« Waouh ! Un très gros bâtiment ! »
Quatre jours après le départ de Pearl City, Tie retira la tête de la fenêtre du carrosse, par laquelle elle se penchait.
« Papy ! Là-bas, il y a plein, plein de très gros bâtiments ! »
Nordics laissa échapper un rire doux et chaleureux. Comme Tie l'avait dit, ils avaient fini par longer le quartier des armureries de Populosa sans s'en rendre compte.
« Mais pourquoi la fumée est toute noire ? »
Il répondit à sa question suivante avec le même sourire patient.
« Parce que le quartier des armureries de Populosa abrite une énorme forge qu'on appelle le Foyer d'Origine, ma petite. »
« Le Foyer d'O... d'Orijine ? »
« Le Foyer d'Origine, gamine. Répète après moi. Foyer. D'Origine. »
« Foyer ! D'Orijine ! »
Veil claqua la langue et détourna le visage. Tie fit la moue, les lèvres avancées, vexée.
« ...Quand j'aurai cinq ans, je saurai le dire correctement, moi aussi. »
Se moquer de la prononciation d'une enfant, vraiment, Veil était méchant jusqu'au bout des ongles.
« Mais à quoi sert le Foyer d'Orijine ? »
Quoi qu'il en soit, Tie tourna de nouveau le visage vers Nordics. Contrairement à Veil, Nordics ne corrigea pas sa prononciation. Il se mit simplement à expliquer, avec douceur.
« Pour faire simple, c'est un endroit où l'on fabrique des armes. »
« Des armes ? »
« Exactement. Le marteau de guerre de Basto a été forgé dans les fonderies de cette forge même, tu sais. »
Tie ouvrit la bouche en un petit « aaah » d'admiration. Le marteau de guerre de Basto était un marteau vraiment magnifique, splendide : deux fois plus long que Tie, avec une tête si lourde et si massive qu'on ne l'aurait pas cru fait pour être soulevé par un homme. Mais sa solidité avait faibli ces derniers temps, et Basto ne pouvait plus l'utiliser.
« Si on l'amène au Foyer d'Orijine, on peut réparer le marteau ? »
« Oui. »
Celui qui répondit était Basto, un bras sorti par la fenêtre du carrosse, les yeux fixés sur le quartier des armureries qui miroitait au loin dans la brume de chaleur.
« Cela dit, je ne compte pas m'y attarder. Si les choses vont vite, nous pourrons peut-être terminer l'entretien et repartir dès ce soir. »
« Oh... »
Ils avaient roulé quatre jours entiers pour arriver au quartier des armureries. À l'idée de devoir repartir dès le soir même, elle se sentit étrangement déçue. Mais Basto poursuivit.
« Si je veux partir tôt, c'est à cause du Maître d'usine. Se retrouver mêlé à cet homme ne vaut jamais la peine. »
Les yeux de Tie s'arrondirent.
« Alors si tu croises le Maître d'usine, ne le regarde pas, ne lui parle pas, ne croise même pas son regard. Et si tu peux l'éviter, ne t'approche pas de lui, Tie. »
Les yeux de Tie s'écarquillèrent encore, malgré elle. Depuis tout le temps qu'elle le connaissait, elle n'avait jamais vu Basto s'en prendre à quelqu'un sans raison, ni éviter activement une personne.
« Le Maître d'usine... ? »
Le nom était mignon, alors pourquoi le détestait-il à ce point ? Mais Tie allait vite en découvrir la raison.
« Quoi ?! Deux mois ?! »
Dans le logement réservé aux visiteurs du quartier des armureries, Veil bondit de son siège au rapport de Basto, de retour de la fonderie. Basto relâcha un long souffle.
« C'est ce qu'il a dit. Il y a sans doute quelque chose qui a encore froissé le Maître d'usine... »
« Non. Hors de question. On ne peut pas attendre aussi longtemps. Le père de la petite, c'est la raison pour laquelle on court contre la montre, et tu me dis qu'on doit rester planté ici pendant deux mois ? »
Basto secoua la tête.
« Je sais. Deux mois, c'est impossible. Alors je le lui ai dit : que je ne pouvais pas attendre aussi longtemps, et qu'il n'avait qu'à me rendre le marteau de guerre. J'ai essayé. »
Nordics fit un tsk-tsk entendu en secouant la tête.
« Il a dit qu'il n'allait pas regarder un forgeron de second ordre massacrer une arme qu'il avait lui-même forgée, et il l'a emporté. »
« Il a emporté quoi ? »
« ...Mon arme. Il a pris le marteau de guerre. »
« Quoi ?! »
Un lourd silence s'abattit sur le logement. Tie, cherchant désespérément à comprendre ce qui se passait, regarda tour à tour chaque membre de la guilde, les yeux suppliant qu'on lui explique. Sentant son regard, Enzo vint s'accroupir à côté d'elle.
« Vois-tu, capitaine, le Maître d'usine du quartier des armureries est un homme contre qui même l'Empereur ne peut rien. »
La bouche de Tie s'ouvrit. L'Empereur, c'était pratiquement un roi, non ? Et ce Maître d'usine était si important que ça ?
