore, des années après, le nom de Krazar revenait de temps à autre, pour une seule raison.
« J'ai entendu dire que c'était un sacré salaud. »
L'ampleur de sa mauvaise réputation.
« Oui. Il a fallu cinq jours entiers rien que pour le nettoyer. »
« Vous parlez de cette brume étrange dont vous avez parlé tout à l'heure ? » demanda Enzo.
Olek hocha la tête.
« C'est ça. À partir d'ici, ce sont des secrets de la maison, que nous seuls connaissons... »
Ses yeux se firent plus anxieux encore.
« La vérité, c'est que ce salaud pouvait déformer l'espace et créer sa propre dimension de poche. Quiconque s'approchait de lui, il l'enfermait dedans, plongeait son esprit dans le chaos et le poussait à se détruire lui-même. »