« Tu es absolument sûre que c'est ce qu'elle a dit ? Qu'elle était un esprit, et qu'elle s'appelait Seradine ? »
Tie hocha la tête. Veil et Basto poursuivirent la conversation, le visage grave.
« C'est dingue de penser qu'elle existe pour de bon. J'avais toujours cru que l'Ordre l'avait inventée pour monter la tête aux villageois. »
« Moi aussi. Et un esprit, par-dessus le marché... Je n'ai même jamais entendu parler d'une chose pareille. »
Pendant ce temps, Nordics, pour une raison inconnue, s'était tu un moment plus tôt. Veil, toujours en pleine réflexion, se retourna vers Tie.
« Tu es sûre ? Que Seradine t'a dit qu'elle avait été une pierre de mana, et que c'est toi qui l'as libérée ? »
« Oui ! »
« Et qu'ensuite elle t'a dit qu'elle te faisait un cadeau fait de sa propre essence, et qu'elle t'a donné cette relique ? »
« Oui ! Le Lien sacré de l'Oubli ! »
Veil jeta un coup d'œil à Basto. Un instant plus tard, tous deux parlèrent en même temps.
« ...Tiens. La petite voit aussi les esprits. »
« Il semble que Tie puisse également communiquer avec les esprits. »
Puis ils marquèrent chacun une pause d'un souffle, et rouvrirent la bouche à l'unisson.
« Plutôt pratique, comme petit pouvoir, non ? »
« Ça nous servira sûrement un jour, sans aucun doute. »
Tie les regarda tous les deux, bouche bée, devant cette façon de parler en chœur comme s'ils avaient répété. C'est alors que Veil se tourna vers Nordics.
« Alors la question, c'est de savoir ce qu'on fait de cette relique à partir de maintenant... »
Il poursuivit.
« Vieux. Comment tu veux jouer ça ? »
D'après le récit de Tie, il y avait plus d'un ou deux esprits. Et à l'entendre, ils avaient un lien quelconque avec les pierres de mana. Le problème, c'est que personne n'en savait rien jusqu'ici.
« Est-ce qu'il existe une guilde de mercenaires qui détienne actuellement une relique à titre privé ? »
À la question de Veil, Nordics secoua la tête.
« ...Je ne crois pas. Chaque fois qu'une guilde de mercenaires tombait sur une relique, l'Ordre intervenait toujours pour la récupérer. »
Dans toute l'histoire du métier, une seule guilde de mercenaires avait un jour tiré une relique du nettoyage d'une pierre de mana : la numéro un actuelle du classement, Trevaga. Mais peu après, Trevaga avait rendu la relique à l'Ordre de son plein gré. Bien sûr, tout le monde savait la vérité : ce retour « volontaire » n'avait rien eu de volontaire.
« Même quand l'Ordre des chevaliers sacrés récupérait une relique, c'est le clergé de l'Ordre qui finissait toujours par la prendre, non ? »
Nordics acquiesça. Veil sembla réfléchir un moment, puis poursuivit.
« S'ils ont arraché une relique des mains de Trevaga, ça veut dire que l'Ordre est venu les chercher avec tout ce qu'il avait. »
Son regard glissa vers le Lien sacré de l'Oubli au poignet de Tie.
« Ce qui veut dire qu'il y a de fortes chances qu'ils viennent chercher le bracelet de la petite ensuite. »
Sans réfléchir, Tie cacha vite son poignet derrière son dos. Elle ne savait pas quel genre de gens étaient ceux de l'Ordre, mais elle n'avait aucune intention de céder le précieux bracelet que Seradine lui avait offert. D'ailleurs, Tie avait grand besoin de ce bracelet.
« Il faut que je m'en serve pour effacer les souvenirs des fils de la magistrate... »
Pour effacer les souvenirs de Raul et d'Enzo, qui avaient deviné sa véritable identité.
« Grand frère Veil, on va voir quand les fils de la magistrate ? »
Cette pensée l'angoissait de nouveau. Elle commençait à craindre que Raul et Enzo aient quitté le rez-de-chaussée du siège du gouvernement pour aller errer ailleurs. Mais juste à cet instant, Veil s'approcha.
« Petite. J'ai réfléchi. »
Il la regarda dans les yeux et demanda :
« Et si on se servait de cette relique pour faire grandir un peu notre guilde ? »
Tie pencha la tête.
« Faire grandir notre guilde ? »
« Ouais. Vois la chose comme ça. D'abord, on prend Raul et Enzo comme membres. Ces deux-là sont venus frapper à notre porte pendant que tu dormais, tu sais. Ils ont dit qu'ils voulaient rejoindre Agavert. »
« Hein ? Vraiment ? »
« Exactement. Alors on les laisse entrer, on les laisse tranquilles, qu'ils connaissent ton secret ou non, et ensuite... »
« Et ensuite... ? »
« ...quand on voit qu'ils sont sur le point de partir, c'est là que tu effaces leur souvenir de toi. »
La bouche de Tie s'entrouvrit légèrement.
« Comme ça, on fait grandir la guilde, et on n'a pas à craindre que ton secret fuite à l'extérieur. Pas mal, non ? »
Tie hocha la tête. Mais ensuite, elle lui lança un regard à moitié sceptique et demanda :
« Mais... et si les fils de la magistrate ne disent pas qu'ils s'en vont et se glissent dehors dans notre dos ? »
Et s'ils quittaient la guilde en douce, exprès, pour répandre partout l'identité de Tie ? Pourtant, pour une raison inconnue, Veil se contenta de pouffer.