« Le Maître d'usine est à la tête de tout dans ce quartier des armureries. C'est le maître de tous les forgerons qui y travaillent. Comment dire... il vit dans son propre monde, et tout le monde le trouve difficile. Quand il s'entête comme ça, il n'y a pas grand-chose que quiconque puisse faire pour l'arrêter. »
Dans la tête de Tie, une image du Maître d'usine commença à prendre forme : un géant planté devant une forge rugissante, avec d'affreux sourcils broussailleux et un air effrayant...
« C-c'est effrayant... »
Enzo hocha la tête.
« Il fait peur, certainement. »
« Quant au Maître d'usine, j'irai le rencontrer moi-même, demain, à un moment ou un autre. »
C'est alors que Nordics intervint.
« Lui et moi, nous nous connaissons, en quelque sorte. Pour aujourd'hui, pourquoi n'irions-nous pas plutôt visiter la Halle des Armes ? »
Le visage d'Enzo s'illumina.
« Excellente idée ! Justement, je comptais chercher moi-même une épée. »
Il se tourna vers Tie.
« Le quartier des armureries est divisé en deux grands quartiers, capitaine : le Quartier des fonderies, où se trouve le Foyer d'Origine, et le Quartier d'exposition, où se trouve la Halle des Armes. »
Tie hocha la tête avec application. Le Quartier des fonderies abritait la grande forge, c'était donc là qu'on fabriquait et réparait les armes...
« Le Quartier d'exposition, c'est là où l'on présente et vend les armes finies. Juste là-bas, tu vois ? »
Enzo désigna la fenêtre. Les yeux de Tie s'écarquillèrent devant l'énorme bâtiment qu'on apercevait dehors.
« Ça, là, c'est la Halle des Armes. Il n'y a pas une arme dans l'Empire, ni même sur le continent, qui ne soit passée par cette halle à un moment ou un autre. Le quartier des armureries de Populosa est à ce point vaste. »
Tie crut enfin comprendre pourquoi le maître du quartier des armureries s'appelait le Maître d'usine. Le quartier des armureries de Populosa ressemblait vraiment, à lui seul, à une immense usine. Une clôture de fer entourait tout le quartier, installée en couches successives, et du sable et des bouts de ferraille roulaient sur le sol.
« Tu voudrais venir visiter la Halle des Armes toi aussi, capitaine ? »
« Oui ! »
Tie hocha vite la tête. Il n'était pas question qu'elle reste enfermée dans le logement pendant que tous les autres allaient voir des armes.
« La petite vient aussi ? »
Mais Veil avait l'air franchement mécontent.
« Pourquoi tu ne resterais pas ici avec moi, au logement ? De toute façon, la petite n'a aucune arme à acheter. »
Paniquée, Tie fila droit vers Veil.
« C'est faux, moi aussi j'ai une arme à acheter ! »
« Comme quoi ? »
« Eh bien, c'est, euh... ! »
Mais elle eut beau se creuser la cervelle, elle ne trouva aucune arme qu'elle devrait acheter. Et pour cause : elle avait seulement prétendu avoir une arme à acheter, par mensonge, pour se faire inviter à la Halle des Armes.
« Moi, je... euh, euuuh... ! »
« Allons-y donc tous ensemble. »
À cet instant, Basto intervint tel un chevalier venu à la rescousse. Le visage de Tie s'éclaira en se tournant vers lui.
« Je dois chercher une nouvelle arme au cas où le marteau de guerre ne serait pas rendu. Et toi, Veil, le fil de ton épée s'est émoussé, non ? C'est le moment ou jamais d'en acheter une neuve. »
Veil fronça les sourcils. Les propos de Basto avaient une logique à laquelle il ne trouvait rien à répliquer. Puis Basto se tourna vers Nordics.
« Ancien Nordics, vous feriez bien de commencer à porter vous aussi une arme pour vous défendre, non ? »
Jusque-là, les bagages de Nordics se résumaient à une gourde personnelle, une petite trousse de remèdes et une longue-vue, rien de plus. Il n'était d'ailleurs pas un combattant. Mais vu la nature du métier de mercenaire, même les non-combattants d'une guilde avaient intérêt à porter au moins une arme.
« Et pour finir, Tie. »
En entendant son nom sortir de la bouche de Basto, les yeux de Tie s'arrondirent.
« Au cas où il arriverait quelque chose, il serait bon de voir s'il existe une arme que tu pourrais manier facilement, toi aussi. »
« Tu es fou ? Quel genre d'arme la petite va bien pouvoir utiliser ? Si elle se met à brandir un truc dangereux et qu'elle se blesse... »
« Des petites fléchettes empoisonnées, par exemple, de celles qu'il suffit de lancer sur une cible pour qu'elles injectent un poison paralysant. »
La mâchoire de Tie se décrocha.
« D-Des fléchettes empoisonnées... ! »
Mais même devant ce nom terrifiant, personne d'autre ne fit un bruit. Après un moment, Veil rompit le silence dans un murmure grave.
« C'est pas une mauvaise idée, en fait. »
Tie sursauta et le dévisagea. Veil se caressait le menton en se répétant les mots à lui-même.
« Maintenant que j'y pense, ça se tient. Quatre ans, c'est à peu près l'âge pour commencer à essayer un truc comme des fléchettes empoisonnées. »