« Petite. Je veux bien reconnaître qu'on n'a pas fait grand-chose d'utile pour toi, entre tes subordonnés et tes copains os, certes. »
« ... »
« Mais tu crois vraiment qu'on n'est pas capables d'attraper un petit tricheur qui file dans notre dos ? »
La bouche de Tie s'ouvrit un peu plus grand.
« Quiconque essaie de filer, je le ramène et je le dépose à tes pieds. Sans exception. Alors ne t'inquiète pas pour cette partie. »
Le visage de Tie se détendit vite de soulagement, et elle hocha la tête. Puis elle s'écria bravement :
« Oui ! »
« Donc vous voulez dire que... »
Les yeux de Raul et d'Enzo s'écarquillèrent d'incrédulité.
« Le mana de Lady Astie s'est éveillé très jeune, et elle est devenue une mage de l'attribut ténèbres... »
« Et vu la situation compliquée de sa famille, et le fait qu'une attention indésirable pourrait mettre en danger une jeune maître de guilde face à ceux qui voudraient lui faire du mal... »
« ...Elle a en réalité quatre ans, et elle se déguise en cinglée qui fait semblant d'avoir quatre ans ? »
Veil acquiesça.
« C'est tout à fait ça. »
Les regards de Raul et d'Enzo glissèrent naturellement vers Tie, vers l'enfant assise en face d'eux, serrant fort son sac à dos contre elle, les oreilles roses de gêne.
« Hé. C'est quoi, ces regards ? Soudain notre petite vous paraît une gentille idiote, c'est ça ? »
Veil gronda aussitôt contre eux, et les jumeaux agitèrent frénétiquement les mains.
« N-non. »
« Rien de tel. »
Mais ni l'un ni l'autre ne parvenait tout à fait à empêcher ses yeux de retourner vers Tie. En fait, les deux pensaient exactement la même chose. Difficile à croire. Elle a vraiment quatre ans. Une petite enfant qui se tortillait, les joues rondes toutes rouges. Maintenant qu'ils connaissaient la vérité, l'Astie qu'ils avaient devant eux était, honnêtement... Elle est adorable. Même un peu trop adorable, à vrai dire.
Heureusement, Raul reprit ses esprits le premier. Il détourna son regard avec difficulté et poussa un petit hum de toux.
« Je comprends ce que vous dites. »
Puis il se tourna vers Enzo et demanda :
« Tu as saisi, toi aussi, n'est-ce pas, Enzo ? »
Enzo hocha vivement la tête.
« Bien sûr. On fera tout notre possible pour que la véritable identité du maître de guilde ne s'ébruite pas. »
« Votre parole seule ne suffit pas. »
C'est alors que Veil intervint. Il tourna le dos aux jumeaux et fixa son regard sur Tie.
« Petite. Vas-y. Montre-leur. »
À ces mots, Tie se leva timidement de sa place. Elle se laissa glisser hésitante du canapé puis, sous les yeux de tous, trottina à travers la pièce et s'arrêta juste devant Raul et Enzo.
« Euh, donnez-moi votre main, s'il vous plaît. »
Les jumeaux regardèrent Astie, déconcertés. Mais après un moment, ils tendirent leurs mains avec hésitation. Tie avança d'abord vers Raul la main qui portait le Lien sacré de l'Oubli.
« Si vous touchez une personne avec la main qui porte le Lien, vous pourrez effacer n'importe lequel de ses souvenirs. »
Essayer la relique sur les jumeaux avait été l'idée de Veil. Tie avait été un peu mal à l'aise, mais Veil était resté inflexible.
« Petite. Garde la tête sur les épaules, tu veux ? C'est nous qui commandons ici. S'ils veulent entrer dans Agavert, ils supportent ça. »
« ...Grand frère Veil, tu parles comme quelqu'un de vraiment mauvais, là. »
« Où est le mal ? Je te dis d'effacer un gros souvenir important, peut-être ? Non. Et puis c'est le genre de chose qu'il faut faire à quelqu'un qui ne sait pas ce qui se passe, comme ça il ne se débat pas. »
Sur ce point, Tie était d'accord avec lui. Les jumeaux ignoraient jusqu'à l'existence de la relique et ce qu'elle pouvait faire. Ils n'avaient donc aucune idée de ce que Tie s'apprêtait à leur faire en cet instant. Cela se voyait aux deux mains docilement tendues devant elle. Malgré tout, Tie prit une grande inspiration avant de saisir la main de Raul. Il fallait qu'elle écarte les petits coups de culpabilité qui lui piquaient le cœur. Monsieur le fils de la magistrate, je suis vraiment, vraiment désolée !
Tie comptait effacer seulement le souvenir des bonbons chez Raul, pour faire un essai. Elle avait justement un bonbon dans sa poche, ce qui permettrait de vérifier facilement si le souvenir avait vraiment été supprimé. Bien sûr, quand elle pensait que Raul ne se rappellerait plus la douceur d'un bonbon à partir de ce jour, elle se sentait horriblement mal... Mais pour savoir ce que faisait la relique... il n'y a pas d'autre moyen !
Elle ferma fort les yeux et serra la main de Raul. Et bientôt, sa bouche s'ouvrit devant ce qui apparut sous ses yeux.
« O-Oooh. »
Flottaient dans l'air tout autour d'elle d'innombrables anneaux et fils tissés de lumière. Tie le sut d'instinct : chacun d'eux était un souvenir de Raul. Bientôt, l'un d'eux brilla plus fort que les autres, juste devant elle. C'est lui. Le souvenir des bonbons dans la tête de Raul, sans aucun doute, c'était celui-là. À l'instant où elle en fut sûre, l'anneau de souvenir dériva vers l'avant, comme s'il l'avait attendue.